Comment les États-Unis attirent les étudiants étrangers : ce que révèle un document Wikileaks

LE SITE WIKILEAKS NE CONSTITUE PAS SEULEMENT UNE MINE POUR LES JOURNALISTES D’INVESTIGATION. Les chercheurs en sciences sociales, historiens et politistes en particulier, peuvent également y trouver de quoi nourrir leurs analyses. Un document inédit, publié par Wikileaks en 2010-2011 parmi les télégrammes confidentiels de la diplomatie des États-Unis, et que nous avons recoupé avec d’autres informations publiques en ligne, permet ainsi de jeter un éclairage passionnant sur les stratégies mises en œuvre par l’Oncle Sam pour dynamiser l’attractivité internationale des universités américaines. Il s’agit d’un mémo envoyé au Département d’État, en décembre 2008, par l’ambassadeur des États-Unis en poste à Oslo, Benson Whitney, qui évoque les actions menées par son ambassade en faveur des étudiants norvégiens.

Après les attentats du 11 septembre 2001 et avec le déclenchement de la guerre en Irak en 2003 (à laquelle le gouvernement norvégien s’est opposé), la mobilité des étudiants norvégiens vers les États-Unis a chuté de façon considérable, avec une baisse de près de 49% des effectifs entre 2001 et 2006. Au milieu des années 2000, le nombre d’étudiants norvégiens inscrits dans les universités américaines ne représente plus qu’un tiers de ce qu’il était 15 ans plus tôt. Au-delà du contexte politique, d’autres éléments structurels expliquent alors, selon l’ambassade américaine, cette baisse de l’attractivité universitaire des États-Unis : l’absence de financements pour couvrir la première année (the freshman year) d’un étudiant norvégien qui souhaiterait s’inscrire dans un College américain, où les cursus durent quatre ans alors que les bourses en Norvège ne sont prévues que pour couvrir des cursus de trois ans, sur le modèle LMD du processus de Bologne ; le coût élévé des droits d’inscription et de la vie étudiante aux États-Unis. Entre autres.

QUE FAIRE POUR INVERSER LA TENDANCE ? L’ambassadeur Whitney, nommé en 2005, mobilise ses services et fait de la mobilité étudiante et de la promotion du système universitaire américain « une mission hautement prioritaire ». Un portail web (qui ne semble plus en activité) est créé par l’ambassade pour coordonner l’information des sites Internet norvégiens sur les études aux États-Unis ; le réseau des Alumni est mobilisé pour inciter les Norvégiens ayant fait leurs études outre-Atlantique à aller faire de la retape dans les lycées ; des séminaires sont organisés pour sensibiliser les conseillers d’orientation des établissements secondaires et supérieurs de Norvège sur les possibilités d’études aux États-Unis ; des bourses sont proposées à des enseignants norvégiens pour leur faire découvrir les campus américains, tandis que les étudiants norvégiens sont invités à des « talks » à l’ambassade des États-Unis, comme ces étudiants scientifiques conviés à un petit-déjeuner autour de l’astronaute Buzz Aldrin (le deuxième homme à avoir marché sur la Lune), pendant que d’autres étudiants sont invités à écouter Al Gore ou d’autres encore à visiter les navires de la US Navy. Un concours de vidéos est aussi lancé pour mettre en scène le séjour d’étudiants norvégiens aux États-Unis sur une page Facebook dédiée.

Buzz Aldrin à OsloDes étudiantes norvégiennes en sciences discutent avec Buzz Aldrin

(US Embassy Oslo – Public Affairs Newsletter, septembre 2008)

Toutes ces initiatives sont relayées dans les médias norvégiens, non sans un soutien actif de l’ambassade : « Nous travaillons constamment à placer des histoires sur la mobilité étudiante dans les grands médias, dans la presse locale, sur les sites Internet des établissements, dans les magazines spécialisés […] L’ambassade a produit des enquêtes montrant un intérêt pour les études aux États-Unis et d’autres sujets qui ont été couverts par les médias », se félicite l’ambassadeur dans son rapport. Dans le même temps, les universités américaines sont engagées à faciliter la venue des étudiants norvégiens, et l’ambassadeur de Norvège aux États-Unis est invité à effectuer la tournée des campus.

