Les 100 ans de l’égalité entre étudiants français et étrangers

EN CE MOIS DE JANVIER 2016, NOUS FÊTONS LE 100e ANNIVERSAIRE D’UNE MESURE MÉCONNUE, mais qui pourtant marque un jalon essentiel de l’histoire de l’université française, celui de l’affirmation, par les plus hautes autorités de la République, du principe de non-discrimination entre étudiants français et étudiants étrangers en matière de paiement des droits universitaires.

Beaucoup de choses ont déjà été dites autour de la question des droits d’inscription pour les étudiants étrangers à l’université, que d’aucuns souhaiteraient différencier – à la hausse – de ceux dont s’acquittent les Français, dans l’espoir de dégager quelques marges de manœuvre budgétaires en ces temps de disette. Un élément mériterait cependant d’être convoqué dans les discussions, celui des origines historiques de cette égalité tarifaire de l’université entre Français et étrangers. C’est un petit épisode que j’ai eu l’occasion de mettre au jour dans ma thèse de doctorat, et dont voici les grandes lignes.

Tout remonte à la fin du XIXe siècle, quand la France de la Troisième République s’interroge alors sur la façon d’attirer à elles les étudiants étrangers du monde entier, notamment pour les détourner de son concurrent direct : l’Allemagne. Après plusieurs longs débats, une question est vite perçue comme décisive par les principaux acteurs : les étudiants étrangers sont obligés de s’acquitter de droits universitaires plus élevés que les Français, ce qui en dissuadent certains de venir étudier en France. Pour accéder à une formation, outre les frais de scolarité classiques, les étrangers doivent en effet payer des frais d’équivalence, dont la somme correspond à tous les frais d’inscription, d’examen, de bibliothèques et de certificat qu’un étudiant français aurait été tenu de payer depuis le baccalauréat pour en arriver au même niveau d’étude.

Cette situation, l’université républicaine, qui proclame tous les étudiants égaux devant elle, ne peut la tolérer. De nombreux universitaires se mobilisent au début des années 1900, relayés jusqu’au plus haut sommet de l’État par des figures comme Ernest Lavisse, « l’instituteur national », ou encore Georges Leygues, député et ancien ministre de l’Instruction publique, qui donne de la voix au Parlement à ce sujet en mars 1914 : « Les universités ont organisé des cours spéciaux pour les étrangers, elles ont édifié des maisons pour les étudiants étrangers, elles ont créé des offices […], tout cela pour les attirer à nous. […] Au moment même où on fait de grands sacrifices et où on veut ouvrir largement la porte aux étudiants étrangers, on élève une barrière pour les empêcher de passer, et c’est une barrière financière. […] La Suisse et l’Allemagne, précisément pour arrêter au passage les étudiants qui se dirigeaient vers la France et les retenir, ont supprimé les droits de scolarité et ont accordé des équivalences à titre gratuit ».

À force d’arguments, la raison universitaire l’emporte : en 1914, le Parlement français vote l’abolition des frais d’équivalence pour les étudiants étrangers, consacrant leur égalité parfaite avec les étudiants français devant les frais universitaires. Si le déclenchement de la Première Guerre mondiale quelques mois plus tard allait en retarder la mise en œuvre, un arrêté fut finalement promulgué à ce sujet, par le président de la République, Raymond Poincaré, le 18 janvier 1916, il y a tout juste 100 ans. Un manque à gagner pour le budget de l’État équivalent tout de même à 16% de la subvention alors allouée par ailleurs aux universités. Mais qu’importe les finances ! Au cœur du plus grand conflit jamais traversé par la France, la République en guerre avait préféré faire le choix des principes, ceux de l’égalité et de l’ouverture.

Toute ressemblance avec des situations ou des personnages existants ne serait pas que pure coïncidence…

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015-2016

L’internationalisation des universités françaises : éléments pour une histoire

FOR MANY POLICY MAKERS IN FRANCE, INTERNATIONALIZATION OF HIGHER EDUCATION IS A NEW SUBJECT. “Internationalization: it’s time to invest”, concludes a recent report presented in January 2015 by the French government. “It’s a new challenge for France”, said the organizers of the Congress of the French Grandes Ecoles already in 2010. People have short memories. They have forgotten – or simply do not know – that French universities were pioneers and leaders in internationalization between the end of the 19th and the middle of the 20th century, before being outshone by the United States and some other European countries. How can this be explained? And how can history help in understanding some of the current trends in French higher education policy? […]

Lire la suite dans International Higher Education, n°83, 2015. Pour la version espagnole, c’est ici. En attendant la publication de ma thèse, en français cette fois.

Meilleurs vœux 2016 aux lectrices et lecteurs de ce blog, que les questions universitaires internationales passionnent ! De (plus) nombreux billets sont à venir cette année.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015-2016

 

World Universities and the Syrian Refugee Crisis : An inventory

In this page, I am trying to inventory all of initiatives in favour of Syrian Refugees in the World Higher Education (actions, statements, reports, etc.). Thanks for your help to complete the list : chroniquesdediplomatieuniv@gmail.com.

Last update : 21th October, 2015 (20:00 PM)


AUSTRALIA
- Western University : « Western Sydney University announces scholarship fund to support refugees », 10/09/2015.

 

AUSTRIA
- Universität Salzburg : « Refugee Initiative of Our University », 29/09/2015.
- Technische Unirsität Wien : « Refugess Welcome @ TU Wien »
Österreichische Universitätenkonferenz (UNIKO) : « MORE – eine Initiative der uniko ».

 

BELGIUM
- Pôle Louvain : « Le Pôle Louvain s’associe à l’UCL face à la crise des réfugiés », 22/09/2015.
- University of Leuven : « La société a l’obligation morale d’accueillir les réfugiés », 21/09/2015.

