La réforme de l’université à l’ère de la post-vérité : ou comment le Sénat a tiré un trait sur un siècle d’égalité entre étudiants français et étrangers

C’EST UN COUP DE FORCE COMME IL S’EN PRODUIT PARFOIS AU PARLEMENT, réalisé à grand renfort de demi-vérités et d’alternative facts.

Jeudi 8 février, le projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite étudiante était discuté au Sénat quand, vers 15 heures, des sénateurs Les Républicains et de la droite dite « constructive » ont fait adopter, contre l’avis du gouvernement, un amendement autorisant les universités à établir pour les étudiants non européens des tarifs d’inscription différents – c’est-à-dire plus élevés – de ceux dont s’acquittent les étudiants français.

L’idée n’est pas nouvelle. Elle est agitée depuis longtemps par celles et ceux qui, à l’instar du prix Nobel d’Économie Jean Tirole, arguent que les étudiants étrangers coûtent cher au contribuable. « Le coût de leur accueil est d’environ 3 milliards d’euros », a ainsi défendu le sénateur Olivier Paccaud (LR), sans que personne ne lui oppose qu’en réalité les étudiants étrangers rapportent plus à la France qu’ils ne lui coûtent, soit 4,6 milliards d’euros, comme l’a montré un rapport de l’agence Campus France en 2014.

Dans une intervention dont le détail ne figure étonnement pas au compte-rendu officiel des débats, mais dont on peut prendre connaissance avec la vidéo de la séance publique, la sénatrice Colette Mélot (LR), elle, n’a pas hésité à affirmer qu’« à l’étranger ça se pratique, quand un étudiant français va aux États-Unis ou plus près en Europe, il doit payer des frais de scolarité plus élevés que les étudiants nationaux ». Aucun démenti dans l’hémicycle. Les propos de celle qui est la Vice-présidente de la Commission des Affaires européennes du Sénat auraient dû pourtant faire bondir. Les Français comme tous les citoyens européens qui étudient dans un pays membre de l’Union européenne sont en effet soumis aux mêmes frais de scolarité que les nationaux, tandis qu’aux États-Unis, les étrangers s’acquittent de frais équivalents à ceux des nationaux qui sont originaires d’un autre État que celui de l’université où ils étudient.

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À son tour, la sénatrice Jacky Deromedi (LR) a ensuite martelé : « Il n’y a que chez nous que les études soient gratuites ». Avant de légiférer en notre nom, il lui aurait pourtant suffit de lire le rapport 2017 de l’OCDE sur l’éducation, qui dit tout le contraire. Non seulement, si modiques qu’ils puissent paraître, des frais d’inscription existent bel et bien en France – sur quelle planète vit cette sénatrice ? –, mais plusieurs pays européens ont fait le choix d’un accès vraiment gratuit aux universités publiques, aussi bien pour leurs nationaux que pour les étrangers (Allemagne, Finlande, Islande, Norvège, République slovaque).

C’est donc ainsi, en France, qu’on vote des lois, au terme d’un débat spécieux et trop rapide de quelques minutes, nonobstant l’avis du gouvernement, qui ne voulait pas aborder ce sujet, contre la gauche sénatoriale, qui y était opposée, et en dépit même des réserves exprimées en séance par la présidente de la Commission de l’Éducation, Catherine Morin-Desailly (« à ce stade, il nous manque un état des lieux de la situation pour légiférer utilement »).

