Un petit monde

De la vulgarisation et du journalisme scientifiques en France.

Une affaire a récemment un peu secoué les réseaux sociaux (en tous cas dans les cercles dans lesquels j’évolue): le « canular » (ou « vandalisme ») du journaliste scientifique/blogueur/auteur Pierre Barthélémy sur Wikipédia, dont on peut lire le récit (et les réactions suscitées) sur son blog hébergé par le Monde.

L’auteur place son « expérience » dans le contexte de la « post-vérité » et des « fake news ». Le Monde s’est aussi récemment illustré en délivrant une sorte de blanc-seing de l’information de qualité, le Decodex. Le côté « chevalier blanc » d’une part et « juge et partie » d’autre part a la aussi suscité une petite polémique (voir par exemple un point de vue plutôt équilibré sur le sujet).

 

Or, pendant ce temps là, le Monde (et bien d’autres, car je ne veux pas ici faire un portrait à charge d’un journal dont j’apprécie par ailleurs une large part des articles Sciences ou Campus, qu’ils soient d’H. Morin, de D. Larousserie, de C. Stromboni ou d’A. de Tricornot notamment) fait l’éloge d’un « scientifique médiatique » ayant notoirement « dopé » son CV, en revenant seulement à la marge sur son article malgré la vague de protestations étayées, notamment de scientifiques de profession.

Récemment, on a pu constater que notre scientifique médiatique était devenu « journaliste » au Point et qu’il publiait à ce titre régulièrement une chronique de vulgarisation (si j’ose utiliser le terme ici) scientifique sur le thème du biomimétisme.

Cette série a fait naître une nouvelle vague de protestations de la part des scientifiques, cette fois-ci, non plus sur la forme (ce qui avait été reproché par certains la première fois sur le mode « vous attaquez son CV car vous ne pouvez attaquer ses idées »), mais sur le fond.

Par exemple, sur la colle produite par la moule, il y a eu cette réponse de @DevilleSy (en cliquant sur le tweet initial, vous pouvez voir l’ensemble de la réponse)

 

Sur les flaques d’huile, ces explications de @a_berut

 

Un collègue et ami, T. Duriez, chercheur en dynamique des fluides, m’a envoyé un (relativement long) texte que je copie ici (pour des raisons de longueur, j’édite certains passages) pour répondre à sa chronique sur la turbulence:

Le docteur en science (de gestion) Idriss J. Aberkane, d nous enseigne ce qu’il serait possible si on écoutait un peu Mère Nature. Un petit résumé des ces 4403 signes:
– La turbulence est un phénomène « scientifique » (sic) des fluides qui ne s’écoulent pas efficacement.
– Mais les surfaces rugueuses sont employées par le vivant dans l’eau, au contraire du personnage principal du film « Aviator ».
– D’ailleurs il n’y a pas de surface lisse dans la nature pour lutter contre la turbulence.
– John Dabiri (de Stanford, mais surtout élève de Mortenza Gharib) a le meilleur mode de propulsion biomimétique.

 

Commençons par un petit rappel historique. Il y a en gros 20 siècles, Lucrèce publiait « De rerum natura ». Un docteur en littérature comparée (comme Idriss Aberkane) n’ignore sûrement pas que ça pourrait se traduire par « Au sujet des choses de la nature ». De la à penser que s’inspirer de la nature n’a pas été inventé par Idriss J. Aberkane, il n’y a qu’un pas… Toujours est il qu’il s’agit probablement de la première description de mouvements tourbillonnaires, et donc de la turbulence. Le premier emploi du mot turbulence pour décrire l’état d’un fluide est attribué à un certain L. de Vinci, en légende d’un croquis explicatif il y a 500 ans. L’acte fondateur de l’étude de la turbulence correspond certainement aux études d’Osbourne Reynolds, et l’introduction du nombre de Reynolds en 1883. Ce dernier permet d’évaluer, en balançant viscosité et inertie, si un écoulement donné est susceptible de devenir turbulent. Susceptible, car il ne s’agit pas d’une transition de phase comme un changement d’état pour l’eau. On repousse encore aujourd’hui les limites de nos connaissances sur la nature même de la transition à la turbulence.