 

CANADA
- Université d’Ottawa : « L’Université d’Ottawa crée un nouveau fonds pour venir en aide aux réfugiés », 23/09/2015 – Programme d’appui au parrainage de réfugiés de l’université
- University of Toronto : « Students and Scholars at Risk ».
- University of Victoria : « New UVic initiatives to support refugees », 17/09/2015.
- Algoma University : « Algoma U Offers to Take in Two Syrian Refugee Students », 16/09/2015.
- Trent University : « Trent University President Urges Support for Trent/WUSC Student Refugee Program in Light of Syrian Refugee Crisis: #TrentUHelps », 15/09/2015.
- University of Guelph : « U of G adds two refugee scholarships », GuelphTribune, 15/09/2015.
- Western University : « Western social science refugee sponsorship fund » (cf. « Western University Responds To Syrian Refugee Crisis », BlackburnNews, 15/09/2015).
- University of Regina : « New funding provides increased support for refugees », 11/09/2015.
- Georgian College : « Georgian College Award for Refugees and Displaced Persons will help Syrian refugees », 11/09/2015.
- « Ryerson leading Canadian universities’ efforts to aid Syrian refugees », The Globe and Mail, 10/09/2015.
- Reyerson University : « Lifeline Syria Challenge », July 2015.

 

CZECH REPUBLIC
- Masaryk University : « Crise migratoire : l’Université Masaryk de Brno va soutenir ses étudiants qui aident les réfugiés », 30/09/2015.
- Univerzita Karlova : « Charles University offers free studies for immigrants/refugees », 24/08/2015.

 

DENMARK
- University of Copenhaguen : « Let refugees study at UCPH – open letter from Rector », 09/09/2015 (PDF Download).

 

FRANCE
École des hautes études en sciences sociales : « L’EHESS se mobilise pour l’accueil des réfugiés », octobre 2015.
- École normale supérieure : « Programme étudiant invité ENS », septembre 2015.
- Université de Strasbourg : « L’université se tient prête à accueillir ses premiers étudiants-réfugiés », L’Actu, n°112, septembre 2015.
- Université de Lyon : « L’Université de Lyon et ses partenaires se mobilisent pour l’accueil d’étudiants syriens », 25/09/2015.
 – Université Grenoble Alpes : « La communauté universitaire grenobloise se mobilise », 22/09/2015.
- Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines : « Accueil des réfugiés : l’UVSQ s’engage ! », 22/09/2015.
- Université de Limoges : « L’Université de Limoges est en phase avec la déclaration de la Conférence des présidents d’université », 21/09/2015.
- Université de Lyon : « Dix étudiants syriens bénéficient d’un accueil particulier », Le Progrès, 18/09/2015.
- « Les universités françaises s’organisent pour accueillir des étudiants réfugiés », Le Figaro, 18/09/2015.
- Aix Marseille Université : « La Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et Aix-Marseille Université s’associent pour accueillir des étudiants syriens », 18/09/2015.
- Conférence des présidents d’université (CPU) : « Accueil des réfugiés dans les universités », 17/09/2015 (PDF Download).
- Université de Montpellier 3 : « L’Université Paul-Valéry s’engage auprès des réfugiés », 16/09/2015.
- Université de Paris Ouest Nanterre La Défense : « Accueil des réfugiés : l’université de Nanterre s’engage concrètement » (Voir aussi MCEtudiante).
 – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : « Accueil des étudiants réfugiés à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne », 15/09/2015.
- « Universités et grandes écoles se mobilisent pour l’accueil des réfugiés », EducPros, 14/09/2015.
- « Pour l’accueil des réfugiés dans les universités », Libération, 12 septembre 2015.
- Cité internationale universitaire de Paris : « La Cité se mobilise pour l’accueil des migrants victimes de guerre ou de persécution », 11/09/2015.
- Université de Strasbourg : « L’Université de Strasbourg se mobilise pour l’accueil des réfugiés », 11/09/2015 (PDF Download).
- ESC Rennes : « Rennes. L’École de commerce prête à accueillir des étudiants syriens », Ouest France, 09/09/2015.
- Collectif « Refugees Welcome » (Université Sorbonne Paris Cité) : Appel, 08/09/2015 (PDF Download).
- Université de Toulouse III : « L’Université de Toulouse III Paul-Sabatier contribue à l’accueil des réfugiés », 07/09/2015.
- Conférence des présidents d’université / CNOUS : « Les institutions universitaires françaises s’engagent pour l’accueil des réfugiés », 08/09/2015 (PDF Download).
- Valérie Robert, « Accueil des réfugiés au sein des universités (2) : l’exemple de l’Allemagne », Sauvons l’université, 07/09/2015.
- Valérie Robert, « Accueil des réfugiés au sein des universités (1) : quelques propositions », Sauvons l’université, 06/09/2015.
- « Appel d’universitaires pour l’aide aux étudiants syriens », MSH, Université de Lyon 2, 08/06/2015.
- Université Paris-Est Créteil : « L’Université Paris-Est-Créteil ouvre ses portes à 25 étudiants syriens », Le Parisien, 30/01/2014.
- Université d’Avignon : « Une bourse de solidarité pour une étudiante syrienne », 26/06/2013.
- « Les universités françaises font peu d’efforts pour accueillir les étudiants syriens », Le Monde, 19/06/2013.
- « Les universités françaises veulent faciliter l’accueil des étudiants syriens », Le Monde, 06/06/2013.
- Conférence des présidents d’université (CPU) : « Solidarité avec les étudiants syriens », 06/06/2013 (PDF Download).

 

GERMANY
- « Outre-Rhin, l’intégration des réfugiés passe par l’université », L’Opinion, 19 octobre 2015.
- « Une université pour les réfugiés », Arte, 14/09/2015.
- Kiron University : « Kiron University in Berlin launches crowdfunding campaign to help refugees get back into higher education », The Independant, 08/09/2015.
- Universität Bremen : « A Role Model for Europe: IN-Touch Refugee Project », 13/08/2015.
- « Why some German universities will educate refugees for free », The Washington Post Globe and Mail, 20/08/2015.
- « Refugees gain considerable support from German universities, study suggests », Times Higher Education, 12/08/2015.
- Universität Hildesheim : « Hildesheim University President calls for greater openness of the education system to refugees », 19/06/2015.
- Die Universität Passau : « Welcome to our campus – orientation about study options available to refugees and asylum seekers ».
- Ludwig-Maximilian Universität München : « Refugee Initiatives and Projects at LMU ».
- Humboldt Universität zu Berlin : « University Courses for Refugees ».
- Friedrich-Alexander Universität Erlangen-Nürnberg : « Our offers for asylum seekers ».
- « Appell: Hochschulstipendien für Flüchtlinge aus Syrien. Aktiver Flüchtlingsschutz und langfristige Hilfe beim Wiederaufbau » (« Public Appeal: Scholarships for Syrian Refugees Active Refugee Protection and Long-Term Aid for Reconstruction »), 08/2014.
- Universität Bremen : « A First in Germany: University of Bremen Offers Refugees Access to Studies », 28/07/2014.