Reste à espérer que la Commission mixte paritaire qui réunira députés et sénateurs demain, mardi 13 février, reviendra sur le vote de cet amendement. Pour l’heure, le Sénat a introduit une rupture majeure dans l’histoire de nos universités, en réinstaurant cette distinction entre étudiants français et étrangers qui existait au XIXe siècle et que la République s’était fait un honneur d’abolir en 1916 au nom de l’égalité. Au cœur de la Grande Guerre, l’enjeu budgétaire n’était pas moins pressant qu’aujourd’hui, mais les principes plus hauts et les débats parlementaires mieux informés. C’est finalement vrai que le niveau baisse, et pas qu’à l’université…

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​Ajout du 14 février : Lors de la commission mixte paritaire du 13 février, l’article 2 bis AD du projet de loi, issu de l’amendement sur les droits d’inscription pour les étudiants étrangers que le Sénat avait voté le 8 février, a finalement été supprimé. Espérons, si le sujet devait revenir prochainement dans les hémicycles, que le débat sera cette fois au niveau des enjeux qu’il recouvre.

Article supprimé

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
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Le gouvernement Philippe et la sécurité sociale des étudiants étrangers : retour en 1948 ?

LE PLAN ÉTUDIANTS PRÉSENTÉ LE 30 OCTOBRE PAR LE GOUVERNEMENT PHILIPPE prévoit de rattacher les étudiants au régime général de sécurité sociale, signant la fin de la sécurité sociale étudiante telle qu’elle fut mise en place en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais qu’en sera-t-il pour les étudiants étrangers dans ce nouveau cadre ?

Un détour par l’histoire est ici nécessaire pour comprendre ce qui se joue. (Pour celles et ceux que le sujet intéresse, je prépare un article scientifique plus précis à ce sujet).

Loi1948 PhotoC’EST PAR LA LOI DU 23 SEPTEMBRE 1948 que les bénéfices de la sécurité sociale, créée trois ans plus tôt, sont étendus en France aux étudiants, dans le cadre d’un régime distinct du régime général et dont la gestion est confiée, comme on le sait, à des mutuelles étudiantes. Ce que l’on sait moins en revanche, c’est que la loi ne couvre alors les risques sociaux que pour les étudiants français et coloniaux (Union française et pays de protectorat), en excluant de facto des bénéfices du nouveau régime les étudiants étrangers, à moins que ces derniers ne soient ressortissants d’un État avec lequel la France a négocié un accord à ce sujet. Or en 1948, il n’y en a aucun.

C’est donc progressivement, par affiliation nationalitaire, que l’intégration des étudiants étrangers au régime de sécurité sociale étudiante va se faire au gré des accords signés par la France en la matière : extension aux étudiants britanniques en 1950, aux étudiants danois en 1952, aux étudiants luxembourgeois en 1955, aux étudiants norvégiens et afghans en 1956, etc. Dans les années 1960, le bénéfice de la sécurité sociale étudiante est élargi à tous les étudiants des pays membres de la Communauté économique européenne et aux étudiants de plusieurs États décolonisés, par maintien du statut qui s’appliquait antérieurement aux étudiants coloniaux.

Cette condition de nationalité exclut de facto de nombreux étudiants étrangers du régime de protection sociale, ce qui n’est pas sans poser problème aux étudiants eux-mêmes, en cas de maladie ou d’accident, mais également aux collectivités locales, dont les budgets supportent ponctuellement l’aide médicale apportée à ces étudiants non couverts et sans ressources en cas d’hospitalisation.

LA LOI DE GÉNÉRALISATION DE LA SÉCURITÉ SOCIALE EN 1978 répond pour partie à cette situation en instaurant le régime de l’assurance personnelle pour les étudiants étrangers qui ne seraient pas couverts par le régime étudiant. Non obligatoire, ce régime n’évite toutefois pas à beaucoup d’étudiants étrangers d’être à la merci d’acteurs sans scrupules qui leur font souscrire à leur arrivée en France des contrats d’assurance privée à des tarifs excessifs et couvrant mal les risques, même les plus courants.

