Le massacre des bébés chercheurs en France. Que peut (doit) faire la gauche ?

L’enseignement supérieur et la recherche resteront l’un des grands échecs du Sarkozisme. Peut-être un des plus lourds pour l’avenir du pays. Et peut-être en explique-t-il d’autres en matière de désindustrialisation, de commerce extérieur et de chômage …

Cette année n’est pas pire que les autres. Il est même clamé partout que la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux ne s’applique pas à l’enseignement supérieur et la recherche ; preuve que ces secteurs seraient bien des priorités. Propagande oblige. Mais qu’en est-il en fait ?

Prenons le CNRS par exemple, 107 emplois de chercheurs supprimés cette année. Un recrutement en baisse d’environ 70 possibilités. Sans parler bien sûr des ITA. Mais c’est « compensé » par des CDD sur les « ressources propres » de l’organisme. Des CDD qui sont toujours plus nombreux, avec toujours moins de débouchés. En huit ans, l’âge moyen d’entrée au CNRS a augmenté d’un an et demi : 31,5 ans pour entrer au grade le plus bas, CR2 (et pour 1,5 SMIC à bac + 13), 37 ans pour le grade un peu au-dessus, CR1.

Où est le tour d’illusionniste ? Simplement, le gouvernement remplace bien les départs en retraite à 100 %, mais ne remplace pas du tout les autres départs (décès, mobilités, etc.), ce qui permet de supprimer 107 emplois, tout en affirmant le contraire. Par cette petite mécanique, il y a moins de chercheurs CNRS … qu’il y a 20 ans.

Quantitativement, cela n’est rien par rapport aux centaines de postes d’enseignants-chercheurs perdus ou gelés dans les universités. Certes, budgétairement et pour les médias, il n’y a aucun emploi supprimé. Mais là le mécanisme est double. D’une part, une proportion plus grande des crédits sont « gelés » car pour faire face aux dépenses inéluctables, les universités « gèlent » des postes c’est-à-dire les laissent vacants. D’autre part, bien sûr délibérément, le gouvernement n’a pas donné aux universités de quoi financer la masse salariale et les évolutions salariales parfaitement prévisibles : les fameuses « compétences élargies », qui se retournent contre les universités. Pour payer les salaires, elles sont donc obligées de geler des emplois. Des gels qui, cette année, deviendront plus que probablement des suppressions sèches.

Depuis 2002, à l’exception des postes créés après le mouvement SLR de 2004, AUCUN n’emploi statutaire n’a été créé. Et des milliers ont été supprimés par les mécanismes décrits ci-dessus, appelés « fongibilité asymétrique ».

Par contre des dizaines de milliers de CDD ont été créés depuis 2002 : 15 000 pour la seule ANR (pour comparaison : il y a 11 000 chercheurs CNRS). Des CDD de 30, 32, 35 voire 40 ans). Trois ans, six ans, dix ans après la thèse. A l’extrême limite, pourquoi pas si cela donnait de débouchés ? Or, d’après une enquête de l’ANR elle-même, 16 % des CDD de l’ANR trouvent un CDI à l’issue de leur contrat. Car non seulement aucun emploi public n’est créé, mais le recherche privée (et plus généralement le secteur privé) boycotte les docteurs. A peine 13 % des chercheurs des laboratoires privés ont une thèse. Et comme nous l’avons montré récemment, l’accroissement officiel du nombre de chercheurs dans le privé est souvent un maquillage pour toucher plus de crédit d’impôt (http://blog.educpros.fr/henriaudier/2011/11/28/le-credit-d’impot-recherche-compte-immoral/).

En résumé, l’université sélectionne parmi ses meilleurs éléments pour que le gouvernement les envoie dans le mur. Faut-il s’étonner de la stagnation en nombre et de la baisse en qualité de la filière doctorat ? Aujourd’hui, en flux, nous formons tout juste assez de docteurs pour remplacer les départs dans l’ESR (environ 3500/an au niveau thèse) et pour que le privé remplace les départs, au moins dans la recherche, par des docteurs.

Certes, avec les précaires, à qui il faudra bien trouver des emplois, nous avons un grand nombre de chercheurs potentiels permettant de faire face pour les deux ou trois prochaines années. Mais à terme, si la gauche veut appliquer son programme, nous manquerons de docteurs. Pour réamorcer le flux des meilleurs étudiants s’orientant vers le doctorat, il est urgent de mettre en place un plan pluriannuel de l’emploi scientifique. On ne peut pas demander à la gauche de réparer en trois ans les dégâts faits par la droite depuis 10 ans, surtout dans le contexte actuel. Mais elle doit prévoir l’avenir avec un plan pluriannuel de l’emploi scientifique pour lequel des propositions seront faites dans un prochain article.

Il devient urgent que François Hollande notamment annonce un tel plan dans son programme.

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