University map: lectures opening for refugees in Germany

Carte Allemagne

 

GREECE
- University of the Aegean : « Greek university may soon enrol Syrian refugees », Times Higher Education, 04/08/2015.

 

HUNGARY
- Central European University (Budapest) : « CEU Invites Refugees to Audit its Master’s Courses ».
- Central European University (Budapest) : « CEU Responds to Refugee Crisis », 04/09/2015.

 

JORDAN
- « Uncounted and Unacknowledged. Syria’s Refugee University Students and Academics in Jordan », Institute of International Education/University of California Report, May 2013.

 

LEBANON
« The War follows them. Syrian university students and scholars in Lebanon », Institute of International Education/University of California Report, June 2014.

 

LITHUANIA
- « Lithuanian universities to enrol refugees », 27/09/2015.

 

LUXEMBOURG
- University of Luxembourg : « University welcomes Syrian refugees as guest students », 10/09/2015.

 

NETHERLANDS
- University of Rotterdam : « Schorlaship fund for refugees », 18/09/2015

 

ROMANIA
- Timisoara University : « Romania prepares for the refugee wave: Timisoara university wants to offer free language courses to refugees », 24/09/2015.

 

SPAIN
- Universitat de Barcelona : « The University of Barcelona presents some measures to support syrian refugees », 17/09/2015.

 

SWEDEN
- University of Gothenburg : « The University of Gothenburg supports the manifestation « Refugees Welcome », 07/09/2015.

 

TURKEY
« We will stop here and go no further. Syrian university students and scholars in Turkey », Institute of International Education/University of California Report, October 2014.

 

UNITED KINGDOM
- University of Wolverhampton : « University of Wolverhampton pledges £350k pot for refugees », 05/10/2015.
- University of Aberdeen : « Aberdeen University to offer scholarships to refugees fleeing war torn countries », 30/09/2015.
 – University of London (School of oriental and african studies) : « Seven new scholarships extend SOAS engagement with migration and refugees », 25/09/2015.
- University of Sussex : « University offers 50 English language scholarships for Syrian refugees », 24/09/2015.
 – University of Oxford (St Antony’s College) : « Oxford Jusoor Graduate Scholarship ».
- University of Warwick : « Warwick to provide 20 scholarships for refugees ».
- University of York : « University of York launches package of funded initiatives to help refugees », 20/09/2015.
- « Charity that helped academics flee Nazis aids Syrians, Iraqis », AFP, 16/09/2015.
- University of Glasgow : « University of Glasgow launches measures to help support refugee students », The Independant, 11/09/2015.
- University of East London : « UEL offers postgraduate scholarships to Syrians fleeing conflict ».
- The University of Sheffield : « Sheffield #RefugeesWelcome ».
- Oxford Academics : « Do much, much more to help Europe’s refugees », Letter to the Prime Minister and Home Secretary, Oxford Today, 14/09/2015.
- Article 26 : « Scholarships for asylum seekers ».

 

UNITED STATES
- « Hundreds of Young Syrians Find Academic Home at US Colleges », The New York Times, 06/06/2015.
- « IIE Consortium Commits to Emergency Support for Syrian Students and Scholars. 33 organizations worldwide commit over $1,3 million », november 2012.

 

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015

 

Comment les États-Unis attirent les étudiants étrangers : ce que révèle un document Wikileaks

LE SITE WIKILEAKS NE CONSTITUE PAS SEULEMENT UNE MINE POUR LES JOURNALISTES D’INVESTIGATION. Les chercheurs en sciences sociales, historiens et politistes en particulier, peuvent également y trouver de quoi nourrir leurs analyses. Un document inédit, publié par Wikileaks en 2010-2011 parmi les télégrammes confidentiels de la diplomatie des États-Unis, et que nous avons recoupé avec d’autres informations publiques en ligne, permet ainsi de jeter un éclairage passionnant sur les stratégies mises en œuvre par l’Oncle Sam pour dynamiser l’attractivité internationale des universités américaines. Il s’agit d’un mémo envoyé au Département d’État, en décembre 2008, par l’ambassadeur des États-Unis en poste à Oslo, Benson Whitney, qui évoque les actions menées par son ambassade en faveur des étudiants norvégiens.

Après les attentats du 11 septembre 2001 et avec le déclenchement de la guerre en Irak en 2003 (à laquelle le gouvernement norvégien s’est opposé), la mobilité des étudiants norvégiens vers les États-Unis a chuté de façon considérable, avec une baisse de près de 49% des effectifs entre 2001 et 2006. Au milieu des années 2000, le nombre d’étudiants norvégiens inscrits dans les universités américaines ne représente plus qu’un tiers de ce qu’il était 15 ans plus tôt. Au-delà du contexte politique, d’autres éléments structurels expliquent alors, selon l’ambassade américaine, cette baisse de l’attractivité universitaire des États-Unis : l’absence de financements pour couvrir la première année (the freshman year) d’un étudiant norvégien qui souhaiterait s’inscrire dans un College américain, où les cursus durent quatre ans alors que les bourses en Norvège ne sont prévues que pour couvrir des cursus de trois ans, sur le modèle LMD du processus de Bologne ; le coût élévé des droits d’inscription et de la vie étudiante aux États-Unis. Entre autres.