Affiche SécuAFIN DE LUTTER CONTRE CES ABUS, LA CONDITION DE NATIONALITÉ POUR RELEVER DU RÉGIME SOCIAL ÉTUDIANT EST FINALEMENT LEVÉE EN 1999 par le gouvernement de Lionel Jospin. Désormais, tous les étudiants étrangers âgés de moins de 28 ans sont affiliés au régime de sécurité sociale étudiante, tandis que ceux de plus de 28 ans relèvent (sauf exception) du système de la couverture maladie universelle instaurée par la loi du 27 juillet 1999. L’avantage est double : d’une part, tous les étudiants étrangers sont désormais couverts, ce qui participe de l’attractivité de l’université française dans le monde ; d’autre part, qu’ils soient ou non déjà affiliés à un régime public ou privé, les étudiants étrangers ont l’obligation de s’affilier au régime français, ce qui n’est pas négligeable pour les comptes sociaux (exception faite des étudiants de l’Union européenne détenteurs à partir de 2004 de la carte européenne d’assurance maladie).

Le Plan Étudiants du gouvernement Philippe signe-t-il la fin de ce régime universel arrêté en 1999 ? Autrement dit, les étudiants étrangers vont-ils basculer comme les étudiants français dans le régime général, et selon quelles modalités, ou la France va-t-elle revenir au système de 1948, avec une majorité d’étudiants étrangers (les non européens, soit 80% de l’ensemble) hors de la sécurité sociale et dès lors obligés de se tourner vers le marché des assurances privées ? En l’absence de précisions, difficile de savoir quelle issue se profile. Et c’est d’ailleurs tout le problème. Comment se fait-il que pas un mot ne figure dans ce Plan Étudiants à propos des étudiants internationaux ? À l’heure où le Président de la République et le gouvernement affichent leur volonté de construire des pôles universitaires de rang mondial pour accroître le « rayonnement et l’attractivité de la France », cet impensé de la dimension internationale dans l’organisation de la vie étudiante pose question.

Le projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants doit être présenté en Conseil des ministres le 22 novembre prochain. Il est encore temps de préciser la copie pour la placer à la hauteur des enjeux internationaux qu’elle ignore superbement pour le moment.

Ajout du 8 novembre 2017 : Auditionnée ce jour par la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a répondu à l’interrogation que je soulevais dans ce billet en précisant que les étudiants internationaux seront bien affiliés au régime général, et de façon gratuite.

Frédéric Vidal tweet

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
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Comment les États-Unis attirent les étudiants étrangers : ce que révèle un document Wikileaks

LE SITE WIKILEAKS NE CONSTITUE PAS SEULEMENT UNE MINE POUR LES JOURNALISTES D’INVESTIGATION. Les chercheurs en sciences sociales, historiens et politistes en particulier, peuvent également y trouver de quoi nourrir leurs analyses. Un document inédit, publié par Wikileaks en 2010-2011 parmi les télégrammes confidentiels de la diplomatie des États-Unis, et que nous avons recoupé avec d’autres informations publiques en ligne, permet ainsi de jeter un éclairage passionnant sur les stratégies mises en œuvre par l’Oncle Sam pour dynamiser l’attractivité internationale des universités américaines. Il s’agit d’un mémo envoyé au Département d’État, en décembre 2008, par l’ambassadeur des États-Unis en poste à Oslo, Benson Whitney, qui évoque les actions menées par son ambassade en faveur des étudiants norvégiens.

Après les attentats du 11 septembre 2001 et avec le déclenchement de la guerre en Irak en 2003 (à laquelle le gouvernement norvégien s’est opposé), la mobilité des étudiants norvégiens vers les États-Unis a chuté de façon considérable, avec une baisse de près de 49% des effectifs entre 2001 et 2006. Au milieu des années 2000, le nombre d’étudiants norvégiens inscrits dans les universités américaines ne représente plus qu’un tiers de ce qu’il était 15 ans plus tôt. Au-delà du contexte politique, d’autres éléments structurels expliquent alors, selon l’ambassade américaine, cette baisse de l’attractivité universitaire des États-Unis : l’absence de financements pour couvrir la première année (the freshman year) d’un étudiant norvégien qui souhaiterait s’inscrire dans un College américain, où les cursus durent quatre ans alors que les bourses en Norvège ne sont prévues que pour couvrir des cursus de trois ans, sur le modèle LMD du processus de Bologne ; le coût élévé des droits d’inscription et de la vie étudiante aux États-Unis. Entre autres.