Le contrôle d’écoulement, la discipline qui consiste à vouloir transformer l’état d’un écoulement grâce à de petites modifications existe depuis que les écoulements industriels coûtent cher (transport motorisé terrestre, maritime, ferré et aérien, chimie, pétro-chimie…), donc depuis les deux chocs pétroliers du vingtième siècle. En 2016 la grand messe de la mécanique des fluides, l’APS-DFD a rassemblé 2800 chercheurs, et des sessions complètes sont dédiées à la turbulence. En 2017 Idriss Aberkane nous dit comment on aurait du s’y prendre en moins de 5000 signes (espaces compris).

 

Tout d’abord il est faux qu’à chaque fois qu’on considère un problème en mécanique des fluides le réflexe actuel est de se repasser Aviator. Les premières études sur les rugosités montées sur des surfaces exposées à un écoulement remontent à 1948 (HD Taylor, The elimination of diffuser separation by vorte xgenerators. United Aircraft Corporation Report No. R-4012-3, June 1947.). Quand on connaît l’histoire de l’aviation, on est en droit de se dire que ça n’a pas traîné. Les archives de la SNCF (je n’ai pas eu accès à celle des manufacturiers) montrent de nombreux essais avec riblets (alors appellés « rivulets ») dans les années 80. Depuis, les générateurs de vortex comme on appelle de nos jours les rugosités de surfaces ont donné lieux à de nombreuses études (dont ma thèse) et sont un phénomène connu, même des constructeurs automobile. Et les peaux de requins dans tout cela me demande-t’on ? En fait on sait déjà, merci bien. Je vous mets le lien d’un article de 2006 bien plus sérieux qui explique aux plus intéressés comment fonctionne les générateurs de vortex. Il y a ma thèse en français aussi pour comprendre. En fait il y a pleins d’articles qui expliquent le mécanisme, le premier méta-article sur le sujet par JC Lin date 1990. Ah, et il existe déjà un meta-article sur la réduction de traînée en utilisant les peaux de requin. Juste sur l’aspect « peaux de requins », on a fait le tour et on est revenu. J’ai moins d’expérience sur les autres sujets, néanmoins je vais me permettre quelques corrections sur ces quelques 4403 signes (espaces compris):
- « les surfaces lisses ne sont pas du tout les meilleures pour se déplacer dans l’air. » C’est faux. Pour être précis, ça dépend de la vitesse, de la taille de l’objet et de la viscosité du fluide. On le sait depuis Reynolds. Ensuite la géométrie même de l’objet entre en jeu. Les forces qu’exercent un fluide sur un objet sont de deux types: friction et pression. La friction va dépendre de la quantité de surface exposée et du gradient de vitesse à la paroi. Les forces de pressions vont dépendre de la forme qu’adoptent les lignes de courant (en gros). Comme la turbulence mélange mieux, la vitesse varie plus vite proche de la paroi, et donc la friction augmente !! Alors pourquoi la balle de golf va plus loin ? Parce qu’elle provoque la turbulence !! Etait-il possible de choisir pire exemple de lutte contre la turbulence ? En provoquant la turbulence, la balle de golf induit un meilleur mélange de l’énergie cinétique près de la paroi et change drastiquement la géométrie des lignes de courant. La zone de recirculation est plus petite et donc la traînée liée à la pression diminue plus que l’augmentation de friction. C’est possible pour la balle de golf pour sa géométrie et sa faible surface exposée. Faites des trous de balle de golf sur un TGV et je vous promets une augmentation du prix du billet.

- « La peau de requin, qui est encore aujourd’hui le revêtement anti-turbulences le plus efficace connu sur Terre ». Le mécanisme n’est pas le même pour la peau de requin que pour la balle de golf. Ici il s’agit de mélanger suffisamment sans avoir à provoquer une transition mais en introduisant de façon ordonnée des élément tourbillonnaires. Ce n’est possible qu’à certain régimes, mais, effectivement, l’emploi d’un tel matériel peut repousser la transition à la turbulence. Le mécanisme a été très bien expliqué par un groupe du KTH, avant même de savoir qu’ils faisaient du bio-mimétisme. La peau de requin est très loin d’être le matériel le plus efficace (10% de réduction par rapport à une surface lisse), puisque il existe des matériaux super hydrophobe qui parviennent à 20%, et l’injection de bulle d’air nous amène à 80% (source).