QUE FAIRE POUR INVERSER LA TENDANCE ? L’ambassadeur Whitney, nommé en 2005, mobilise ses services et fait de la mobilité étudiante et de la promotion du système universitaire américain « une mission hautement prioritaire ». Un portail web (qui ne semble plus en activité) est créé par l’ambassade pour coordonner l’information des sites Internet norvégiens sur les études aux États-Unis ; le réseau des Alumni est mobilisé pour inciter les Norvégiens ayant fait leurs études outre-Atlantique à aller faire de la retape dans les lycées ; des séminaires sont organisés pour sensibiliser les conseillers d’orientation des établissements secondaires et supérieurs de Norvège sur les possibilités d’études aux États-Unis ; des bourses sont proposées à des enseignants norvégiens pour leur faire découvrir les campus américains, tandis que les étudiants norvégiens sont invités à des « talks » à l’ambassade des États-Unis, comme ces étudiants scientifiques conviés à un petit-déjeuner autour de l’astronaute Buzz Aldrin (le deuxième homme à avoir marché sur la Lune), pendant que d’autres étudiants sont invités à écouter Al Gore ou d’autres encore à visiter les navires de la US Navy. Un concours de vidéos est aussi lancé pour mettre en scène le séjour d’étudiants norvégiens aux États-Unis sur une page Facebook dédiée.

Buzz Aldrin à OsloDes étudiantes norvégiennes en sciences discutent avec Buzz Aldrin

(US Embassy Oslo – Public Affairs Newsletter, septembre 2008)

Toutes ces initiatives sont relayées dans les médias norvégiens, non sans un soutien actif de l’ambassade : « Nous travaillons constamment à placer des histoires sur la mobilité étudiante dans les grands médias, dans la presse locale, sur les sites Internet des établissements, dans les magazines spécialisés […] L’ambassade a produit des enquêtes montrant un intérêt pour les études aux États-Unis et d’autres sujets qui ont été couverts par les médias », se félicite l’ambassadeur dans son rapport. Dans le même temps, les universités américaines sont engagées à faciliter la venue des étudiants norvégiens, et l’ambassadeur de Norvège aux États-Unis est invité à effectuer la tournée des campus.

Au-delà du résumé de ces actions, deux principes mis en avant dans le rapport retiennent l’attention. Le premier est l’obligation de réciprocité : les diplomates américains ont bien compris qu’un intérêt pour les États-Unis ne pourra se développer qu’à condition de manifester en retour un intérêt pour la Norvège : « Il est important de promouvoir les deux pays […]. Cette démonstration de respect mutuel est payée de retour par une meilleure coopération et une bonne diplomatie publique ». L’affirmation n’est pas nouvelle : on en trouve déjà trace sous la plume des acteurs de la diplomatie universitaire française, il y a un siècle. « L’offre de réciprocité […] est souvent le meilleur moyen d’obtenir rapidement les réalisations désirées », écrit l’un d’entre eux, en 1914. Un siècle plus tard, il est pour le moins étonnant que des diplomates en soient encore à rappeler ces évidences, comme si leurs interlocuteurs à Washington pouvaient les méconnaître, ou ne pas y adhérer.

Le deuxième principe mis en avant dans le rapport est celui du lobbying politique à mener, au-delà des actions classiques de « diplomatie publique » permettant de valoriser l’offre universitaire américaine. « Il faut rendre politique ce sujet », affirme ainsi l’ambassadeur. À cette fin, ce dernier se prévaut d’une intense activité pour « forcer le gouvernement norvégien à intéresser différents ministres, les chefs des partis politiques et les milieux socio-économiques »  à la mobilité des étudiants norvégiens aux États-Unis, en particulier pour que soit accordé un financement de la freshman year. Dans cet esprit, l’ambassade cherche des relais jusque dans les rangs de l’opposition de droite au gouvernement de centre-gauche : « Nous avons réussi à mettre [cette question] à l’agenda politique ; tous les partis d’opposition soutiennent notre proposition. Nous continuons le lobbying auprès du gouvernement ; avec l’année électorale de 2009, nous espérons voir ce travail payé de retour sur ce sujet. Le gouvernement essaye de calmer le jeu en dépensant davantage d’argent pour les échanges universitaires avec les États-Unis ».

Faute de réussir immédiatement, le lobbying semble se poursuivre dans les années qui suivent, y compris sous l’impulsion du successeur de Whitney à Oslo, l’ambassadeur Barry B. White, comme en témoignent les images suivantes, prises lors de la campagne « YES WE CANdy », organisée en 2013 en faveur du financement de la freshman year, à l’initiative de l’Association for Norwegian Students Abroad (ANSA), avec qui l’ambassade travaille activement à la promotion de ses propositions.

Yes we candySource : US Embassy Oslo

LES RÉSULTATS FINISSENT PAR ÊTRE AU RENDEZ-VOUS. Peu à peu, la courbe des étudiants norvégiens aux États-Unis remonte et leur nombre augmente de 60% entre 2005 et 2013, retrouvant son niveau du début des années 2000. Dès 2008, l’ambassadeur Whitney note dans son rapport que le nombre de candidats norvégiens au programme d’échanges universitaires Fullbright a augmenté de 30% (« la Norvège n’est pas loin d’être le premier pays d’Europe à contribuer au programme ! »), tandis que le ministère norvégien de l’Éducation, dans le cadre de la North America Strategy for Higher Education Cooperation, initiée en 2008, pérennise en 2011 en faveur du programme Fullbright une subvention augmentée à hauteur de 1 million de couronnes. Surtout, après la défaite de la coalition de centre-gauche aux élections législatives de l’automne 2013 et la victoire de la droite emmenée par Erna Solberg, le nouveau gouvernement norvégien fait sauter la digue tant critiquée, en reconnaissant pour les étudiants norvégiens la possibilité d’obtenir un financement d’État pour leur freshman year outre-Atlantique. Une liste d’établissements accrédités est publiée début 2014. L’ambassade des États-Unis à Oslo exulte.