QUE FAIRE POUR INVERSER LA TENDANCE ? L’ambassadeur Whitney, nommé en 2005, mobilise ses services et fait de la mobilité étudiante et de la promotion du système universitaire américain « une mission hautement prioritaire ». Un portail web (qui ne semble plus en activité) est créé par l’ambassade pour coordonner l’information des sites Internet norvégiens sur les études aux États-Unis ; le réseau des Alumni est mobilisé pour inciter les Norvégiens ayant fait leurs études outre-Atlantique à aller faire de la retape dans les lycées ; des séminaires sont organisés pour sensibiliser les conseillers d’orientation des établissements secondaires et supérieurs de Norvège sur les possibilités d’études aux États-Unis ; des bourses sont proposées à des enseignants norvégiens pour leur faire découvrir les campus américains, tandis que les étudiants norvégiens sont invités à des « talks » à l’ambassade des États-Unis, comme ces étudiants scientifiques conviés à un petit-déjeuner autour de l’astronaute Buzz Aldrin (le deuxième homme à avoir marché sur la Lune), pendant que d’autres étudiants sont invités à écouter Al Gore ou d’autres encore à visiter les navires de la US Navy. Un concours de vidéos est aussi lancé pour mettre en scène le séjour d’étudiants norvégiens aux États-Unis sur une page Facebook dédiée.

Buzz Aldrin à OsloDes étudiantes norvégiennes en sciences discutent avec Buzz Aldrin

(US Embassy Oslo – Public Affairs Newsletter, septembre 2008)

Toutes ces initiatives sont relayées dans les médias norvégiens, non sans un soutien actif de l’ambassade : « Nous travaillons constamment à placer des histoires sur la mobilité étudiante dans les grands médias, dans la presse locale, sur les sites Internet des établissements, dans les magazines spécialisés […] L’ambassade a produit des enquêtes montrant un intérêt pour les études aux États-Unis et d’autres sujets qui ont été couverts par les médias », se félicite l’ambassadeur dans son rapport. Dans le même temps, les universités américaines sont engagées à faciliter la venue des étudiants norvégiens, et l’ambassadeur de Norvège aux États-Unis est invité à effectuer la tournée des campus.

Au-delà du résumé de ces actions, deux principes mis en avant dans le rapport retiennent l’attention. Le premier est l’obligation de réciprocité : les diplomates américains ont bien compris qu’un intérêt pour les États-Unis ne pourra se développer qu’à condition de manifester en retour un intérêt pour la Norvège : « Il est important de promouvoir les deux pays […]. Cette démonstration de respect mutuel est payée de retour par une meilleure coopération et une bonne diplomatie publique ». L’affirmation n’est pas nouvelle : on en trouve déjà trace sous la plume des acteurs de la diplomatie universitaire française, il y a un siècle. « L’offre de réciprocité […] est souvent le meilleur moyen d’obtenir rapidement les réalisations désirées », écrit l’un d’entre eux, en 1914. Un siècle plus tard, il est pour le moins étonnant que des diplomates en soient encore à rappeler ces évidences, comme si leurs interlocuteurs à Washington pouvaient les méconnaître, ou ne pas y adhérer.

Le deuxième principe mis en avant dans le rapport est celui du lobbying politique à mener, au-delà des actions classiques de « diplomatie publique » permettant de valoriser l’offre universitaire américaine. « Il faut rendre politique ce sujet », affirme ainsi l’ambassadeur. À cette fin, ce dernier se prévaut d’une intense activité pour « forcer le gouvernement norvégien à intéresser différents ministres, les chefs des partis politiques et les milieux socio-économiques »  à la mobilité des étudiants norvégiens aux États-Unis, en particulier pour que soit accordé un financement de la freshman year. Dans cet esprit, l’ambassade cherche des relais jusque dans les rangs de l’opposition de droite au gouvernement de centre-gauche : « Nous avons réussi à mettre [cette question] à l’agenda politique ; tous les partis d’opposition soutiennent notre proposition. Nous continuons le lobbying auprès du gouvernement ; avec l’année électorale de 2009, nous espérons voir ce travail payé de retour sur ce sujet. Le gouvernement essaye de calmer le jeu en dépensant davantage d’argent pour les échanges universitaires avec les États-Unis ».

