La France malade des corporatismes. 2- Les profs de prépas, des vaches sacrées ?

L’auteur est lui-même passé par une « prépa ». Il en a apprécié les enseignants. Il n’a aucun compte personnel à régler. Avant d’entrer dans ce sujet piégé, mieux vaut commencer par quelques remarques préalables.

Remarques préalables

1- Par rapport aux traders, aux spéculateurs, aux banksters, aux rentiers, ou plus simplement par rapport aux dirigeants des entreprises privées (voire publiques) ou à certaines professions libérales, le revenu des profs de prépa n’a rien de scandaleux.  Même si on retient les chiffres de la Cour des comptes (qui décompte, à juste titre, le revenu des « colles »), à savoir « pour des professeurs agrégés, ayant 10 à 20 ans d’ancienneté, les traitements nets étaient entre 32.143 et 79.677 euros par an. Pour des professeurs de chaire supérieure de 25 à 35 ans d’ancienneté, l’écart allait de 36.879 à 102.609 euros par an » (Les Echos, 09/12/2013).

2- Même si ces salaires excèdent largement ceux couramment pratiqués dans la fonction publique et notamment dans l’ES-R, il n’y a pas lieu de s’étonner de la réaction de défense des profs de prépas. On a vu, il y a peu, que des gens qui gagnent indûment 2, 5, voire 10 fois le salaire d’un prof de fac en fin de carrière se mettent à hurler à la mort dès lors que leurs impôts augmentent de 5 % : voir la campagne de la droite sur « la fiscalité confiscatoire » et celle de ce pauvre Moscovici sur le « raz-le-bol-fiscal ».

3- La multiplication des activités rapportant des rémunérations « annexes » ou « complémentaires » a conduit aussi à des écarts de revenus considérables entre les E-C. C’est le cas pour la plupart des professeurs de droit, de médecine ou de gestion, pour qui le titre de « professeur des universités » ouvre sur des revenus bien supérieurs au salaire de base. Mais cela existe aussi en SHS et en Sciences, non seulement du fait des heures supplémentaires universitaires, mais aussi parce que la plupart des écoles d’ingénieur, de commerce ou Sciences-po n’ont que peu de statutaires et fonctionnent, ce qui est très avantageux, sur des heures pratiquées par des universitaires. Ca arrange tout le monde… sauf le potentiel de recherche car chaque heure-sup que fait un chercheur ou un E-C revient de facto à diminuer d’environ 3 heures son temps de recherche …

Un dialogue prépas-universités bloqué

– Alors pourquoi ne pas voir sympathiquement la protestation des profs de prépas ?  Parce que, à tort ou à raison, ils sont globalement perçus comme une corporation nombriliste, qui se dissocie le plus souvent des collègues du secondaire et qui visiblement ne se sent en rien concernée par les mouvements dans le supérieur, ni même par la nécessité de proposer un rapprochement avec l’Université.

– La réciproque n’est pas meilleure. Chez certains E-C il y a une forme de condescendance, voire de mépris pour cette qualification qu’est « l’agrégation du secondaire ». Quant à leurs propositions, elles se bornent trop souvent à la simple suppression des prépas et des Ecoles. Pourtant, phénomène amusant, on a vu des universitaires se mettre tout à coup à défendre les profs de prépa, simplement parce que tout ce qui s’oppose au PS est, actuellement, bon à prendre.

– Plutôt désespérante aussi est l’utilisation du terme « élite » pour caractériser les prépas et leurs profs contestataires aussi bien dans des articles de Libération que de l’Humanité. Parce qu’il y aurait l’élite, la prépa, et la poubelle, l’université. Affirmation d’autant plus stupide qu’il n’y a strictement aucun rapport entre une prépa à l’X ou aux ENS de Louis-le-Grand, Henri IV ou quelques Taupes ou Khâgnes en régions, et une prépa en amont d’un IEP ou d’une école privée du coin en marketing ou management. Avec tous les cas intermédiaires …

Adopter la méthode d’un rapprochement progressif Ecoles/Universités

A l’exception d’un long passage dans les conclusions des Etats-généraux de la recherche (Grenoble, 2004), passage qui est toujours d’actualité, peu de propositions ont été faites sur le sujet depuis des années, même si le Snesup-FSU a parfois essayé de s’y risquer.

– Il faut d’abord l’affirmer : on ne peut plus continuer avec un système dichotomique, même s’il y a certains parcours « croisés ». Ce système dual reproduit, statistiquement, l’origine sociale des étudiants et conduit, toujours statistiquement, à polariser les orientations : des agents du public via l’université et des cadres du privé via les écoles d’ingénieur ou de commerce.

– Mais inversement, la question n’est pas de démolir un système qui forme des ingénieurs dont nous avons bien besoin, plus généralement des cadres du tertiaire, sans en avoir tiré le meilleur parti, sans l’avoir intégré dans une politique de rapprochement avec les universités.

– On ne part pas de rien. L’objectif doit être, dans la durée, d’amplifier et de généraliser progressivement ce qui existe déjà ici ou là. Il faut d’abord noter qu’une proportion importante (plus de 30 %) de nos ingénieurs est formée dans des écoles internes aux universités, sans parler des écoles regroupées dans les Instituts Nationaux Polytechniques, qui ont un statut d’université. Au-delà, nombre d’écoles ont ouvert des voies de recrutement sur dossier dans des proportions significatives. Par exemple, Supélec recrute sur dossier à l’étranger, à l’université ou à l’IUT d’Orsay.

– Malgré leur mauvaise renommée, les PRES ont contribué à faire avancer les décloisonnements universités-écoles par le développement de cursus, de modules ou de laboratoires communs. Quelles que soient les critiques, nombreuses, qu’on peut formuler sur les CUE (Communautés d’universités et d’écoles), et plus particulièrement sur « l’université Paris-Saclay », il faut saluer le fait que l’École Polytechnique intègre la mention « Université Paris-Saclay » à son logo et abandonne celle de « ParisTech » (regroupement d’Ecoles). Pour y avoir travaillé 20 ans, l’auteur mesure l’importance idéologique et pratique que cela représente. L’auteur estime par contre dangereuse pour la société l’entrée des Ecoles privée dans les PRES et CUE, celles-ci cherchant à s’y introduire pour avoir droit, à moindre prix, de décerner des diplômes publics et reconnus comme tels.

Franchir une première étape pour les prépas

Mais dans ces rapprochements une chose n’a pas bougé, c’est la totale indépendance des prépas par rapport aux premiers cycles universitaires. Certes, la balle est dans le camp du gouvernement pour un aspect déterminant : donner aux premiers cycles universitaires des taux d’encadrement se rapprochant de celui des prépas. Mais au-delà, on peut se demander pourquoi les prépas dépendent toujours du « secondaire » et non du « supérieur » ? Pourquoi ne pas créer des liens entre les prépas de chaque lycée et l’université la plus proche ? Pourquoi certains cours de prépas ne seraient-il pas fait par des universitaires, alors que nombre de cours en premier cycle sont effectués par des PRAG ? Et puis, comment mettre ces premiers cycles, de prépas ou d’universités, en phase avec le progrès scientifique ?  Voilà quelques questions auxquelles la réflexion des profs de prépas pourrait utilement contribuer, au bénéfice de tous. « Jouer perso » ne peut que leur faire perdre le soutien de beaucoup de ceux qui, comme l’auteur, apprécient pourtant leur travail, leur compétence et leurs résultats.

Tous les cent ans environ, il faut savoir changer de siècle.

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