Évolution du nombre des étudiants norvégiens aux États-Unis (2000-2013)

Etudiants norvégiens aux Etats-Unis (2000-2013)Sources : Open Doors Data Tables, Institute of International Education

QUELLES LEÇONS TIRER DE CET ÉPISODE des relations universitaires américano-norvégiennes ? La première, manifeste, est que les États-Unis, malgré leur position de leadership sur le « marché » de la mobilité étudiante internationale, sont finalement confrontés aux mêmes questions que les autres nations et sont bien conscients que certaines des spécificités propres à leur système universitaire (comme l’organisation des premiers cycles en quatre années ou le coût élevé de leurs frais d’inscription) peuvent constituer des obstacles à leur attractivité universitaire internationale.

Mais, loin de renoncer à leur identité par des réformes structurelles internes, la stratégie américaine – et c’est la deuxième leçon – vise à mener des actions ciblées à destination de pays identifiés comme prioritaires, par des moyens à la fois classiques de « diplomatie publique » (campagnes de communication créatives et originales, recours aux réseaux sociaux, stratégies d’influence médias, etc.) et de lobbying tous azimuts au sein de la société locale : organisations étudiantes, enseignants, acteurs économiques et politiques, associations de coopération, etc.

Une troisième leçon à retenir enfin : la place de l’ambassadeur au premier plan de ces opérations est cruciale. Quand on connait le peu de cas dont peuvent témoigner certains ambassadeurs à l’égard de ce qui relève de la coopération universitaire ou culturelle, le fait n’est pas anodin à relever. Le rapport Whitney de 2008 y insiste : le succès de la stratégie américaine en Norvège résulte de l’implication personnelle de l’ambassadeur et de la mobilisation de l’ensemble des équipes de l’ambassade, et non pas seulement des services a priori concernés par le sujet, ainsi que de la nécessité de faire travailler de concert universitaires et diplomates, par de très « fréquentes interactions ». Pour qui connaît l’histoire des relations – pour ne pas dire des tensions (et je permets de renvoyer ici à ma thèse de doctorat) – entre le Quai d’Orsay et le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche autour de la politique universitaire internationale de la France depuis un siècle, nul doute qu’il y a là matière à inspiration.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015

 

L’Afrique révolutionne sa diplomatie universitaire : la France doit se positionner

ENTRE LE 10 ET LE 12 MARS DERNIER, S’EST TENU À DAKAR, AU SÉNÉGAL, LE PREMIER SOMMET AFRICAIN DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, qui pourrait bien constituer – l’avenir nous le dira – une rencontre historique pour le secteur des relations universitaires et scientifiques internationales. Sous le titre « Revitaliser l’enseignement supérieur pour l’avenir de l’Afrique », ce sommet attendait environ 500 participants, venus échanger sur les nouvelles impulsions à donner aux politiques universitaires africaines d’ici aux cinquante prochaines années, afin de « développer une vision commune et de contribuer à l’élaboration d’un plan d’action pour transformer le secteur de l’Enseignement supérieur de l’Afrique », dans le droit fil de « l’Agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons », lancé par l’Union africaine en 2013. Parmi les nombreux sujets discutés à l’occasion de ce sommet de Dakar : la mise en place d’une stratégie continentale d’internationalisation des universités africaines.

Logo SommetLe document préparatoire, rédigé en vue du sommet par l’historien Paul Tiyambe-Zeleza, universitaire malawite en poste aux États-Unis, est assez radical dans sa formulation sur les sujets internationaux : il invite les pays africains à se doter de politiques universitaires internationales complètes, se déployant à différentes échelles (nationale, continentale et intercontinentale), tournées vers les puissances émergentes (les BRICS : Brésil, Russie, Chine, Inde) et non plus seulement vers l’espace Atlantique, mobilisant les technologies numériques, et se montrant particulièrement offensives et exigeantes (« African countries must be aggressive ») en faveur d’accords internationaux réellement porteurs de progrès pour la communauté universitaire africaine, afin de prévenir les « implantations d’antennes universitaires étrangères offrant des enseignements de mauvaise qualité » et de s’assurer que « les programmes de bourses internationales et d’échanges d’étudiants contribuent à renforcer le développement institutionnel local ».

À l’issue des débats, une déclaration finale et un plan d’action ont été diffusés, dont une version a été mise en ligne il y a peu, qui prévoient le lancement d’une action internationale d’envergure, le 10/10 Program. L’objectif est de mobiliser, chaque année pendant dix ans, 1 000 universitaires de la diaspora africaine dans le monde (soit 10 000 universitaires au total), en vue de mettre à profit leurs savoirs, leurs compétences et leur capital social, au service du développement des institutions africaines d’enseignement et de recherche. La mobilisation prendrait corps au sein de deux cadres : d’une part, celui des États (à travers des commandes d’expertises sur les modèles universitaires étrangers, le développement de programmes pour la mobilité universitaire internationale, la création de réseaux formels pour favoriser les débats au sein de la diaspora, un engagement accru au sein de réseaux africains transnationaux – comme l’African Association of Universities – et d’organisations internationales déjà existantes, une intégration plus systématique des sujets universitaires aux missions diplomatiques, etc.) ; d’autre part, dans le cadre des institutions (à travers le développement des collaborations universitaires et scientifiques).

PAR CES PROPOSITIONS, LE SOMMET DE DAKAR POURRAIT FAIRE FIGURE DE NOUVEAU DÉPART pour l’essor d’une « diplomatie universitaire » panafricaine fondée sur une vision révisée de la notion désormais éculée de brain drain (la fameuse « fuite des cerveaux »). Tenant compte des travaux récents en sciences sociales à ce sujet, ainsi que d’expériences déjà menées dans certains pays émergents (comme en Asie dans les années 1990), l’objectif est de mettre en œuvre des stratégies renonçant à une approche en termes de brain drain, qui envisage la mobilité des acteurs entre les pays du Sud et les pays du Nord comme une perte de compétences, au profit de la notion de brain circulation, qui envisage les acteurs en mobilité comme une ressource toujours mobilisable en vue de tisser une toile universitaire et scientifique par-delà les frontières des États. C’est, en somme, renverser la perspective, en incitant l’Afrique à se placer, grâce sa diaspora universitaire, en position de leadership au sein du marché universitaire international et non plus seulement de faire figure de terrain de jeu pour les puissances universitaires occidentales (la défiance affichée à l’égard des antennes étrangères et de leurs enseignements de « mauvaise qualité » est bien révélatrice de cet état d’esprit).