Faute de réussir immédiatement, le lobbying semble se poursuivre dans les années qui suivent, y compris sous l’impulsion du successeur de Whitney à Oslo, l’ambassadeur Barry B. White, comme en témoignent les images suivantes, prises lors de la campagne « YES WE CANdy », organisée en 2013 en faveur du financement de la freshman year, à l’initiative de l’Association for Norwegian Students Abroad (ANSA), avec qui l’ambassade travaille activement à la promotion de ses propositions.

Yes we candySource : US Embassy Oslo

LES RÉSULTATS FINISSENT PAR ÊTRE AU RENDEZ-VOUS. Peu à peu, la courbe des étudiants norvégiens aux États-Unis remonte et leur nombre augmente de 60% entre 2005 et 2013, retrouvant son niveau du début des années 2000. Dès 2008, l’ambassadeur Whitney note dans son rapport que le nombre de candidats norvégiens au programme d’échanges universitaires Fullbright a augmenté de 30% (« la Norvège n’est pas loin d’être le premier pays d’Europe à contribuer au programme ! »), tandis que le ministère norvégien de l’Éducation, dans le cadre de la North America Strategy for Higher Education Cooperation, initiée en 2008, pérennise en 2011 en faveur du programme Fullbright une subvention augmentée à hauteur de 1 million de couronnes. Surtout, après la défaite de la coalition de centre-gauche aux élections législatives de l’automne 2013 et la victoire de la droite emmenée par Erna Solberg, le nouveau gouvernement norvégien fait sauter la digue tant critiquée, en reconnaissant pour les étudiants norvégiens la possibilité d’obtenir un financement d’État pour leur freshman year outre-Atlantique. Une liste d’établissements accrédités est publiée début 2014. L’ambassade des États-Unis à Oslo exulte.

Évolution du nombre des étudiants norvégiens aux États-Unis (2000-2013)

Etudiants norvégiens aux Etats-Unis (2000-2013)Sources : Open Doors Data Tables, Institute of International Education

QUELLES LEÇONS TIRER DE CET ÉPISODE des relations universitaires américano-norvégiennes ? La première, manifeste, est que les États-Unis, malgré leur position de leadership sur le « marché » de la mobilité étudiante internationale, sont finalement confrontés aux mêmes questions que les autres nations et sont bien conscients que certaines des spécificités propres à leur système universitaire (comme l’organisation des premiers cycles en quatre années ou le coût élevé de leurs frais d’inscription) peuvent constituer des obstacles à leur attractivité universitaire internationale.

Mais, loin de renoncer à leur identité par des réformes structurelles internes, la stratégie américaine – et c’est la deuxième leçon – vise à mener des actions ciblées à destination de pays identifiés comme prioritaires, par des moyens à la fois classiques de « diplomatie publique » (campagnes de communication créatives et originales, recours aux réseaux sociaux, stratégies d’influence médias, etc.) et de lobbying tous azimuts au sein de la société locale : organisations étudiantes, enseignants, acteurs économiques et politiques, associations de coopération, etc.