Au-delà du résumé de ces actions, deux principes mis en avant dans le rapport retiennent l’attention. Le premier est l’obligation de réciprocité : les diplomates américains ont bien compris qu’un intérêt pour les États-Unis ne pourra se développer qu’à condition de manifester en retour un intérêt pour la Norvège : « Il est important de promouvoir les deux pays […]. Cette démonstration de respect mutuel est payée de retour par une meilleure coopération et une bonne diplomatie publique ». L’affirmation n’est pas nouvelle : on en trouve déjà trace sous la plume des acteurs de la diplomatie universitaire française, il y a un siècle. « L’offre de réciprocité […] est souvent le meilleur moyen d’obtenir rapidement les réalisations désirées », écrit l’un d’entre eux, en 1914. Un siècle plus tard, il est pour le moins étonnant que des diplomates en soient encore à rappeler ces évidences, comme si leurs interlocuteurs à Washington pouvaient les méconnaître, ou ne pas y adhérer.

Le deuxième principe mis en avant dans le rapport est celui du lobbying politique à mener, au-delà des actions classiques de « diplomatie publique » permettant de valoriser l’offre universitaire américaine. « Il faut rendre politique ce sujet », affirme ainsi l’ambassadeur. À cette fin, ce dernier se prévaut d’une intense activité pour « forcer le gouvernement norvégien à intéresser différents ministres, les chefs des partis politiques et les milieux socio-économiques »  à la mobilité des étudiants norvégiens aux États-Unis, en particulier pour que soit accordé un financement de la freshman year. Dans cet esprit, l’ambassade cherche des relais jusque dans les rangs de l’opposition de droite au gouvernement de centre-gauche : « Nous avons réussi à mettre [cette question] à l’agenda politique ; tous les partis d’opposition soutiennent notre proposition. Nous continuons le lobbying auprès du gouvernement ; avec l’année électorale de 2009, nous espérons voir ce travail payé de retour sur ce sujet. Le gouvernement essaye de calmer le jeu en dépensant davantage d’argent pour les échanges universitaires avec les États-Unis ».

Faute de réussir immédiatement, le lobbying semble se poursuivre dans les années qui suivent, y compris sous l’impulsion du successeur de Whitney à Oslo, l’ambassadeur Barry B. White, comme en témoignent les images suivantes, prises lors de la campagne « YES WE CANdy », organisée en 2013 en faveur du financement de la freshman year, à l’initiative de l’Association for Norwegian Students Abroad (ANSA), avec qui l’ambassade travaille activement à la promotion de ses propositions.

Yes we candySource : US Embassy Oslo

LES RÉSULTATS FINISSENT PAR ÊTRE AU RENDEZ-VOUS. Peu à peu, la courbe des étudiants norvégiens aux États-Unis remonte et leur nombre augmente de 60% entre 2005 et 2013, retrouvant son niveau du début des années 2000. Dès 2008, l’ambassadeur Whitney note dans son rapport que le nombre de candidats norvégiens au programme d’échanges universitaires Fullbright a augmenté de 30% (« la Norvège n’est pas loin d’être le premier pays d’Europe à contribuer au programme ! »), tandis que le ministère norvégien de l’Éducation, dans le cadre de la North America Strategy for Higher Education Cooperation, initiée en 2008, pérennise en 2011 en faveur du programme Fullbright une subvention augmentée à hauteur de 1 million de couronnes. Surtout, après la défaite de la coalition de centre-gauche aux élections législatives de l’automne 2013 et la victoire de la droite emmenée par Erna Solberg, le nouveau gouvernement norvégien fait sauter la digue tant critiquée, en reconnaissant pour les étudiants norvégiens la possibilité d’obtenir un financement d’État pour leur freshman year outre-Atlantique. Une liste d’établissements accrédités est publiée début 2014. L’ambassade des États-Unis à Oslo exulte.

Évolution du nombre des étudiants norvégiens aux États-Unis (2000-2013)

Etudiants norvégiens aux Etats-Unis (2000-2013)Sources : Open Doors Data Tables, Institute of International Education

QUELLES LEÇONS TIRER DE CET ÉPISODE des relations universitaires américano-norvégiennes ? La première, manifeste, est que les États-Unis, malgré leur position de leadership sur le « marché » de la mobilité étudiante internationale, sont finalement confrontés aux mêmes questions que les autres nations et sont bien conscients que certaines des spécificités propres à leur système universitaire (comme l’organisation des premiers cycles en quatre années ou le coût élevé de leurs frais d’inscription) peuvent constituer des obstacles à leur attractivité universitaire internationale.

