Un bilan contradictoire des Assises : IV Ce qui ne va pas du tout : l’arrogance retrouvée de l’AERES

L’évaluation, ou plutôt le devenir de l’AERES (Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement supérieur), est un aspect sur lequel les Assises n’ont pas tranché, tant le fossé était total entre deux positions (i). D’un côté, les instances scientifiques représentatives élues, les syndicats, l’Académie des sciences et, plus généralement, quasiment tous les scientifiques. (ii) De l’autre côté, tout ce que le lobbying de l’AERES avait pu mobiliser, panel ne comportant aucune instance ou personnalité scientifique représentative.

Avertissement solennel : si le ministère ne tranchait pas en rendant, pour le moins, l’évaluation des unités de recherche aux instances scientifiques où siègent des élus, il perdrait illico toute estime de l’immense majorité des scientifiques, électeurs socialistes compris.

L’AERES, un pachyderme incompétent et omnipotent

Un petit rappel : à partir de 2004, la volonté d’affaiblir les organismes de recherche s’est traduite par la mise en place de l’ANR pour basculer vers le financement sur projet des laboratoires, par la prolifération des CDD à la place des emplois budgétaires, et par la création de l’AERES, dévolue à l’évaluation. Et c’est comme ça que l’AERES, entièrement nommée et cooptée, a remplacé les instances scientifiques où siègent une majorité d’élus, comme le Comité National de la Recherche Scientifique, qui, comme son nom l’indique, n’est pas une instance du CNRS mais une instance concernée par toute la recherche. Nous sommes le seul pays au monde à posséder une Agence aussi gigantesque, omnipotente sur tous les sujets et sur toutes les structures.

L’AERES a l’apparence de l’évaluation, la prétention de l’évaluation, l’affirmation de l’évaluation, mais ce n’est pas de l’évaluation. C’est une notation arbitraire, dangereuse et inutile qui sévit depuis des années. Pour commencer, le rapport du Comité de visite d’une unité de recherche ne fait plus fait l’objet d’un rendu devant le laboratoire (pour palier au risque d’empathie, parait-il !). Ensuite, envoyé dans la machine de l’AERES, le rapport initial est souvent profondément remanié par des gens qui n’ont jamais rencontré l’unité. Enfin, il en ressort une note, qui correspond à un droit de vie ou de mort sur l’unité pour 5 ans, autant dire définitif, sans même possibilité d’appel. Pendant toutes ces années, l’AERES a tout fait pour ôter tout rôle d’évaluation des unités aux vraies instances scientifiques, transmettant parfois à celles-ci non seulement les notes sur les unités mais, comme parfois dans les commissions de l’Inserm, un classement complet des unités.

Une modeste repentance de l’AERES, stratégie élémentaire dans son intense lobbying …

Face aux critiques qui s’accumulaient, l’AERES a fait acte de repentance dans une contribution aux Assises, en acceptant tout ce qu’elle avait refusé avec dédain pendant des années. Elle propose notamment, pour le futur, de « simplifier, accroître l’efficacité et clarifier les enjeux du processus d’évaluation ». « Elle étudie la possibilité de mieux prendre en compte la dimension qualitative de la production scientifique dans le cadre de l’évaluation. » « Elle souhaite clarifier la notation par la diffusion d’un document de référence qui précise le sens des notes, l’échelle de notation et la procédure d’attribution des notes. » Il est même paru dans la presse que la notation serait supprimée ou qu’il y aurait plusieurs notes sur différents critères.

Parallèlement, l’AERES a lancé des opérations de lobbying pour défendre son existence en organisant des prises de paroles anonymes dans toutes les réunions des Assises, mais aussi auprès des parlementaires comme en témoigne cette tribune du sénateur « socialiste » Michel Berson, qui après avoir découvert les prétendues vertus du CIR, découvre celles de l’AERES. Un homme très sensible … au lobbying.