La diaspora étudiante africaine en 2012

La diaspora étudiante africaine en 2012Carte réalisée le 16/03/2015, à partir du logiciel cartographique
du Data Centre de l’Institute for Statistics de l’UNESCO (données 2012)

 

QUELLE PLACE POUR LA FRANCE DANS CETTE ÉVOLUTION ? Si les débats se sont déroulés en français et en anglais, force est de constater à quel point l’attraction des pays anglo-américains d’une part, et des pays émergents d’autre part, sont un élément clé de ce processus de réorientation stratégique. De là à parler d’une déprise de certains pays africains francophones avec la France ? La question mérite en tous cas d’être posée quand on lit les propos tenus, à la veille du sommet de Dakar, par le ministre sénégalais de l’enseignement supérieur :

« L’université sénégalaise est héritière de l’université française de l’époque coloniale […] Comme l’essentiel de l’enseignement supérieur en Afrique francophone, [elle] a connu peu de réformes. […] Il nous faut changer pour aller vers le haut niveau. Et le haut niveau, c’est que les universités africaines se retrouvent là où les universités du monde entier sont classées et, en ce sens, c’est vrai que les mondes anglophone et francophone ont évolué parallèlement. […] L’enseignement supérieur gratuit a plombé pendant longtemps l’université dans les pays francophones […] Au Sénégal, les droits d’inscription dans les universités dataient des indépendances et ce n’est qu’il y a deux ans qu’on a changé le montant. […] Les pays anglophones ont fait ce saut depuis très longtemps. […] [Dans ces pays], il y a très peu d’enseignants dans le conseil d’administration des universités. Aux États-Unis, il y a même des conseils d’administration sans enseignant et pourtant, ces universités fonctionnent bien et sont dans le top du classement de Shanghai. Cela veut dire que le système francophone doit évoluer. […] [Les pays africains] doivent faire le saut et ne pas toujours être à la remorque de la France, mais avoir le courage de faire de grands sauts qualitatifs, pour permettre à notre enseignement supérieur d’assumer son rôle d’acteur clé de l’émergence économique de nos pays. […] Et cela est déjà en cours, avec la réforme LMD, qui rejoint la réforme de Bologne, le système Bachelor-Master-PHD, mise en œuvre depuis longtemps dans le monde anglo-saxon. Le monde francophone a donc un retard de réformes et ce fossé doit être comblé ».

La France aurait tort de sous-estimer cette attraction des pays anglo-américains et de ne pas se positionner rapidement par rapport au sommet de Dakar par des mesures fortes, en misant sur les atouts qu’elle possède du fait de son passé complexe avec l’Afrique. La France n’est-elle pas ainsi l’un des premiers pays au monde pour l’accueil des étudiants africains (cf. carte ci-dessus) ? En ce sens, la création récente d’un réseau d’alumni par l’Agence universitaire de la francophohie va dans le bon sens. De même, les récentes recommandations de la Commission européenne pour le développement d’une stratégie universitaire commune Europe/Afrique mériteraient d’être lues et suivies sans tarder. Car les autres puissances universitaires n’attendront pas : la création, lors de la clôture du sommet de Dakar, d’une African Research Universities Alliance (ARUA), réunissant quinze universités de huit pays africains, a déjà été relayée dans le monde entier, comme par l’Université de Cambridge. Aucun écho en France à ce jour. C’est bien regrettable.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015

 

Faut-il angliciser les cursus universitaires ? Les leçons du modèle japonais

LA PLACE DES COURS EN ANGLAIS DANS LES CURSUS UNIVERSITAIRES avait été, on s’en souvient, l’un des sujets les plus discutés lors des débats autour de la Loi Fioraso en 2013. « Si nous n’autorisons pas les cours en anglais, nous n’attirerons pas les étudiants de pays émergents comme la Corée du Sud et l’Inde. Et nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table, même si j’aime Proust… », avait alors lancé, par provocation, la ministre de l’Enseignement supérieur. La publication, il y a une semaine, par la Japan Student Services Organization, de l’état statistique annuel de la présence des étudiants internationaux dans l’enseignement supérieur japonais en 2014, peut permettre, par comparaison, de se rendre compte des impacts qu’une telle mesure a eu dans un pays doté d’une forte tradition monolinguistique comme la France et ayant engagé, lui aussi, depuis les années 2000, une politique en faveur de l’émergence de quelques grands pôles universitaires de niveau mondial.

Septième destination mondiale pour les étudiants en mobilité internationale (derrière les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Australie, l’Allemagne et la Russie), le Japon accueille aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux. Un chiffre colossal quand on sait qu’il y a trente ans, l’enseignement supérieur japonais n’en accueillait que 10 000 environ, soit 1 700% d’augmentation entre les années 1980 et les années 2010 (dans le même temps, la croissance des effectifs internationaux en France et aux États-Unis a été respectivement de 150% et de 160%).

Évolution du nombre d’étudiants internationaux au Japon (1983-2014)

Etudiants internationaux au Japon (1983-2014)Source : Result of an annual survey of international students in Japan 2014, Japan Student Services Organization, Februrary 2015.

Ces chiffres étonnants résultent d’une politique volontariste impulsée par le gouvernement japonais depuis les années 1980, non sans quelques paradoxes.

