L’emploi scientifique, enjeu national : II – Doubler le nombre de docteurs formés et recrutés

Les propositions qui sont faites ici pour chiffrer un plan pluriannuel de l’emploi scientifique, peuvent évidemment être discutées, prises une à une, dans leur détail. Mais, globalement, elles démontrent que doubler le nombre de docteurs formés et recrutés est un ordre de grandeur peu contournable.

Un plan pluriannuel de l’emploi scientifique posant des objectifs à 10 ans ne peut être découplé d’une politique visant à former davantage de docteurs, mais surtout visant à les recruter dans le public ou le privé sous des statuts et dans des délais attractifs. C’est bien cet affichage qui doit permettre de sortir du marasme actuel. Il est certain aussi qu’il faudra, à la fois, répondre tout de suite aux besoins quand les docteurs sont disponibles et, en même temps anticiper le nombre de docteurs pour les années à venir. Un plan pluriannuel devra donc être modulé suivant les disciplines, s’attaquer aux goulots d’étranglement et allier aspects quantitatifs et réformes.

Bien entendu, un tel plan devrait comporter des clauses améliorant les carrières, notamment en leur début afin de rendre les métiers compétitifs, y compris sur le plan financier.

Une évaluation globale des besoins pour la recherche publique et privée

Pour redresser la situation française en termes de recherche publique et privée, d’innovation et de tissus productif, il va falloir augmenter d’un bon tiers l’effort global de recherche en 10 ans : passer de 2,25 % à 3 % du PIB. Cet objectif est pourtant ultra-minimaliste, car dans dix ans près d’une vingtaine de pays auront atteint ces 3%, et environ une dizaine approcheront ou dépasseront 4 %.

Pour atteindre cet objectif, il faudra augmenter à peu près dans la même proportion le nombre de scientifiques du niveau doctorat, soit une augmentation de 80 000 scientifiques (en équivalent plein-temps) en dix ans, destinés à travailler dans la recherche publique et la recherche privée, moitié-moitié en première approximation (1), cette évaluation ne tenant compte ni des besoins en ingénieurs de production ou ni des besoins pour l’enseignement.

Une approche des besoins pour l’enseignement

Il y a 3 ans nous écrivions : « 60 000 emplois scientifiques publics de plus en dix ans : est-ce possible ? » (2). Ce texte reste valable, et nos évaluations des besoins restent du même ordre de grandeur : 40 000 scientifiques de plus nécessaires au nom du potentiel humain de la recherche publique (chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs et techniciens : cf. ci-dessus) et 20 000 équivalents plein-temps de plus pour répondre aux besoins de l’enseignement et assurer le lien enseignement-recherche.

Car il faut impérativement améliorer l’encadrement des étudiants de premier cycle. La proportion de bacheliers allant à l’université baisse notamment du fait d’un trop faible encadrement en licence et d’un taux d’échec élevé, non aléatoire socialement : les premiers cycles sont « contournés », les étudiants qui le peuvent choisissent d’autres filières. Le « plan licence » de Pécresse est reconnu aujourd’hui comme un total échec. Rapprocher le taux d’encadrement des premiers cycles et des « prépas », assurer un suivi individualisé des étudiants, donc accroître de l’ordre de 50 % les capacités d’enseignement en premier cycle, implique de créer 15 000 mi-temps d’enseignement d’E-C, soit 7 500 emplois.

Une approche prenant en compte le temps de recherche des E-C

Le temps de recherche des enseignants-chercheurs s’est profondément dégradé sous Pécresse, et même avant elle. Pour environ 60 000 enseignants-chercheurs, combien de postes supplémentaires devrait-on créer pour restaurer significativement le temps dont disposent les E-C pour la recherche? Avec comme hypothèse de (i) ramener pour tous le service à 150 heures « présentielles », quand il y a une activité de recherche évaluée, (ii) un demi-service pour les ATER et pendant deux ans pour les jeunes MCF, (iii) faire que la moitié des autres E-C soit en décharge à mi-temps, par exemple sur poste d’accueil d’organismes par période de 4 ans. On tombe (en prenant en compte les possibilités déjà existantes d’accueils et d’années sabbatiques)  sur un chiffre de 25 000 emplois à mi-temps soit 12 500 équivalents temps plein.

Les autres aspects d’un plan pluriannuel de l’emploi scientifique

Si le nombre des techniciens de laboratoire devrait s’accroître comme celui des chercheurs, l’évaluation des besoins en personnel administratif est plus complexe. Il en manque considérablement au niveau des enseignements et des bibliothèques. Par contre, au travers de l’ANR, de l’AERES, des différents « EX » et plus généralement de la LRU, l’explosion bureaucratique a été très coûteuse en emplois « inutiles », fussent-ils des emplois de titulaires ou en CDI. Il est certain qu’une politique de débureaucratisation et de simplification administrative permettrait de couvrir une part des besoins en jachère.

 

En conclusion, remettre à niveau l’enseignement supérieur et la recherche français a un coût d’au moins un milliard de plus par an pendant 10 ans. C’est certainement beaucoup plus utiles pour le pays que les désormais 5,8 milliards/an du Crédit d’impôt recherche et des 20 milliards du Crédit d’impôt compétitivité. Donner cet argent au privé sans conditions, sans politique nationale, sans programmes industriels et technologiques, c’est le verser dans le puits sans fond des profits.

(1)  Si les dépenses recherche publique représentent 0,8 % du PIB (contre 0,43 % à la recherche privée), ce chiffre inclut non seulement la recherche publique (universités, organismes, agences) mais aussi la recherche militaire, une part de recherche industrielle et l’aide au privé. En fait, dans ces 0,8 %, ce qu’on appelle recherche publique dans les autres pays ne représente que 0,55 % en France. L’objectif européen étant 1 %.

(2)  http://sauvonslarecherche.fr/spip.php?article2823

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One Response to “L’emploi scientifique, enjeu national : II – Doubler le nombre de docteurs formés et recrutés”

  1. François Says:

    Si on veut que le nombre de nouveaux docteurs français rattrape celui du Royaume-Uni, il suffit d’augmenter le nombre de doctorats scientifiques français de moins de 20%, mais il faut simultanément doubler le nombre de docteurs dans les autres matières (lettres, droit, économie, sciences humaines et sociales).
    Pour l’Allemagne : dans les matières scientifiques, un effort un peu plus important que pour rattraper le R-U (mais moins important si on le ramène à la population). En revanche, il faut tripler le nombre de docteurs en lettres, droit, économie, sciences humaines et sociales). Est-ce que cet énorme effort en sciences humaines améliorera la qualité de notre recherche ? on peut en douter.

    D’autant que si on se tourne vers des pays-phares :
    – Japon : nous formons le même nombre de docteurs scientifiques que ce pays deux fois plus peuplé que la France
    – Etats-Unis : ils forment à peu près 25 000 docteurs scientifiques par an, soit moins que la France par rapport à leur population.

    Donc à l’évidence le problème ne vient pas de la formation d’un nombre insuffisant de docteurs français. Alors quelles explications possibles ?
    Je n’en vois guère que deux :
    – la qualité de nos docteurs : une bonne partie des jeunes Français qui seraient les plus doués pour la recherche s’orientent vers d’autres activités, laissant la place dans les écoles doctorales à d’autres jeunes aux capacités plus limitées,
    – un mauvais emploi de ces docteurs que nous produisons en nombre suffisant mais que nous ne savons pas utiliser.
    Il me paraît donc beaucoup plus important de nous attaquer à ces deux problèmes que de vouloir augmenter sans trop nous demander pourquoi le nombre de doctorats scientifiques décernés tous les ans.

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