Quand la CPU tente de ressusciter l’AERES moribonde

Malgré tout ce tintamarre, l’AERES semblait condamnée, moribonde, quand la Conférence des Présidents d’Université tenta de la ressusciter en déployant l’encensoir. Dans son communiqué de la honte, elle précise

(http://www.cpu.fr/uploads/tx_publications/Position_de_la_CPU_sur_l__AERES.pdf ) :

« Les données des travaux des commissions et comités de l’AERES sont une référence essentielle pour les établissements. Dans le cas des unités mixtes de recherche (…) les évaluations de l’AERES donnent des éléments importants pour le dialogue avec les organismes. C’est en particulier le cas lorsque ces derniers complètent l’évaluation de l’AERES par des avis de leurs propres instances scientifiques sur lesquels ils s’appuient dans leur dialogue contractuel avec les universités. (…) Ces notes [de l’AERES], qui sont un point d’appui important des universités, constituent aussi, dans le dialogue avec les EPST, un indispensable contrepoint aux positions soutenues par ces organismes. »

L’organisme de recherche, voilà l’ennemi pour la CPU ! Et dans cette bataille la CPU n’en est pas à un mensonge près. Car le Comité National de la Recherche Scientifique n’est pas, on le répète, une dépendance du CNRS mais strictement une instance du ministère, qui en choisit du reste les membres nommés. Et il y a autant d’universitaires que de chercheurs dans chacune des sections du Comité national. Au nom de quoi la CPU considère-t-elle comme des ennemis de l’intérieur – qu’il faudrait contrer par on ne sait quel pachyderme bureaucratique – des scientifiques choisis par leurs collègues travaillant dans les universités comme le plus aptes à les représenter scientifiquement ?

Reconstruire l’évaluation

Les principes devant régir l’évaluation sont simples : (i) qu’elle soit transparente, collégiale et contradictoire ; (ii) qu’elle soit menée au sein d’instances comportant une majorité d’élus, seule façon de garantir un certain pluralisme (iii) ; que les individus soient évalués dans le contexte et le cadre de leur activité et que soient prises en compte toutes les tâches qui leur sont demandées.

L’évaluation doit être conçue non comme une sanction, mais comme un soutien pour les individus, les laboratoires, donc pour les établissements. Il s’agit d’une évaluation de suivi et de prospective, qui détecte au plus tôt les éventuelles difficultés et qui suggère des évolutions thématiques ou structurelles.

L’examen des formations propres ou mixtes (UMR) doit immédiatement et intégralement revenir aux instances scientifiques d’évaluation comme le Comité national de la recherche scientifique pour le CNRS ou les commissions scientifiques des autres EPST.

Une évaluation fondée sur les mêmes principes et de la même qualité devra être mise en place pour les équipes d’accueil universitaires par le biais d’un accord entre le CNU et l’instance de l’organisme correspondant à l’activité de l’équipe. L’évaluation de l’activité des unités de recherche sera faite dans le cadre de leurs missions et des moyens reçus.

L’AERES doit donc être dissoute et une négociation doit préciser les modalités d’évaluation des établissements, des programmes et des Ecoles doctorales.

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5 Responses to “Un bilan contradictoire des Assises : IV Ce qui ne va pas du tout : l’arrogance retrouvée de l’AERES”

  1. François Garçon Says:

    Excellent papier, tout en nuances. Vous avez mille fois raisons: il vaut beaucoup mieux être évalué par des élus syndicaux que par une commission de pairs nommés. Au moins, avec les syndicats d’enseignants on sait à qui on a affaire. Nullement des copains, nullement des coquins qui distribuent primes et CRTC comme au CNU, mais de vrais chercheurs. Curieusement, vous ne semblez pas avoir noté qu’hormis en URSS, du bon temps de Brejnev, il est rare que des syndicalistes s’immiscent dans la politique scientifique. Je crois qu’il est temps que la France impose son modèle au monde. Vu l’état de notre enseignement supérieur, nul doute que votre position a de fortes chances d’être largement entendue. Hasta la vitoria siempre!

  2. Tomy Says:

    Merci de votre décodage du rapport des assises dans ce billet et les précédents. J’aimerais tout de même formuler une remarque suivie d’une question.

    Si je n’ai effectivement lu aucun texte souhaitant le maintien de l’AERES sous sa forme actuelle, il est dommage à mon avis de conclure automatiquement que l’ensemble de la communauté est favorable à ce que l’évaluation inclue nécessairement des élus comme vous l’indiquez.
    On peut par exemple se référer à la contribution de Serge Haroche :
    http://www.college-de-france.fr/media/serge-haroche/UPL5061279557412211460_Assises2.pdf
    qui indique
    « Il va également sans dire que dans ce type d’évaluation, les experts ne doivent être choisis qu’au vu de leurs compétences scientifiques et non sur des critères politiques ou syndicaux. L’évaluation qu’on le veuille ou non est une démarche scientifique, donc élitiste au bon sens du terme, et non une procédure démocratique. »

    Dans la même idée, si les premier et troisième principes d’évaluation que vous indiquez sont clairs et vont effectivement d’eux mêmes mais je suis moins d’accord pour le second: que signifie le fait que la présence d’une majorité d’élus est la seule manière d’assurer le pluralisme. Pluralisme de quoi ?

