Les arguments frelatés de Terra Nova pour achever les organismes de recherche

Du rapport de Terra Nova sur l’enseignement supérieur et la recherche (ES-R) – dont nous avons déjà analysé certains éléments dans l’article « Terra Antiqua » – 99 % des gens n’ont retenu que la proposition « provocatrice » d’augmenter les droits d’inscription, sans même d’ailleurs noter qu’elle s’accompagne de la proposition d’une allocation d’autonomie. Mais 99 % des lecteurs n’ont pas remarqué, non plus, que ce texte propose tout simplement d’achever les organismes de recherche.

  • Le progrès des connaissances ne se réduit pas à leur transmission

Quand on entre dans l’entité complexe qu’est la recherche par une seule porte, on arrive nécessairement à des aberrations. La droite y entre par l’innovation, Terra Nova par l’enseignement du premier cycle. Or, si progrès et transmission des connaissances doivent être intimement liés, il ne s’y réduit pas. De plus, nombre de recherches finalisées, technologiques ou industrielles, n’ont qu’un recouvrement faible voire très marginal avec l’enseignement : on n’a pas créé le CEA pour enseigner l’atomistique. Et c’est aussi le cas de la plupart des organismes finalisés (INRA, CNES etc.). Même au CNRS, qui ne représente qu’autour de 7 % des dépenses de recherche françaises, certains pans de recherches ont bien davantage de recouvrements avec l’industrie qu’avec l’enseignement.

Affirmer : « l’Université, dont la vocation première est de rassembler l’universalité des champs du savoir, doit être le centre du système d’enseignement supérieur et de recherche », est non seulement réducteur mais aussi obscurantiste, même s’il est souhaitable que l’université joue, à l’avenir, un plus grand rôle dans la recherche, notamment via des partenariats plus équilibrés avec les organismes.

  • 95% des moyens du CNRS vont dans les universités

Cette erreur de parallaxe entraîne, volontairement ou pas, une énorme erreur de calcul quand le rapport affirme : « Les grands organismes mobilisent 80% des moyens budgétaires de la recherche ». Pour que cela soit vrai, il faudrait compter tous les EPST, mais aussi le CEA, le CNES, l’IFREMER, les aides au privé et, pourquoi pas, la recherche militaire !

Et puis, s’il s’agit de comparer les moyens mobilisés par la recherche universitaire à ceux du CNRS (plus l’INSERM et l’IRD éventuellement), bien malin est celui qui y parviendra honnêtement. Car, comme le souligne le rapport lui-même : « Sur 1074 laboratoires du CNRS, 913 sont associées à un établissement d’enseignement supérieur. » Autant dire que 85 % des dépenses du CNRS sont faites dans ce cadre du supérieur, dotant ainsi les laboratoires universitaires en chercheurs, ITA et crédits. Sur les 15 % restants, le CNRS finance de gros appareillages, qui sont utilisés largement par les universitaires comme par les autres chercheurs (ce qui est très bien). Il finance aussi des centaines d’emplois d’ITA, utiles à tout le monde, pour les faire fonctionner. Sans oublier le fait qu’une partie des fonds des laboratoires viennent, actuellement, de l’ANR ou de l’emprunt. Et ces financements CNRS/universités sont tellement imbriqués que l’OCDE, qui pour tous les pays distingue les dépenses de recherche des organismes d’Etat de celles des universités, pour la France et seulement pour la France, décompte le CNRS avec la recherche universitaire.

De ce faux raisonnement et ce faux calcul, Terra Nova déduit tout un projet visant, dans la foulée de Pécresse, à affaiblir les organismes pour soi-disant renforcer les universités. Pour donner le ton, le texte claironne : « la création des grands organismes entre les années 1930 et 1950 (CNRS, CEA, INSERM, INRA, etc.) a externalisé une grande partie de la recherche universitaire ». Passons sur le fait que c’est précisément pour lancer véritablement une recherche française que le CNRS et les autres organismes ont été créés, palliant ainsi les insuffisances universitaires de l’époque, pour signaler que dès 1966, originalité française, naissaient les équipes associées CNRS-universités, qui sont les UMR d’aujourd’hui. A présent il n’y a d’autant moins d’opposition entre les personnels du CNRS et les universitaires qu’il y a davantage d’enseignants-chercheurs dans les laboratoires que de chercheurs CNRS. Environ la moitié de la direction de l’organisme, du Comité national comme des directeurs de laboratoires mixtes sont des universitaires. Inversement, quasi tous les chercheurs sont dans les universités et, souvent, y enseignent. Depuis 20 ans, le nombre de chercheurs CNRS n’a pas bougé ; celui des E-C s’est accru de l’ordre de 30 % .

  • Structures : au mieux, Terra Nova fait la révolution du statut quo

Le rapport n’est pas avare de critiques justifiées sur la politique de la droite, y compris sur l’ANR et l’emprunt, mais la montagne accouche d’une souris. Comme si certains voulaient gagner encore un peu de temps pour que les structures pécressiennes deviennent irréversibles. D’où l’idée : « Parallèlement, une mission de réflexion sur un équilibre optimal de la répartition des rôles entre organismes de recherche, universités et agences, serait bienvenue », ainsi précisée pour ceux qui n’auraient pas compris : « Si la tentation est grande de défaire la LRU pour réécrire un texte plus ambitieux, exhaustif et équilibré en termes de gouvernance, il semble inutile de désorienter les établissements en cours d’appropriation des nouvelles compétences et en cours de regroupement en introduisant trop de réformes à la fois ». Ou encore : « Le champ d’évaluation de l’AERES pourrait être élargi. Toutefois, un tel élargissement doit s’accompagner d’un équilibre entre le caractère approfondi des évaluations et leur fréquence ».A

  • Ah, si enfin on pouvait régler leur compte aux organismes de recherche !