Mais, loin de renoncer à leur identité par des réformes structurelles internes, la stratégie américaine – et c’est la deuxième leçon – vise à mener des actions ciblées à destination de pays identifiés comme prioritaires, par des moyens à la fois classiques de « diplomatie publique » (campagnes de communication créatives et originales, recours aux réseaux sociaux, stratégies d’influence médias, etc.) et de lobbying tous azimuts au sein de la société locale : organisations étudiantes, enseignants, acteurs économiques et politiques, associations de coopération, etc.

Une troisième leçon à retenir enfin : la place de l’ambassadeur au premier plan de ces opérations est cruciale. Quand on connait le peu de cas dont peuvent témoigner certains ambassadeurs à l’égard de ce qui relève de la coopération universitaire ou culturelle, le fait n’est pas anodin à relever. Le rapport Whitney de 2008 y insiste : le succès de la stratégie américaine en Norvège résulte de l’implication personnelle de l’ambassadeur et de la mobilisation de l’ensemble des équipes de l’ambassade, et non pas seulement des services a priori concernés par le sujet, ainsi que de la nécessité de faire travailler de concert universitaires et diplomates, par de très « fréquentes interactions ». Pour qui connaît l’histoire des relations – pour ne pas dire des tensions (et je permets de renvoyer ici à ma thèse de doctorat) – entre le Quai d’Orsay et le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche autour de la politique universitaire internationale de la France depuis un siècle, nul doute qu’il y a là matière à inspiration.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015

 

L’Afrique révolutionne sa diplomatie universitaire : la France doit se positionner

ENTRE LE 10 ET LE 12 MARS DERNIER, S’EST TENU À DAKAR, AU SÉNÉGAL, LE PREMIER SOMMET AFRICAIN DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, qui pourrait bien constituer – l’avenir nous le dira – une rencontre historique pour le secteur des relations universitaires et scientifiques internationales. Sous le titre « Revitaliser l’enseignement supérieur pour l’avenir de l’Afrique », ce sommet attendait environ 500 participants, venus échanger sur les nouvelles impulsions à donner aux politiques universitaires africaines d’ici aux cinquante prochaines années, afin de « développer une vision commune et de contribuer à l’élaboration d’un plan d’action pour transformer le secteur de l’Enseignement supérieur de l’Afrique », dans le droit fil de « l’Agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons », lancé par l’Union africaine en 2013. Parmi les nombreux sujets discutés à l’occasion de ce sommet de Dakar : la mise en place d’une stratégie continentale d’internationalisation des universités africaines.

Logo SommetLe document préparatoire, rédigé en vue du sommet par l’historien Paul Tiyambe-Zeleza, universitaire malawite en poste aux États-Unis, est assez radical dans sa formulation sur les sujets internationaux : il invite les pays africains à se doter de politiques universitaires internationales complètes, se déployant à différentes échelles (nationale, continentale et intercontinentale), tournées vers les puissances émergentes (les BRICS : Brésil, Russie, Chine, Inde) et non plus seulement vers l’espace Atlantique, mobilisant les technologies numériques, et se montrant particulièrement offensives et exigeantes (« African countries must be aggressive ») en faveur d’accords internationaux réellement porteurs de progrès pour la communauté universitaire africaine, afin de prévenir les « implantations d’antennes universitaires étrangères offrant des enseignements de mauvaise qualité » et de s’assurer que « les programmes de bourses internationales et d’échanges d’étudiants contribuent à renforcer le développement institutionnel local ».

À l’issue des débats, une déclaration finale et un plan d’action ont été diffusés, dont une version a été mise en ligne il y a peu, qui prévoient le lancement d’une action internationale d’envergure, le 10/10 Program. L’objectif est de mobiliser, chaque année pendant dix ans, 1 000 universitaires de la diaspora africaine dans le monde (soit 10 000 universitaires au total), en vue de mettre à profit leurs savoirs, leurs compétences et leur capital social, au service du développement des institutions africaines d’enseignement et de recherche. La mobilisation prendrait corps au sein de deux cadres : d’une part, celui des États (à travers des commandes d’expertises sur les modèles universitaires étrangers, le développement de programmes pour la mobilité universitaire internationale, la création de réseaux formels pour favoriser les débats au sein de la diaspora, un engagement accru au sein de réseaux africains transnationaux – comme l’African Association of Universities – et d’organisations internationales déjà existantes, une intégration plus systématique des sujets universitaires aux missions diplomatiques, etc.) ; d’autre part, dans le cadre des institutions (à travers le développement des collaborations universitaires et scientifiques).