En 1983, les réformes nationalistes menées par le gouvernement de Yasuhiro Nakasone orientent l’enseignement supérieur du Japon sur la voie d’une internationalisation massive (kokusaika) qui « vise moins à transcender les frontières culturelles qu’à les renforcer » (Burgess et alii, 2010), l’objectif affiché étant, par une présence accrue du Japon sur la scène internationale, de mieux défendre partout dans le monde « l’identité japonaise, l’unité nationale et la puissance économique » (Mark Lincicom, 2005). Internationalisation – on a parfois tendance à l’oublier – n’est pas forcément synonyme d’internationalisme. Dans cet esprit, un plan pour faire passer, en vingt ans, de 10 000 à 100 000 le nombre d’étudiants internationaux accueillis au Japon est alors lancé : bourses d’études, politique libérale en matière de visas, cours de japonais pour étrangers, construction de résidences étudiantes, etc. Le budget quadruple. Malgré un ralentissement notamment dû aux coupes budgétaires et à la crise asiatique en 1997, l’objectif des 100 000 étudiants internationaux est, non sans mal, finalement atteint en 2003.

UNE NOUVELLE PHASE S’ENGAGE entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000. La notion d’internationalisation et la rhétorique nationaliste qui l’accompagne perdent pied au Japon au profit de la notion de globalisation (gurobaruka). Il faut désormais adapter l’université japonaise à ce que l’on considère comme les nouvelles normes en vigueur au sein de l’espace mondial de l’enseignement supérieur, dont l’usage de la langue anglaise, tandis que les craintes liées au déclin démographique du Japon en raison du faible taux de fécondité (la population japonaise pourrait ainsi passer de 130 millions d’habitants à 40 millions en un siècle) obligent le pays à avoir recours à l’immigration qualifiée pour la survie et la compétitivité de son système universitaire et de recherche.

En 2008, un nouveau plan visant à accueillir au Japon 300 000 étudiants internationaux est donc lancé par le gouvernement de Yasuo Fukuda. Pour soutenir cette ambition, le projet Global 30 est inauguré l’année suivante : il ambitionne de faire émerger au Japon 30 pôles universitaires internationaux. Un ensemble de 13 universités, publiques et privées, sont sélectionnées dans ce but en 2010 (voir notamment à ce sujet la note de Campus France et l’article de Akiyoshi Yonezawa). Pour attirer les étudiants internationaux qui ne parlent pas japonais, les cours en langue anglaise se multiplient.

QUEL IMPACT QUATRE ANS PLUS TARD ? La plupart des observateurs de la politique de l’enseignement supérieur japonaise se montrent dubitatifs. Beaucoup soulignent le fait que la logique des cours en anglais ne rend « les universités plus ‘internationales’ qu’en apparence » (Burgess et alii, 2010), dans la mesure où  – nonobstant le niveau de langue atteint, que l’alignement sur les standards du TOEIC ne rend pas très élevé – les English-content classes créent de nouvelles barrières, non seulement entre étudiants internationaux anglophones et non-anglophones (ce qui défavorise les étudiants asiatiques qui sont pourtant les plus nombreux au Japon, à hauteur de 92%), mais également entre les étudiants japonais et les étudiants internationaux dont le niveau de japonais est insuffisant pour prétendre, une fois diplômés, à un emploi dans un pays où l’usage de la langue japonaise est requis dans tous les domaines de la vie sociale et économique (voir le livre de Patrick Heinrich, The Making of Monolingual Japan, 2012). C’est ce paradoxe que pointe encore Damian J. Rivers, professeur associé à l’université de Hakodate, dans son livre Resistance to the Known (2014). Or, depuis plusieurs années, la tendance des étudiants internationaux, en particulier des Chinois (qui représentent 51% du total), est de rechercher un emploi au Japon après leur diplomation (un objectif qui rencontre celui de la politique nationale de facilitation de l’immigration hautement qualifiée).

Les récentes statistiques concernant les étudiants internationaux au Japon confirment ces interprétations dubitatives. Si l’on s’en tient aux chiffres globaux, l’essor semble évident : le Japon compte aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux, soit presque deux fois plus qu’il y a dix ans, et ce malgré le départ forcé de nombre d’entre eux suite à la catastrophe de Fukushima en 2011. Ce chiffre global de 180 000 est cependant trompeur : car il additionne les étudiants internationaux inscrits dans une institution d’enseignement supérieur et dont le nombre est resté stable (137 000 en 2009 ; 139 000 en 2014) avec les étudiants internationaux inscrits dans les instituts de langue japonaise et dont le nombre, a contrario, a notablement augmenté (25 000 en 2011 ; 44 000 en 2014).

Autrement dit, l’anglicisation des cursus universitaires au Japon ne semble pas y attirer outre-mesure les étudiants internationaux, au contraire des cours d’apprentissage de la langue officielle du pays, dont la maîtrise est notamment nécessaire pour une intégration ultérieure de l’étudiant au marché national de l’emploi. Sans en tirer de conclusions hâtives pour la France, marquée par une tradition monolinguistique semblable, et même si d’autres paramètres doivent être naturellement pris en considération, admettons à tout le moins que l’exemple japonais a de quoi faire réfléchir avant que de lier automatiquement politique d’internationalisation de l’enseignement supérieur et pratique du « all-English ».

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015

L’attractivité universitaire britannique, minée par les réformes du Parti conservateur

AVIS DE TEMPÊTE AU ROYAUME-UNI. À quelques semaines des élections législatives, le Groupe interparlementaire d’information sur l’immigration, une émanation du Parlement britannique qui regroupe des élus de tous bords, a publié hier, mardi 24 février, un rapport inquiet, qui pointe la baisse de l’attractivité universitaire internationale du Royaume-Uni à l’égard des étudiants non-européens (UK post study work opportunities for international students. Session 2014-2015. Report, 24 février 2015), tandis que le British Council, le même jour, a publié une note soulignant le fait que le Royaume-Uni « continue de perdre des parts de marché dans l’accueil des étudiants internationaux » par rapport à ses concurrents immédiats (États-Unis et Australie).