Bien sûr ce n’est pas dit comme cela, mais Terra Nova s’attaque au dernier point fort qui reste aux organismes : des chercheurs et ITA à plein temps.

« Il reste pourtant une spécificité très forte du statut d’enseignant-chercheur qui est la charge annuelle obligatoire d’enseignement : 128 heures de cours magistral ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques. Faire évoluer les statuts des chercheurs et des enseignants-chercheurs vers un corps unique pourrait être une piste à explorer. En effet, à terme, l’université doit être le principal opérateur de recherche. Par ailleurs, l’encadrement et le suivi plus important des étudiants à l’université, notamment ceux du premier cycle, nécessiterait plus d’heures d’enseignement. Une telle réforme aurait donc l’avantage de répartir les heures d’enseignement sur un plus grand nombre d’enseignants-chercheurs tout en en augmentant le volume global d’heures. »

Nous avons toujours défendu l’idée qu’il faudrait rapprocher les deux statuts, mais afin de permettre aux enseignants-chercheurs de faire plus de recherche : service à mi-temps pour les jeunes MCF, plafond de 150 HETD d’enseignement pour ceux dont la recherche est positivement évaluée, multiplication des années sabbatiques et des périodes d’accueil dans les organismes. Ce fut déjà l’approche des Etats généraux de 2004, pour répondre déjà à cette vieille lune du corps unique, porté par quelques universitaires qui ignorent tout des disciplines fonctionnant en laboratoire.

« A moyen terme, un simple rapprochement permettrait d’augmenter les heures d’enseignement et d’encadrement des étudiants. Les effectifs de chercheurs des grands organismes représentent un peu plus de la moitié des effectifs d’enseignants-chercheurs, si par exemple, dans le cadre d’une évolution avec des contreparties, il leur était demandé d’effectuer un service d’enseignement de l’ordre d’un tiers du service des enseignants- chercheurs (soit 42h annuel), cela représenterait l’équivalent de 4 000 emplois temps plein supplémentaires pour l’université (192h de cours en groupe réduits conformément à notre souhait de supprimer les cours en amphithéâtre) » dit le rapport.

Calcul ridicule, mensonger et de courte vue, car le nombre de chercheurs potentiellement concernés (CNRS, INSERM, etc.) est de l’ordre de 15 000 (et non le double), et ils font déjà, en moyenne, 30 heures de cours (souvent non payés) d’après la dernière enquête connue. La peau du statut chercheur, donc celle des organismes rapporterait … 500 postes. 500 postes prélevés sur le potentiel recherche. Un grand pas vers les 3 % du PIB pour la recherche. Merci !

Bien sûr, la démocratisation de l’enseignement et le succès en licence doivent être une priorité. C’est un impératif social, mais aussi une nécessité pour accroître la qualification des jeunes et pour porter une nouvelle politique (environnement, santé, industrie, etc.). Mais en même temps, il y a urgence à relancer la réindustrialisation, les technologies de pointe, la recherche publique et privée, ce qui suppose, priorité des priorités, de former plus de docteurs et d’ingénieurs-docteurs, surtout dans les disciplines déficitaires, ne serait-ce que pour pouvoir recruter des MCF pour mieux encadrer les premiers cycles …

Achever les organismes de recherche constitue-t-il le meilleur moyen de répondre à ces impératifs ?

2 Responses to “Les arguments frelatés de Terra Nova pour achever les organismes de recherche”

  1. PR27 Says:

    Une fois de plus, Terra Nova va à l’encontre du projet du parti socialiste. On parle du premier, rarement du second (sauf ici).

  2. François Says:

     » il y a urgence à relancer la réindustrialisation, les technologies de pointe, la recherche publique et privée, ce qui suppose, priorité des priorités, de former plus de docteurs et d’ingénieurs-docteurs  »
    Ce genre d’affirmation me surprend toujours. En effet, les USA ne forment que 25 000 PhDs scientifiques par an (dont 13 500 Américains), le Japon 6 000 alors que la France en forme 6 000 (dont environ 4 000 Français). Par rapport à leur population, les USA forment donc moins et le Japon beaucoup moins de docteurs que la France. N’y aurait-il pas en France plutôt qu’un manque de docteurs scientifique, un mauvais emploi de ces personnes ? ou un niveau insuffisant de beaucoup d’entre eux ? une mauvaise répartition entre matières (par exemple nombre de docteurs en chimie ou en biologie excessif par rapport aux débouchés)?
    Au niveau master scientifique (dont les ingénieurs) c’est un peu la même chose : 80 000 annuels aux USA, dont 50 000 Américains contre 50 000 annuels en France dont plus de 40 000 Français. Les USA ont 315 millions d’habitants …

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