    Par ailleurs, l’AERES a également en charge l’évaluation des formations et vous n’abordez pas ce sujet. Quelle est d’après vous la structure la plus adaptée ?

  3. lautman Says:

    PARFAIT et j’apprécie ta charge contre les Pdts d’Université.
    En revanche je ne sais plus si le CN est bien toujours ‘de la RECh Scientifique » sans plus. IL me semble que le texte changé déjà par Mme Saunier Seité dit « auprès du CNRS » ou qqc comme cela. ???

  4. Marc Nagels Says:

    Oui, décidément, la recherche est malmenée, tout comme l’enseignement.
    L’AERES devrait se préparer à évaluer les 340 IFSI qui délivrent des grades de licence. Les autres écoles paramédicales avec des formations de niveau master devraient suivre logiquement. Il est possible d’imaginer, au vu de ces constats, l’état d’esprit des cadres de santé formateurs qui découvrent le chantier et craignent leur intégration à marche forcée dans l’université… Le rapport Berger, dans le cadre des Assises esr indique clairement la voie (voir mon billet sur http://www.17marsconseil.fr ) ce n’est pas rassurant pour toutes ces formations qui privilégient maintenant l’approche par les compétences.

  5. Henri Audier Says:

    Réponse à Tommy
    C’est une bonne question et un très vieux problème. Il y a une excellente réponse dans le dernier numéro de « Pour la science » de Philippe Büttgen, professeur à Paris 1 et président de la Conférence des présidents de section du Comité national (CPCN). L’article s’intitule « Evaluation de la science : n’ayons pas peur de l’élection », avec comme sous-titre « L’évaluation des chercheurs et structures de recherche n’est efficace et juste que lorsque les experts qui la font sont élus par leurs pairs ».

    Je n’ai pas de lien utilisable, mais je citerai cet article dans une prochaine contribution sur l’évaluation. Tout de suite, disons brièvement :

    1- Je suis bien sûr d’accord avec Serge Haroche sur le fait que « les experts ne doivent être choisis qu’au vu de leurs compétences scientifiques et non sur des critères politiques ou syndicaux. » Mais le problème est bien de savoir comment désigner ces experts : quelle super-structure, quelle organisation de génie est capable de dire quels sont les meilleurs scientifiques. On a connu l’époque où il n’y avait pas d’élus au Comité national et où, la veille de la réunion, quatre ou cinq grands patrons nommés se partageaient le gâteau au téléphone. Il n’y a pas si longtemps, c’était le ministère qui nommait les experts pour évaluer les équipes d’accueil … avec le succès que l’on sait. De plus, y compris sous la gauche, et beaucoup plus encore sous la droite, les nominations dites « scientifiques » étaient souvent surdéterminées par des considérations d’appartenance politique.

    2- La solution est bien sûr que les scientifiques eux-mêmes désignent les experts comme au Comité national, du moins une part majoritaire d’entre eux. Certes, bien que le scrutin soit uninominal, beaucoup de candidats se présentent « en liste, sur un programme », que ces listes soient syndicales, de sous-disciplines (cas le pire) ou associatives (QSF). Avant d’expliquer pourquoi il y a de facto des listes, il faut préciser que la détermination des électeurs est à la fois sur la valeur scientifique d’un candidat et sur le contenu programmatique de la liste. Ainsi (c’est un problème que je connais bien) un « mauvais » candidat a très peu de chances de passer, fut-il sur une liste majoritaire dans cette discipline, par contre il peut souvent plomber toute la liste.

    3- Alors pourquoi y a-t-il des listes sur un programme. Parce que l’évaluation n’est jamais intrinsèque, indépendante du contexte et indépendante de ce qu’on attend d’elle. Parce que aussi le rôle des instances est de facto plus large que la seule évaluation : c’est un mode démocratique d’expression des scientifiques par rapport à leurs problèmes. Nous y reviendrons.

    Une remarque : je ne parle que de l’évaluation de la recherche des chercheurs et EC comme celle des unités de recherche.

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