L’Afrique révolutionne sa diplomatie universitaire : la France doit se positionner

ENTRE LE 10 ET LE 12 MARS DERNIER, S’EST TENU À DAKAR, AU SÉNÉGAL, LE PREMIER SOMMET AFRICAIN DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, qui pourrait bien constituer – l’avenir nous le dira – une rencontre historique pour le secteur des relations universitaires et scientifiques internationales. Sous le titre « Revitaliser l’enseignement supérieur pour l’avenir de l’Afrique », ce sommet attendait environ 500 participants, venus échanger sur les nouvelles impulsions à donner aux politiques universitaires africaines d’ici aux cinquante prochaines années, afin de « développer une vision commune et de contribuer à l’élaboration d’un plan d’action pour transformer le secteur de l’Enseignement supérieur de l’Afrique », dans le droit fil de « l’Agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons », lancé par l’Union africaine en 2013. Parmi les nombreux sujets discutés à l’occasion de ce sommet de Dakar : la mise en place d’une stratégie continentale d’internationalisation des universités africaines.

Logo SommetLe document préparatoire, rédigé en vue du sommet par l’historien Paul Tiyambe-Zeleza, universitaire malawite en poste aux États-Unis, est assez radical dans sa formulation sur les sujets internationaux : il invite les pays africains à se doter de politiques universitaires internationales complètes, se déployant à différentes échelles (nationale, continentale et intercontinentale), tournées vers les puissances émergentes (les BRICS : Brésil, Russie, Chine, Inde) et non plus seulement vers l’espace Atlantique, mobilisant les technologies numériques, et se montrant particulièrement offensives et exigeantes (« African countries must be aggressive ») en faveur d’accords internationaux réellement porteurs de progrès pour la communauté universitaire africaine, afin de prévenir les « implantations d’antennes universitaires étrangères offrant des enseignements de mauvaise qualité » et de s’assurer que « les programmes de bourses internationales et d’échanges d’étudiants contribuent à renforcer le développement institutionnel local ».

À l’issue des débats, une déclaration finale et un plan d’action ont été diffusés, dont une version a été mise en ligne il y a peu, qui prévoient le lancement d’une action internationale d’envergure, le 10/10 Program. L’objectif est de mobiliser, chaque année pendant dix ans, 1 000 universitaires de la diaspora africaine dans le monde (soit 10 000 universitaires au total), en vue de mettre à profit leurs savoirs, leurs compétences et leur capital social, au service du développement des institutions africaines d’enseignement et de recherche. La mobilisation prendrait corps au sein de deux cadres : d’une part, celui des États (à travers des commandes d’expertises sur les modèles universitaires étrangers, le développement de programmes pour la mobilité universitaire internationale, la création de réseaux formels pour favoriser les débats au sein de la diaspora, un engagement accru au sein de réseaux africains transnationaux – comme l’African Association of Universities – et d’organisations internationales déjà existantes, une intégration plus systématique des sujets universitaires aux missions diplomatiques, etc.) ; d’autre part, dans le cadre des institutions (à travers le développement des collaborations universitaires et scientifiques).

PAR CES PROPOSITIONS, LE SOMMET DE DAKAR POURRAIT FAIRE FIGURE DE NOUVEAU DÉPART pour l’essor d’une « diplomatie universitaire » panafricaine fondée sur une vision révisée de la notion désormais éculée de brain drain (la fameuse « fuite des cerveaux »). Tenant compte des travaux récents en sciences sociales à ce sujet, ainsi que d’expériences déjà menées dans certains pays émergents (comme en Asie dans les années 1990), l’objectif est de mettre en œuvre des stratégies renonçant à une approche en termes de brain drain, qui envisage la mobilité des acteurs entre les pays du Sud et les pays du Nord comme une perte de compétences, au profit de la notion de brain circulation, qui envisage les acteurs en mobilité comme une ressource toujours mobilisable en vue de tisser une toile universitaire et scientifique par-delà les frontières des États. C’est, en somme, renverser la perspective, en incitant l’Afrique à se placer, grâce sa diaspora universitaire, en position de leadership au sein du marché universitaire international et non plus seulement de faire figure de terrain de jeu pour les puissances universitaires occidentales (la défiance affichée à l’égard des antennes étrangères et de leurs enseignements de « mauvaise qualité » est bien révélatrice de cet état d’esprit).

La diaspora étudiante africaine en 2012

La diaspora étudiante africaine en 2012Carte réalisée le 16/03/2015, à partir du logiciel cartographique
du Data Centre de l’Institute for Statistics de l’UNESCO (données 2012)

 

QUELLE PLACE POUR LA FRANCE DANS CETTE ÉVOLUTION ? Si les débats se sont déroulés en français et en anglais, force est de constater à quel point l’attraction des pays anglo-américains d’une part, et des pays émergents d’autre part, sont un élément clé de ce processus de réorientation stratégique. De là à parler d’une déprise de certains pays africains francophones avec la France ? La question mérite en tous cas d’être posée quand on lit les propos tenus, à la veille du sommet de Dakar, par le ministre sénégalais de l’enseignement supérieur :

« L’université sénégalaise est héritière de l’université française de l’époque coloniale […] Comme l’essentiel de l’enseignement supérieur en Afrique francophone, [elle] a connu peu de réformes. […] Il nous faut changer pour aller vers le haut niveau. Et le haut niveau, c’est que les universités africaines se retrouvent là où les universités du monde entier sont classées et, en ce sens, c’est vrai que les mondes anglophone et francophone ont évolué parallèlement. […] L’enseignement supérieur gratuit a plombé pendant longtemps l’université dans les pays francophones […] Au Sénégal, les droits d’inscription dans les universités dataient des indépendances et ce n’est qu’il y a deux ans qu’on a changé le montant. […] Les pays anglophones ont fait ce saut depuis très longtemps. […] [Dans ces pays], il y a très peu d’enseignants dans le conseil d’administration des universités. Aux États-Unis, il y a même des conseils d’administration sans enseignant et pourtant, ces universités fonctionnent bien et sont dans le top du classement de Shanghai. Cela veut dire que le système francophone doit évoluer. […] [Les pays africains] doivent faire le saut et ne pas toujours être à la remorque de la France, mais avoir le courage de faire de grands sauts qualitatifs, pour permettre à notre enseignement supérieur d’assumer son rôle d’acteur clé de l’émergence économique de nos pays. […] Et cela est déjà en cours, avec la réforme LMD, qui rejoint la réforme de Bologne, le système Bachelor-Master-PHD, mise en œuvre depuis longtemps dans le monde anglo-saxon. Le monde francophone a donc un retard de réformes et ce fossé doit être comblé ».

La France aurait tort de sous-estimer cette attraction des pays anglo-américains et de ne pas se positionner rapidement par rapport au sommet de Dakar par des mesures fortes, en misant sur les atouts qu’elle possède du fait de son passé complexe avec l’Afrique. La France n’est-elle pas ainsi l’un des premiers pays au monde pour l’accueil des étudiants africains (cf. carte ci-dessus) ? En ce sens, la création récente d’un réseau d’alumni par l’Agence universitaire de la francophohie va dans le bon sens. De même, les récentes recommandations de la Commission européenne pour le développement d’une stratégie universitaire commune Europe/Afrique mériteraient d’être lues et suivies sans tarder. Car les autres puissances universitaires n’attendront pas : la création, lors de la clôture du sommet de Dakar, d’une African Research Universities Alliance (ARUA), réunissant quinze universités de huit pays africains, a déjà été relayée dans le monde entier, comme par l’Université de Cambridge. Aucun écho en France à ce jour. C’est bien regrettable.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015