Une troisième leçon à retenir enfin : la place de l’ambassadeur au premier plan de ces opérations est cruciale. Quand on connait le peu de cas dont peuvent témoigner certains ambassadeurs à l’égard de ce qui relève de la coopération universitaire ou culturelle, le fait n’est pas anodin à relever. Le rapport Whitney de 2008 y insiste : le succès de la stratégie américaine en Norvège résulte de l’implication personnelle de l’ambassadeur et de la mobilisation de l’ensemble des équipes de l’ambassade, et non pas seulement des services a priori concernés par le sujet, ainsi que de la nécessité de faire travailler de concert universitaires et diplomates, par de très « fréquentes interactions ». Pour qui connaît l’histoire des relations – pour ne pas dire des tensions (et je permets de renvoyer ici à ma thèse de doctorat) – entre le Quai d’Orsay et le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche autour de la politique universitaire internationale de la France depuis un siècle, nul doute qu’il y a là matière à inspiration.

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
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Faut-il angliciser les cursus universitaires ? Les leçons du modèle japonais

LA PLACE DES COURS EN ANGLAIS DANS LES CURSUS UNIVERSITAIRES avait été, on s’en souvient, l’un des sujets les plus discutés lors des débats autour de la Loi Fioraso en 2013. « Si nous n’autorisons pas les cours en anglais, nous n’attirerons pas les étudiants de pays émergents comme la Corée du Sud et l’Inde. Et nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table, même si j’aime Proust… », avait alors lancé, par provocation, la ministre de l’Enseignement supérieur. La publication, il y a une semaine, par la Japan Student Services Organization, de l’état statistique annuel de la présence des étudiants internationaux dans l’enseignement supérieur japonais en 2014, peut permettre, par comparaison, de se rendre compte des impacts qu’une telle mesure a eu dans un pays doté d’une forte tradition monolinguistique comme la France et ayant engagé, lui aussi, depuis les années 2000, une politique en faveur de l’émergence de quelques grands pôles universitaires de niveau mondial.

Septième destination mondiale pour les étudiants en mobilité internationale (derrière les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Australie, l’Allemagne et la Russie), le Japon accueille aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux. Un chiffre colossal quand on sait qu’il y a trente ans, l’enseignement supérieur japonais n’en accueillait que 10 000 environ, soit 1 700% d’augmentation entre les années 1980 et les années 2010 (dans le même temps, la croissance des effectifs internationaux en France et aux États-Unis a été respectivement de 150% et de 160%).

Évolution du nombre d’étudiants internationaux au Japon (1983-2014)

Etudiants internationaux au Japon (1983-2014)Source : Result of an annual survey of international students in Japan 2014, Japan Student Services Organization, Februrary 2015.

Ces chiffres étonnants résultent d’une politique volontariste impulsée par le gouvernement japonais depuis les années 1980, non sans quelques paradoxes.

En 1983, les réformes nationalistes menées par le gouvernement de Yasuhiro Nakasone orientent l’enseignement supérieur du Japon sur la voie d’une internationalisation massive (kokusaika) qui « vise moins à transcender les frontières culturelles qu’à les renforcer » (Burgess et alii, 2010), l’objectif affiché étant, par une présence accrue du Japon sur la scène internationale, de mieux défendre partout dans le monde « l’identité japonaise, l’unité nationale et la puissance économique » (Mark Lincicom, 2005). Internationalisation – on a parfois tendance à l’oublier – n’est pas forcément synonyme d’internationalisme. Dans cet esprit, un plan pour faire passer, en vingt ans, de 10 000 à 100 000 le nombre d’étudiants internationaux accueillis au Japon est alors lancé : bourses d’études, politique libérale en matière de visas, cours de japonais pour étrangers, construction de résidences étudiantes, etc. Le budget quadruple. Malgré un ralentissement notamment dû aux coupes budgétaires et à la crise asiatique en 1997, l’objectif des 100 000 étudiants internationaux est, non sans mal, finalement atteint en 2003.