Si le nombre des étudiants non-européens n’a cessé de croître dans les universités britanniques des années 1990 aux années 2000, un ralentissement de cette croissance s’observe en effet depuis 5 ans (+ 10% en 2009-2010 ; + 1,5% en 2011/2012). En 2013, les effectifs des étudiants non-européens ont même chuté, de l’ordre de 1%. C’est la première chute du genre depuis 30 ans. De quoi inquiéter outre-Manche, où l’apport économique des étudiants internationaux (autour de 10 milliards de livres sterling, soit 13 milliards d’euros) est largement reconnu. D’autant que cette fluctuation repose sur un bouleversement profond du vivier des étudiants internationaux au Royaume-Uni : entre 2010-2011 et 2013-2014, le nombre des étudiants indiens, qui constituent le deuxième groupe d’étudiants internationaux du Royaume-Uni, a chuté de 50%, passant de 39 000 étudiants à un peu plus de 19 000 étudiants, ce qui accroît la « dépendance du pays à l’égard du marché chinois » (UK post study…, p. 27). Les disciplines les plus affectées sont les STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics), qui accusent une baisse de 10% d’étudiants internationaux entre 2012 et 2014, avec un impact certain pour les recrutements dans le secteur des industries innovantes et créatives.

 Évolution du nombre d’étudiants internationaux
inscrits dans l’enseignement supérieur britannique (1981-2013)
UK International Students 1981-2013Source : Global demand for English higher education. An analysis of international student entry to English higher education courses, HEFCE, april 2014.
 

Parmi les causes de ce tassement : la décision prise par le gouvernement britannique en 2012 de réduire la durée légale de séjour des étudiants non-européens autorisés à rester au Royaume-Uni après l’obtention de leur diplôme pour y trouver un emploi. Cette durée était auparavant de 24 mois ; elle n’est désormais plus que de 4 mois. La possibilité de trouver un emploi constitue pour les étudiants un moyen important de rembourser un emprunt contracté dans leur pays d’origine afin de financer leurs études, ainsi qu’une première étape importante de leur carrière professionnelle : réduire à 4 mois seulement le délai nécessaire pour décrocher un emploi a, pour certains d’entre eux, un effet dissuasif. La complexité des procédures n’arrangent rien : la réforme des visas a conduit à une prolifération de régimes post-études hautement sélectifs que les universitaires et les employeurs comprennent eux-mêmes difficilement tandis « qu’il est devenu pratiquement impossible pour les étudiants de planifier leur avenir avec certitude » (Ibid., p. 30).

Comment le Royaume-Uni, qui occupe la deuxième place du podium de l’attractivité universitaire internationale derrière les États-Unis, en est-il arrivé là ?

PETIT RETOUR EN ARRIÈRE. Entre 2008 et 2010, le gouvernement travailliste de Gordon Brown s’attelle à une profonde réforme de la politique d’immigration britannique, qui aboutit à substituer à 80 sortes de catégories de visas un système se voulant plus lisible, le Points Based System for economic migration (PBS), composé de cinq catégories seulement, dont la catégorie 1 (migration hautement qualifiée) et la catégorie 4 (étudiants étrangers). La catégorie 1 avait alors été présentée par Liam Byrne, ministre de l’Immigration, comme un outil destiné à doper l’économie britannique et à rendre les universités britanniques plus attractives, en permettant à un étudiant international relevant de la catégorie 4, tout juste diplômé, de rester jusqu’à deux ans au Royaume-Uni afin d’y trouver un emploi, « un des régimes de séjour les plus attractifs au monde ». Un peu plus de 40 000 diplômés ont ainsi bénéficié de ce régime en 2011.

Changement de méthode en 2010, avec l’arrivée au pouvoir des conservateurs. David Cameron (qui fut le conseiller de Margaret Thatcher et de John Major) succède à Gordon Brown. Le nouveau gouvernement décide de réformer à rebours la politique d’immigration britannique pour faire retomber les statistiques de l’immigration à leur niveau des années 1990. Leur ambition est clairement affichée dans le manifeste du Parti Conservateur publié en 2010 : « Tens of thousands a year, not hundreds of thousands » (Des dizaines de milliers d’étrangers par an, pas des centaines de milliers). La suppression de la catégorie 1 du PBS est alors envisagée. Une enquête nationale est organisée : seulement 33% des consultés y sont favorables, et 83% y sont hostiles en ce qui concerne les docteurs diplômés d’une université britannique. Un manque à gagner d’environ 1 milliard de livres sterling est également prévu. Qu’importe. En 2012, le gouvernement de David Cameron fait supprimer la catégorie 1.

L’OFFENSIVE CONTINUE. En décembre 2014, l’actuelle ministre de l’Intérieur, Theresa May, qui tente de ravir à David Cameron le leadership du Parti Conservateur en le débordant sur sa droite, a affirmé vouloir aller plus loin encore en appelant à faire figurer parmi les propositions des conservateurs pour les élections législatives prévues en mai prochain une interdiction totale de séjour pour tous les étudiants non-européens à l’issue de leur diplomation au Royaume-Uni. Objectif : immigration zéro pour les diplômés (« I’ll kick out foreign graduates », aurait dit la ministre). En parallèle, le climat semble s’être tendu sur les campus britanniques, où plusieurs actes à caractère xénophobe et raciste à l’encontre d’étudiants non-européens ont été récemment recensés, notamment sur le site dû à l’initiative I’m not Welcome.

La proposition de Theresa May a déclenché une vive controverse outre-Manche au sein de la communauté académique et scientifique, du monde étudiant, ainsi qu’au sein des milieux d’affaires. Sir James Dyson, figure en vue de l’innovation au Royaume-Uni, y a été de sa tribune dans The Guardian, en janvier 2015, pour dénoncer la proposition. En début de semaine, plusieurs chefs d’entreprises ont à leur tour signé une tribune dans le Financial Times, opportunément publiée deux jours avant la publication du rapport interparlementaire, afin de demander une plus grande flexibilité en faveur des diplômés étrangers. Le chancelier de l’Echiquier (ministre des Finances), George Osborne, une figure du Parti Conservateur, a finalement retoqué la proposition May. Mais les luttes internes à la droite britannique ont désormais un impact direct sur la stratégie universitaire internationale du Royaume-Uni. « Le Royaume-Uni fait partie du top des pays d’accueil pour les étudiants internationaux, mais pour combien de temps ? », s’interrogeait hier un observateur du British Council.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015