PAR CES PROPOSITIONS, LE SOMMET DE DAKAR POURRAIT FAIRE FIGURE DE NOUVEAU DÉPART pour l’essor d’une « diplomatie universitaire » panafricaine fondée sur une vision révisée de la notion désormais éculée de brain drain (la fameuse « fuite des cerveaux »). Tenant compte des travaux récents en sciences sociales à ce sujet, ainsi que d’expériences déjà menées dans certains pays émergents (comme en Asie dans les années 1990), l’objectif est de mettre en œuvre des stratégies renonçant à une approche en termes de brain drain, qui envisage la mobilité des acteurs entre les pays du Sud et les pays du Nord comme une perte de compétences, au profit de la notion de brain circulation, qui envisage les acteurs en mobilité comme une ressource toujours mobilisable en vue de tisser une toile universitaire et scientifique par-delà les frontières des États. C’est, en somme, renverser la perspective, en incitant l’Afrique à se placer, grâce sa diaspora universitaire, en position de leadership au sein du marché universitaire international et non plus seulement de faire figure de terrain de jeu pour les puissances universitaires occidentales (la défiance affichée à l’égard des antennes étrangères et de leurs enseignements de « mauvaise qualité » est bien révélatrice de cet état d’esprit).

La diaspora étudiante africaine en 2012

La diaspora étudiante africaine en 2012Carte réalisée le 16/03/2015, à partir du logiciel cartographique
du Data Centre de l’Institute for Statistics de l’UNESCO (données 2012)

 

QUELLE PLACE POUR LA FRANCE DANS CETTE ÉVOLUTION ? Si les débats se sont déroulés en français et en anglais, force est de constater à quel point l’attraction des pays anglo-américains d’une part, et des pays émergents d’autre part, sont un élément clé de ce processus de réorientation stratégique. De là à parler d’une déprise de certains pays africains francophones avec la France ? La question mérite en tous cas d’être posée quand on lit les propos tenus, à la veille du sommet de Dakar, par le ministre sénégalais de l’enseignement supérieur :

« L’université sénégalaise est héritière de l’université française de l’époque coloniale […] Comme l’essentiel de l’enseignement supérieur en Afrique francophone, [elle] a connu peu de réformes. […] Il nous faut changer pour aller vers le haut niveau. Et le haut niveau, c’est que les universités africaines se retrouvent là où les universités du monde entier sont classées et, en ce sens, c’est vrai que les mondes anglophone et francophone ont évolué parallèlement. […] L’enseignement supérieur gratuit a plombé pendant longtemps l’université dans les pays francophones […] Au Sénégal, les droits d’inscription dans les universités dataient des indépendances et ce n’est qu’il y a deux ans qu’on a changé le montant. […] Les pays anglophones ont fait ce saut depuis très longtemps. […] [Dans ces pays], il y a très peu d’enseignants dans le conseil d’administration des universités. Aux États-Unis, il y a même des conseils d’administration sans enseignant et pourtant, ces universités fonctionnent bien et sont dans le top du classement de Shanghai. Cela veut dire que le système francophone doit évoluer. […] [Les pays africains] doivent faire le saut et ne pas toujours être à la remorque de la France, mais avoir le courage de faire de grands sauts qualitatifs, pour permettre à notre enseignement supérieur d’assumer son rôle d’acteur clé de l’émergence économique de nos pays. […] Et cela est déjà en cours, avec la réforme LMD, qui rejoint la réforme de Bologne, le système Bachelor-Master-PHD, mise en œuvre depuis longtemps dans le monde anglo-saxon. Le monde francophone a donc un retard de réformes et ce fossé doit être comblé ».

La France aurait tort de sous-estimer cette attraction des pays anglo-américains et de ne pas se positionner rapidement par rapport au sommet de Dakar par des mesures fortes, en misant sur les atouts qu’elle possède du fait de son passé complexe avec l’Afrique. La France n’est-elle pas ainsi l’un des premiers pays au monde pour l’accueil des étudiants africains (cf. carte ci-dessus) ? En ce sens, la création récente d’un réseau d’alumni par l’Agence universitaire de la francophohie va dans le bon sens. De même, les récentes recommandations de la Commission européenne pour le développement d’une stratégie universitaire commune Europe/Afrique mériteraient d’être lues et suivies sans tarder. Car les autres puissances universitaires n’attendront pas : la création, lors de la clôture du sommet de Dakar, d’une African Research Universities Alliance (ARUA), réunissant quinze universités de huit pays africains, a déjà été relayée dans le monde entier, comme par l’Université de Cambridge. Aucun écho en France à ce jour. C’est bien regrettable.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015