Enseignement supérieur et recherche : il est grand temps d’arrêter les conneries !!! 3- « Quand on est au fond d’un trou, il faut arrêter de creuser »
Ce joli proverbe anglo-saxon est cité par Pierre Arnoux dans son étude, « De la « désaffection » pour les études scientifiques », problème qui conditionne tellement l’avenir :(http://skhole.fr/de-la-d%C3%A9saffection-pour-les-%C3%A9tudes-scientifiques-par-pierre-arnoux).
Pour rester dans dix ans parmi les vingt nations de tête, la France doit notamment faire un effort considérable pour former des docteurs et des ingénieurs. L’étude de Pierre Arnoux montre que, le voudrait-on demain, nous ne disposerions pas de suffisamment de scientifiques dans de nombreuses disciplines, y compris en SHS, pour remonter correctement notre effort de recherche. Raison de plus de mettre en œuvre dès maintenant un plan pluriannuel de l’emploi scientifique, comme on le montrera dans un prochain article. Mais tout d’abord re-mettons nous en tête quelques données de base.
La chute des inscrits dans les 1ers cycles universitaires, surtout en sciences
« En 1995, le nombre d’étudiants qui s’inscrivaient pour la première fois en université scientifique était de 63720. En 2005, au terme d’une décennie de chute ininterrompue, ce nombre était tombé à 38200, soit une chute de 40% en dix ans; en 2011, on en était à 33154 ». « Un chiffre moins connu: le nombre de bacheliers scientifiques passe en 4 ans, de 1994 à 1998, de 140 497 à 122 148, pour osciller ensuite autour de 130 000 et se redresser dans les dernières années ».
Pierre Arnoux « remarque d’abord que ce ne sont pas les effectifs de « sciences » qui chutent: les effectifs de médecine se maintiennent fort bien (…) et le succès des classes préparatoires (et des IUT) ne se dément pas. C’est en premier cycle des universités que se produit la chute, et elle n’est pas réservée aux sciences, même si c’est là qu’elle est la plus visible. »
En effet « la filière L [du baccalauréat] est actuellement en plein déclin, revenue à un niveau inférieur à celui de 1966 ». Pierre Arnoux de conclure que « l’opposition est moins entre les études scientifiques et les autres qu’entre études professionnalisées et études fondamentales, que ce soit en lettres ou en sciences. (…) On constate une chute régulière des effectifs en lettres. »
Nous ne résumerons pas ici le texte de Pierre Arnoux qui discute les raisons mondiales et françaises qui ont conduit à cette baisse des bacheliers scientifiques. Nous nous concentrerons sur « la chute, beaucoup plus importante, des effectifs universitaires (…) provenant de l’action conjointe de plusieurs causes : la diminution des effectifs de bacheliers (…) se sont ajoutées à des problèmes plus anciens liés au manque d’attractivité des études universitaires fondamentales face à la concurrence des classes préparatoires et des études médicales ».
La concurrence des classes préparatoires
Pierre Arnoux analyse plusieurs facteurs défavorables aux premiers cycles universitaires par contraste avec les classes préparatoires scientifiques, constat que nous partageons entièrement. Et d’abord, « un facteur important est le système pédagogique des classes préparatoires : un groupe soudé d’élèves qui suit le même cursus et travaille avec un petit nombre d’enseignants, un seul enseignant pour chaque grande discipline, ce qui permet une pédagogie très cohérente. Cela contraste avec l’enseignement universitaire, pour lequel les étudiants de première année peuvent avoir jusqu’à 10 enseignants sur un an dans une seule matière. »
« Un facteur beaucoup plus important encore est le très fort taux de succès de ces classes : si une petite minorité (environ 10%) abandonne en quelques mois, la grande majorité (plus de 80%) intègre une école d’ingénieur, en ayant au besoin redoublé une fois, et obtient en 5 ans un diplôme d’ingénieur professionnellement reconnu et conduisant à des métiers valorisés; on sait bien qu’il n’en est pas de même en université. »
« Mais le facteur le plus important est sans aucun doute la démotivation profonde des étudiants de licence, qui est le résultat de cette situation. Que ce facteur soit fondamental est bien montré par le contre-exemple du premier cycle d’études médicales (PCEM) : il jouit de conditions de travail encore plus défavorables que le premier cycle universitaire (…). Mais les débouchés sont clairs, et la motivation des étudiants est très importante ; ils fournissent donc une charge de travail très importante, et progressent très vite dans leurs études (…). Par contraste, les étudiants de licence en université, en particulier en première année, fournissent très peu de travail personnel : les enquêtes convergent vers un chiffre moyen, pour les étudiants présents, de 2 heures de travail personnel par semaine. »
« La réforme LMD : une mise en oeuvre défaillante »
Nous ne reprendrons ici que trois aspects d’actualité.
- « Le morcellement des enseignements. La réforme LMD (…) a conduit à une atomisation des unités d’enseignement, sur la base d’unités de 50 heures en général. Cet éclatement des enseignements est une première cause, souvent relevée, de la baisse du niveau scientifique des trois premières années universitaires. »
- « Le recul de la pluridisciplinarité : Une autre conséquence imprévue de la réforme LMD a été dans de nombreux endroits un recul de la pluridisciplinarité, contrairement aux objectifs affichés. Les DEUG étaient souvent gérés par un service commun, qui assurait de façon structurelle la coordination des enseignements ; les deux première années du cursus étaient par nature pluridisciplinaires, organisées par grands champs scientifiques (…). La réforme a eu pour résultat (…) de faire prendre en charge l’enseignement par les départements disciplinaires. Ceci a eu pour résultat mécanique de réduire la pluridisciplinarité. »
- « Des cursus illisibles : L’un des slogans de la réforme LMD était, en bonne langue de bois, « l’amélioration de la lisibilité des cursus ». Des changements rapides, multiples et jamais évalués ont conduit au contraire. (…) La course actuelle au gigantisme dans un certain nombre d’universités (…) accentue ces travers ; on peut voir des licences de sciences qui ont, en première année, 30 filières différentes dont beaucoup ont moins de 20 étudiants. »
Ces affirmations interpellent, certes, le ministère, mais plus encore le milieu des enseignants-chercheurs. Il n’est pas sûr que ceux qui s’expriment aient pris la mesure du désastre qui s’accélère, guidés qu’ils sont, ce qui est compréhensible, par la préservation de leur métier. Il est certain que le problème n’est pas simple : il est impossible, pour un même individu, de concilier l’engagement dans l’enseignement d’un professeur de classe préparatoire et une recherche de niveau international, à supposer que cet objectif soit pertinent. Ce qui ne signifie pas que la seule solution soit un statu quo amélioré même avec l’apport de nouveaux moyens.
Comme nous allons le montrer, maintenir la France dans dix ans parmi les vingt nations de tête, suppose de former et recruter 10 000 docteurs de plus par an, soit le double d’aujourd’hui. Nous n’aurons pas la moindre chance d’y parvenir sans une rénovation profonde des premiers cycles universitaires afin de démocratiser l’enseignement supérieur, mettre fin au taux très élevé d’échecs et répondre aux besoins du pays. Mais aussi sans l’ouverture de perspectives enthousiasmantes pour les jeunes qui s’engageront dans cette voie, faute de quoi ils renforceront encore les bataillons qui passent par les écoles de commerce.