UNE NOUVELLE PHASE S’ENGAGE entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000. La notion d’internationalisation et la rhétorique nationaliste qui l’accompagne perdent pied au Japon au profit de la notion de globalisation (gurobaruka). Il faut désormais adapter l’université japonaise à ce que l’on considère comme les nouvelles normes en vigueur au sein de l’espace mondial de l’enseignement supérieur, dont l’usage de la langue anglaise, tandis que les craintes liées au déclin démographique du Japon en raison du faible taux de fécondité (la population japonaise pourrait ainsi passer de 130 millions d’habitants à 40 millions en un siècle) obligent le pays à avoir recours à l’immigration qualifiée pour la survie et la compétitivité de son système universitaire et de recherche.

En 2008, un nouveau plan visant à accueillir au Japon 300 000 étudiants internationaux est donc lancé par le gouvernement de Yasuo Fukuda. Pour soutenir cette ambition, le projet Global 30 est inauguré l’année suivante : il ambitionne de faire émerger au Japon 30 pôles universitaires internationaux. Un ensemble de 13 universités, publiques et privées, sont sélectionnées dans ce but en 2010 (voir notamment à ce sujet la note de Campus France et l’article de Akiyoshi Yonezawa). Pour attirer les étudiants internationaux qui ne parlent pas japonais, les cours en langue anglaise se multiplient.

QUEL IMPACT QUATRE ANS PLUS TARD ? La plupart des observateurs de la politique de l’enseignement supérieur japonaise se montrent dubitatifs. Beaucoup soulignent le fait que la logique des cours en anglais ne rend « les universités plus ‘internationales’ qu’en apparence » (Burgess et alii, 2010), dans la mesure où  – nonobstant le niveau de langue atteint, que l’alignement sur les standards du TOEIC ne rend pas très élevé – les English-content classes créent de nouvelles barrières, non seulement entre étudiants internationaux anglophones et non-anglophones (ce qui défavorise les étudiants asiatiques qui sont pourtant les plus nombreux au Japon, à hauteur de 92%), mais également entre les étudiants japonais et les étudiants internationaux dont le niveau de japonais est insuffisant pour prétendre, une fois diplômés, à un emploi dans un pays où l’usage de la langue japonaise est requis dans tous les domaines de la vie sociale et économique (voir le livre de Patrick Heinrich, The Making of Monolingual Japan, 2012). C’est ce paradoxe que pointe encore Damian J. Rivers, professeur associé à l’université de Hakodate, dans son livre Resistance to the Known (2014). Or, depuis plusieurs années, la tendance des étudiants internationaux, en particulier des Chinois (qui représentent 51% du total), est de rechercher un emploi au Japon après leur diplomation (un objectif qui rencontre celui de la politique nationale de facilitation de l’immigration hautement qualifiée).

Les récentes statistiques concernant les étudiants internationaux au Japon confirment ces interprétations dubitatives. Si l’on s’en tient aux chiffres globaux, l’essor semble évident : le Japon compte aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux, soit presque deux fois plus qu’il y a dix ans, et ce malgré le départ forcé de nombre d’entre eux suite à la catastrophe de Fukushima en 2011. Ce chiffre global de 180 000 est cependant trompeur : car il additionne les étudiants internationaux inscrits dans une institution d’enseignement supérieur et dont le nombre est resté stable (137 000 en 2009 ; 139 000 en 2014) avec les étudiants internationaux inscrits dans les instituts de langue japonaise et dont le nombre, a contrario, a notablement augmenté (25 000 en 2011 ; 44 000 en 2014).

Autrement dit, l’anglicisation des cursus universitaires au Japon ne semble pas y attirer outre-mesure les étudiants internationaux, au contraire des cours d’apprentissage de la langue officielle du pays, dont la maîtrise est notamment nécessaire pour une intégration ultérieure de l’étudiant au marché national de l’emploi. Sans en tirer de conclusions hâtives pour la France, marquée par une tradition monolinguistique semblable, et même si d’autres paramètres doivent être naturellement pris en considération, admettons à tout le moins que l’exemple japonais a de quoi faire réfléchir avant que de lier automatiquement politique d’internationalisation de l’enseignement supérieur et pratique du « all-English ».

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
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