– « John Dabiri, chercheur à Stanford, a ainsi découvert que les méduses avaient le système de propulsion le plus performant à l’heure actuelle dans le monde. » Le plus performant sans doute, pour son fluide (l’eau), ses vitesses de déplacement. On compare quand vous voulez les performances des ces sympathiques jelly-fish dans les mêmes conditions qu’une migration d’oies sauvages. L’optimisation effectuée par l’évolution a permis d’obtenir une diversité de modes de propulsions face aux conditions rencontrées par chaque espèce. Notons qu’il n’y a pas de preuve d’optimalité, quiconque a manipulé un algorithme évolutif le sait parfaitement.

– « Habituellement, ce qui est aérodynamique n’est pas habitable et ce qui est habitable n’est pas aérodynamique. » Faux encore. Une forme en goutte d’eau est tout à fait aérodynamique et habitable. Il y a eu des concepts cars même (cherchez, je commence à fatiguer). Alors pourquoi n’a-t-on pas des véhicules habitables et aérodynamiques ? Parce que ce qui fait vendre un véhicule, ce n’est pas son coefficient de traînée, c’est un ensemble de paramètres où le mécanicien des fluides a très peu d’espace pour s’exprimer. Les tiroirs de la direction de la recherche de Renault et PSA (je les cite car j’ai collaboré avec eux dans le cadre de projets) sont remplis de solutions aérodynamiques qui sont jugés invendables.

 

PS: Ce document fait 8600 signes (espaces compris) (je l’ai quelque peu réduit, note de G. Miquelard). Il faut bien deux fois plus d’énergie pour dissiper le « pseudo-profound bullshit » que pour le créer.

Ce ne sont que quelques exemples de réponses argumentées (je ne parlerai pas de celles sur la chronique ayant pour thème la bioluminescence, aussi remplie d’approximations et d’énormités que les autres, alors qu’on aurait pu espérer que le Dr Aberkane, biologiste de formation, serait un peu plus pointu sur ce sujet). Ce qui ressort principalement des diverses réponses, outre les approximation (au mieux) ou non-sens scientifiques (au pire), c’est 1. que les chercheurs ne l’ont pas attendu (par exemple, les mécanismes et la structure de la colle de moule sont étudiés depuis 1981 au moins, et les travaux de Waite), et que 2. le temps de la recherche est long, et celui du transfert industriel encore plus (en 2013, on est encore en train d’essayer d’appliquer industriellement ce que l’on a compris de 30 ans d’études sur le sujet, et ce n’est pas faute d’essayer).

Il y a eu, aussi, quelques réponses sur le ton de la parodie et même l’apparition d’un hilarant générateur d’articles aberkaniens sur le biomimétisme que je vous encourage à tester. L’idée était je pense de déconstruire les gimmicks et stéréotypes de la « vulgarisation » aberkanienne: un mélange d’évidences « survendues », d’approximations et d’erreurs grossières (par grossières, j’entends qu’on les pardonnerait difficilement à un étudiant de licence composant sur ces sujets, le niveau n’allant généralement pas au-delà), de chiffres de retombées socio-économiques potentielles aussi impressionnants que sortis d’on ne sait où (le Dr Aberkane serait sans doute doué pour l’écriture de projets ANR, tout au moins pour la partie « commerciale »), de vénération envers les « innovateurs milliardaires » (Job, Musk), et de morgue envers les « chercheurs institutionnels » incapables de voir l’inspiration dans la Nature aussi bien que lui-même et quelques visionnaires.

 

Malgré tout cela, malgré les appels directs au Point, à ses journalistes et community managers, il n’y a eu aucune action ni même aucune réponse.

Comment comprendre cela?

Y a-t-il un « hidden agenda »? Je n’apprécie guère les théories complotistes, mais Aberkane est bien en cour auprès d’une certaine frange politique réformiste et « pro-innovation » de l’enseignement supérieur (par exemple J-M. Blanquer ou F. Taddei) et, entre deux « leçons » de biomimétisme, il loue, par exemple, le modèle disruptif de l’école 42 (autre tribune qui a fait hurler les collègues informaticiens universitaires mais aussi des grandes écoles).

Ou est-on simplement dans le cas de quelqu’un qui, comme certains « éditorialistes » bien connus, ayant fini (par hasard et/ou par lobbying intense) par être adoubé par les médias, en est devenu inamovible, nonobstant la pertinence de ses propos?

Ou, hypothèse la plus probable (selon le rasoir d’Hanlon), est-on dans un cas de méconnaissance profonde (et, dans une certaine mesure, d’un rien de mépris, visiblement) de la sphère scientifique et de son fonctionnement par la sphère journalistique, même celle censée être « spécialiste » de ces questions?

