L’emploi scientifique, un enjeu national . I – Un héritage très lourd

La motion unanime du Conseil scientifique du CNRS (1) démontre que l’emploi scientifique doit être la priorité des priorités. Et ce, non seulement pour compenser le retard pris par la France dans le financement de l’ES-R, mais tout autant pour mettre en œuvre une autre politique dans les domaines économiques et sociétaux (santé, environnement, urbanisme, etc.).

Avant d’aborder le contenu d’un nécessaire plan pluriannuel de l’emploi scientifique, nous ferons le bilan d’une situation catastrophique qui montre que ce n’est pas en déversant sans conditions, comme la droite l’a fait, des milliards sur le privé qu’on avancera. Malheureusement, le rapport Gallois ne semble pas l’avoir compris.

La désaffection des étudiants pour des disciplines fondamentales

Dans un article précédent (2), nous donnions écho à l’étude de Pierre Arnoux (3) qui met en évidence une tendance lourde dans l’orientation des étudiants : ils fuient les sciences (mais pas la médecine), mais aussi certains secteurs littéraires. Les causes en sont multiples, internationales comme spécifiquement françaises (mise en œuvre du LMD, etc.).

Un recul des débouchés

Ces tendances lourdes ont été amplifiées par le recul des débouchés, commente Pierre Arnoux : « une partie des débouchés naturels de l’université, en particulier dans l’enseignement et la recherche, sont devenus plus incertains et moins attractifs (…) et la destruction de la formation des enseignants a fait le reste. (…) Depuis plusieurs années il y a une évolution nette vers une précarisation des emplois et une augmentation rapide du nombre de postes temporaires, au détriment des postes permanents, qui semblent appelés à devenir de plus en plus tardifs ». Une des grandes tares du pouvoir sarkozien a été d’avoir fortement compromis l’avenir en accentuant la désaffection pour le doctorat et les carrières d’ES-R. Sur les 600 milliards d’accroissement de la dette durant le dernier quinquennat, notamment du fait des baisses d’impôts et des niches fiscales, la droite n’a pas voulu trouver 400 millions/an pour sauver l’emploi scientifique par un plan pluriannuel. Depuis 2002, la part de la recherche dans le PIB est restée stable, alors qu’elle progressait, souvent fortement dans la quasi-totalité des autres pays.

Un appareil productif rétrograde

Cela fait longtemps que nous mettons en avant ce problème sur ce blog. Pour varier, citons le dernier rapport de la Cour des comptes sur la recherche. La Cour évoque « une faible intensité en R&D des entreprises de taille intermédiaire, une spécialisation de la France sur des secteurs peu intensifs en R&D, et une évolution de la structure du PIB marquée par la baisse de la part de l’industrie. (…) A cela s’ajoute une France mal positionnée sur les créneaux industriels de haute technologie, hormis l’aéronautique. Et une France qui exporte des technologies. De fait, sa balance commerciale en pâtit puisque le développement des technologies se fait à l’extérieur du territoire français. » Ajoutons qu’à peine 20 % des scientifiques des laboratoires privés ont un doctorat …

Le faible nombre de docteurs formés

Il résulte de ce malthusianisme en matière d’emploi, tant dans le public que dans le privé, que la France ne forme que peu de docteurs, entre 10 000 et 11 000 depuis 10 ans, contre 15 000 pour la Grande-Bretagne et 25 000 pour l’Allemagne. Mais notre originalité, c’est que non seulement la France forme relativement peu de docteurs, mais qu’en plus elle envoie dans le mur une bonne partie de ceux qu’elle forme, faute de débouchés stables.

La précarité de l’emploi scientifique doit disparaître, mais la question de l’emploi scientifique ne s’y réduit pas

La précarité imposée aux jeunes scientifiques, qui s’est fortement développée depuis 2005 grâce à l’ANR, est une honte. En reculant toujours plus l’âge d’entrée dans l’emploi pérenne, cette précarité rend encore moins attractifs les métiers de l’ES-R. Résoudre le problème des précaires en les intégrant (en respectant la procédure des concours et leurs niveaux) ou en leur trouvant un « vrai » emploi est nécessaire pour enfin résorber la file d’attente à l’entrée des métiers et permettre de recruter jeune. Mais l’intégration des précaires ne résout pas le problème du déficit en potentiel humain pour l’ES-R.

(1)http://blog.educpros.fr/henriaudier/2013/06/07/emploi-scientifique-une-catastrophe-annoncee-le-conseil-scientifique-du-cnrs-unanime/

(2)http://blog.educpros.fr/henriaudier/2013/05/12/enseignement-superieur-et-recherche-il-est-grand-temps-darreter-les-conneries-3-quand-on-est-au-fond-dun-trou-il-faut-arreter-de-creuser/

(3 http://skhole.fr/de-la-d%C3%A9saffection-pour-les-%C3%A9tudes-scientifiques-par-pierre-arnoux

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