Faut-il angliciser les cursus universitaires ? Les leçons du modèle japonais

LA PLACE DES COURS EN ANGLAIS DANS LES CURSUS UNIVERSITAIRES avait été, on s’en souvient, l’un des sujets les plus discutés lors des débats autour de la Loi Fioraso en 2013. « Si nous n’autorisons pas les cours en anglais, nous n’attirerons pas les étudiants de pays émergents comme la Corée du Sud et l’Inde. Et nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table, même si j’aime Proust… », avait alors lancé, par provocation, la ministre de l’Enseignement supérieur. La publication, il y a une semaine, par la Japan Student Services Organization, de l’état statistique annuel de la présence des étudiants internationaux dans l’enseignement supérieur japonais en 2014, peut permettre, par comparaison, de se rendre compte des impacts qu’une telle mesure a eu dans un pays doté d’une forte tradition monolinguistique comme la France et ayant engagé, lui aussi, depuis les années 2000, une politique en faveur de l’émergence de quelques grands pôles universitaires de niveau mondial.

Septième destination mondiale pour les étudiants en mobilité internationale (derrière les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Australie, l’Allemagne et la Russie), le Japon accueille aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux. Un chiffre colossal quand on sait qu’il y a trente ans, l’enseignement supérieur japonais n’en accueillait que 10 000 environ, soit 1 700% d’augmentation entre les années 1980 et les années 2010 (dans le même temps, la croissance des effectifs internationaux en France et aux États-Unis a été respectivement de 150% et de 160%).

Évolution du nombre d’étudiants internationaux au Japon (1983-2014)

Etudiants internationaux au Japon (1983-2014)Source : Result of an annual survey of international students in Japan 2014, Japan Student Services Organization, Februrary 2015.

Ces chiffres étonnants résultent d’une politique volontariste impulsée par le gouvernement japonais depuis les années 1980, non sans quelques paradoxes.

En 1983, les réformes nationalistes menées par le gouvernement de Yasuhiro Nakasone orientent l’enseignement supérieur du Japon sur la voie d’une internationalisation massive (kokusaika) qui « vise moins à transcender les frontières culturelles qu’à les renforcer » (Burgess et alii, 2010), l’objectif affiché étant, par une présence accrue du Japon sur la scène internationale, de mieux défendre partout dans le monde « l’identité japonaise, l’unité nationale et la puissance économique » (Mark Lincicom, 2005). Internationalisation – on a parfois tendance à l’oublier – n’est pas forcément synonyme d’internationalisme. Dans cet esprit, un plan pour faire passer, en vingt ans, de 10 000 à 100 000 le nombre d’étudiants internationaux accueillis au Japon est alors lancé : bourses d’études, politique libérale en matière de visas, cours de japonais pour étrangers, construction de résidences étudiantes, etc. Le budget quadruple. Malgré un ralentissement notamment dû aux coupes budgétaires et à la crise asiatique en 1997, l’objectif des 100 000 étudiants internationaux est, non sans mal, finalement atteint en 2003.

UNE NOUVELLE PHASE S’ENGAGE entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2000. La notion d’internationalisation et la rhétorique nationaliste qui l’accompagne perdent pied au Japon au profit de la notion de globalisation (gurobaruka). Il faut désormais adapter l’université japonaise à ce que l’on considère comme les nouvelles normes en vigueur au sein de l’espace mondial de l’enseignement supérieur, dont l’usage de la langue anglaise, tandis que les craintes liées au déclin démographique du Japon en raison du faible taux de fécondité (la population japonaise pourrait ainsi passer de 130 millions d’habitants à 40 millions en un siècle) obligent le pays à avoir recours à l’immigration qualifiée pour la survie et la compétitivité de son système universitaire et de recherche.

En 2008, un nouveau plan visant à accueillir au Japon 300 000 étudiants internationaux est donc lancé par le gouvernement de Yasuo Fukuda. Pour soutenir cette ambition, le projet Global 30 est inauguré l’année suivante : il ambitionne de faire émerger au Japon 30 pôles universitaires internationaux. Un ensemble de 13 universités, publiques et privées, sont sélectionnées dans ce but en 2010 (voir notamment à ce sujet la note de Campus France et l’article de Akiyoshi Yonezawa). Pour attirer les étudiants internationaux qui ne parlent pas japonais, les cours en langue anglaise se multiplient.

QUEL IMPACT QUATRE ANS PLUS TARD ? La plupart des observateurs de la politique de l’enseignement supérieur japonaise se montrent dubitatifs. Beaucoup soulignent le fait que la logique des cours en anglais ne rend « les universités plus ‘internationales’ qu’en apparence » (Burgess et alii, 2010), dans la mesure où  – nonobstant le niveau de langue atteint, que l’alignement sur les standards du TOEIC ne rend pas très élevé – les English-content classes créent de nouvelles barrières, non seulement entre étudiants internationaux anglophones et non-anglophones (ce qui défavorise les étudiants asiatiques qui sont pourtant les plus nombreux au Japon, à hauteur de 92%), mais également entre les étudiants japonais et les étudiants internationaux dont le niveau de japonais est insuffisant pour prétendre, une fois diplômés, à un emploi dans un pays où l’usage de la langue japonaise est requis dans tous les domaines de la vie sociale et économique (voir le livre de Patrick Heinrich, The Making of Monolingual Japan, 2012). C’est ce paradoxe que pointe encore Damian J. Rivers, professeur associé à l’université de Hakodate, dans son livre Resistance to the Known (2014). Or, depuis plusieurs années, la tendance des étudiants internationaux, en particulier des Chinois (qui représentent 51% du total), est de rechercher un emploi au Japon après leur diplomation (un objectif qui rencontre celui de la politique nationale de facilitation de l’immigration hautement qualifiée).

Les récentes statistiques concernant les étudiants internationaux au Japon confirment ces interprétations dubitatives. Si l’on s’en tient aux chiffres globaux, l’essor semble évident : le Japon compte aujourd’hui environ 180 000 étudiants internationaux, soit presque deux fois plus qu’il y a dix ans, et ce malgré le départ forcé de nombre d’entre eux suite à la catastrophe de Fukushima en 2011. Ce chiffre global de 180 000 est cependant trompeur : car il additionne les étudiants internationaux inscrits dans une institution d’enseignement supérieur et dont le nombre est resté stable (137 000 en 2009 ; 139 000 en 2014) avec les étudiants internationaux inscrits dans les instituts de langue japonaise et dont le nombre, a contrario, a notablement augmenté (25 000 en 2011 ; 44 000 en 2014).

Autrement dit, l’anglicisation des cursus universitaires au Japon ne semble pas y attirer outre-mesure les étudiants internationaux, au contraire des cours d’apprentissage de la langue officielle du pays, dont la maîtrise est notamment nécessaire pour une intégration ultérieure de l’étudiant au marché national de l’emploi. Sans en tirer de conclusions hâtives pour la France, marquée par une tradition monolinguistique semblable, et même si d’autres paramètres doivent être naturellement pris en considération, admettons à tout le moins que l’exemple japonais a de quoi faire réfléchir avant que de lier automatiquement politique d’internationalisation de l’enseignement supérieur et pratique du « all-English ».

Guillaume Tronchet
Chroniques de diplomatie universitaire
© 2015