Une autre affaire récente me fait pencher pour cette dernière option: l’affaire Etienne Klein, vulgarisateur plutôt réputé de bon niveau. Si la dénonciation de ses plagiats est on ne peut plus légitime, on a fini par lui reprocher d’avoir donné plusieurs fois la même conférence ou utilisé les mêmes phrases dans diverses interviews. A ce stade, peu de scientifiques peuvent plaider non coupable, je pense (en tout cas, j’admets avoir parlé plusieurs fois du même sujet de recherche dans des conférences distinctes et je certifie que c’est pratique on ne peut plus normale dans ma communauté).

 

Quoi qu’il en soit, je cherche encore à comprendre pourquoi les médias affichent en tête de gondole quelqu’un dont il a été démontré que non seulement, il n’a pas les titres ronflants dont il s’honore, mais dont le fond du propos est aussi léger (voire faible) scientifiquement que discutable « philosophiquement » (on n’est pas très loin du coaching de développement personnel new age d’une part, et du déterminisme technologique d’autre part). Mais si le Dr Aberkane se contentait d’être une sorte de « P. Rabhi 2.0″, je pense que la communauté scientifique ne s’en émouvrait pas franchement. Ici, c’est aussi l’image de la recherche scientifique qui est un peu en jeu.

Il existe pourtant des vulgarisateurs qui sont aussi des physiciens solides, avec du talent pour parler simplement des choses, et qui passent bien dans les médias (D. Louapre, F. Restagno etc).

 

Je lance un appel du pied à Paul pour évoquer la qualité de la vulgarisation et du journalisme scientifiques en Amérique du Nord (mais sans grand espoir).

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Commentaires (5)

  1. Thomas Duriez

    J’aimerais ajouter qu’il existe un tissu assez profond de vulgarisateurs scientifiques, francophones, qui peinent à se frayer un chemin vers le grand public. Tous ne sont pas scientifiques de formation, mais ils ont l’immense mérite de faire leur boulot le plus correctement possible. Je ne fais pas de liste car à la surprise des journalistes scientifiques des grands médias elle serait longue. J’écoute régulièrement léquipe de PodCast Sciences et Jean Claude Ameisen pour Sur les épaules de Darwin, la preuve que de la vulgarisation plaisante n’est pas synonyme de charlatanisme existe. En particulier, Ameisen montre qu’il est possible d’amenerla démarche scientifique au grand public.

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    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Oui, J-C Ameisen qui était d’ailleurs déjà mentionné dans ton texte initial dans un passage que j’ai sabré un peu à la sauvage (désolé de ne pas avoir sollicité d’accord avant publication): la citation était, je la remets donc « j’en passe car je ne suis pas J-C Ameisen (tout le monde devrait écouter J-C Ameisen): https://www.franceinter.fr/emissions/sur-les-epaules-de-darwin« 

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  2. Greg

    Merci pour cet article.

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  3. zert

    Bonjour,

    Sur les conférences d’E. Klein, ce que lui reproche S. Maouche n’est pas d’avoir donné plusieurs fois la même conférence (c’est quasi inévitable, comme vous le notez), mais d’avoir récupéré 88% du texte de sa conférence sur les « big data » pour sa conférence sur les « nanotechnologies », en remplaçant juste un terme par l’autre…
    S’il a pondu un texte générique auto-plagiable à volonté, entre 2 domaines aussi différents, c’est probablement que ce texte est plutôt bullshit (sans atteindre le niveau d’Aberkane, qui est hors compétition).

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    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Je me suis peut-être trompé dans le lien, et je ne cherche pas à défendre Klein à qui on a reproché beaucoup de choses à raison (et qui s’est assez mal défendu, pour faire dans l’euphémisme).
      Cela dit, il y a eu un moment, ai-je trouvé, où l’on en venait à lui reprocher un peu tout et n’importe quoi, dont certaines choses qui sont assez communes et pas franchement signes de « malfaçon » dans le monde scientifique ou de la vulgarisation. L' »auto-plagiat », ça existe, mais les accusations peuvent vite devenir ridicules (comme un chercheur à qui on reprocherait de réécrire des choses quasi-identiques dans une section materials and methods sur des études différentes mais avec le même protocole expérimental, par exemple).

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