Emploi scientifique : le CIR pour les grands groupes, c’est de la « confiture pour les cochons ». 3-Le taux de chômage élevé des docteurs

Dans notre série sur l’emploi scientifique et le CIR, que l’actualité alimente chaque mois, nous abordons à présent l’un des points centraux démontrant l’inutilité du CIR : le scandale du chômage des jeunes scientifiques. Nous nous appuierons sur deux études très récentes (ref.1, ref.2). Nous reviendrons prochainement sur plusieurs sujets connexes : le trop faible nombre de docteurs formés par la France, le passage quasi-obligé par la précarité dans le secteur public à l’issue de la thèse ainsi que sur l’insuffisante reconnaissance du doctorat hors de la recherche.

Concernant l’emploi des docteurs, nous retiendrons la problématique développée dans le rapport du CGSP (ref.1 ): « La comparaison avec les pays de l’OCDE montre que la situation du marché du travail des titulaires de doctorat en France [10 % de chômeurs trois ans après la thèse] n’est pas due à une croissance du nombre de diplômés. Les autres pays de l’OCDE ont enregistré des taux de chômage très faibles alors que la croissance du nombre de diplômés y est beaucoup plus forte. » En d’autres termes : alors que le « taux de croissance annuel du nombre de thèses [en France est] parmi les plus faibles de l’OCDE », pourquoi avons-nous « un taux de chômage des docteurs près de trois fois supérieur à celui des pays de l’OCDE ? »

Un taux de chômage (10 %) qui reste trois fois supérieur à celui des autres pays

Le taux de chômage des docteurs, trois ans après le doctorat, se situe autour de 10 % depuis des années. Les données OCDE-Eurostat montrent (…) que le taux de chômage des titulaires de doctorat est faible dans la plupart des pays de l’OCDE (1). « Malgré les difficultés à mettre en parallèle des données de différentes sources, ces résultats sont comparés aux données en France issues des enquêtes « Génération » du Céreq. Les données pour les années 2006 et 2009 montrent que le taux de chômage des titulaires de doctorat [en France] y est en moyenne trois fois supérieur à celui observé dans les pays de l’OCDE (1) ».

Le Cereq (2) a assuré un suivi de la génération de diplômés du doctorat en 2007 en 2010 (Thèse + 3ans) et en 2012 (Thèse + 5 ans). Il montre que le taux de chômage se réduit de moitié entre 3 ans après la thèse et 5 ans après la thèse. « Parmi les docteurs, certains diplômés sont épargnés ceux qui bénéficient de financements pour la préparation du diplôme » : dans ces cas le taux de chômage chute de près de moitié. Par exemple, les docteurs « CIFRE » accèdent rapidement à l’emploi (96 % en un an et plus de 70 % en moins de trois mois) et un an après la soutenance de thèse, plus de 60 % de ces docteurs sont en emploi à durée indéterminée. Malheureusement, le nombre de ces thèses – qui portent sur un sujet intéressant une entreprise qui, du coup, co-finance le thésard – sont en chute de 8 % cette année (voir ce blog). Mais le CIR continue à monter …

Le Cereq a aussi relevé un « effet disciplinaire » : en effet, trois disciplines sont à la traîne en ce qui concerne le taux d’emploi et le taux élevé de contrats à durée déterminée : la chimie, les lettres et sciences humaines (LSH) et les sciences de la vie et de la terre (SVT). Ainsi, trois années après la soutenance de thèse, 30 % des docteurs de 2007 n’ont toujours pas accédé à un emploi permanent, c’est le cas de 45% des docteurs en SVT et de 32% de ceux en LSH.

La très grande carence de la recherche privée.

Où travaillent les jeunes docteurs ? Les résultats du Cereq montrent que « cinq années après la soutenance de thèse, les trois-quarts des docteurs en emploi exercent dans la recherche, un peu plus de la moitié dans la recherche publique et académique [52 %] et un quart dans la recherche privée (2) ». Les autres 25 %, « hors recherche », se partagent équitablement entre le public (10 %) et le privé (13 %). En d’autres termes, par rapport à l’objectif européen affiché à Lisbonne : atteindre 1 % du PIB pour la recherche publique et 2 % pour la recherche privée, nous sommes en fait dans un rapport strictement inversé quant au nombre de docteurs recrutés.

Comment l’expliquer ? Afin que le lecteur de ce blog n’ait pas l’impression d’avoir déjà lu maintes fois la même chose, précisons que ce qui suit, entre guillemets, est extrait du tout récent rapport (ref.1).

« Dans le secteur privé, le poids des docteurs dans les effectifs de chercheurs [est] structurellement faible. En France, la croissance des effectifs de chercheurs observée ces dernières années n’a pas bénéficié de manière significative aux recrutements des docteurs. (…). L’emploi des docteurs en entreprise croît dans une proportion plus faible que celle de l’effort de recherche du secteur privé. »

« En effet, même lorsqu’il s’agit de recrutements pour la fonction recherche, les entreprises privilégient les profils d’ingénieurs par rapport aux titulaires de doctorat (poids des grandes écoles, méconnaissance des universités par beaucoup d’employeurs, etc.). Ces derniers ne représentaient en 2009 que 13 % des chercheurs en entreprise (y compris les docteurs du domaine de la santé), contre plus de 54 % pour les ingénieurs (15 % niveau master, 11 % niveau bac+2). Il existe bien une réticence de nombreuses entreprises à recruter un docteur, même pour des postes de recherche. La nature des activités de recherche dans le privé, plus axées sur les travaux de développement de produits et de procédés que sur la recherche fondamentale, ne peut expliquer à elle seule un tel écart. Enfin, la formation des élites du secteur privé n’est sans doute pas neutre, les recruteurs étant eux-mêmes issus en grande majorité de filières non universitaires. »

« Comparée aux autres pays de l’OCDE, la faible insertion en entreprise en France des titulaires de doctorat est due en partie à un sous-investissement en R&D privée. (…) La faiblesse de l’investissement en recherche-développement y est en grande partie imputable au secteur privé. Ainsi, c’est moins une surabondance de diplômés de doctorat qu’une faiblesse de l’investissement en R&D du secteur privé qui explique la situation singulière de la France. »

 

(1)    http://www.strategie.gouv.fr/blog/wp-content/uploads/2013/10/DT_2013-07-Doctorants-final-22-10-valHM.pdf. « Les difficultés d’insertion professionnelle des docteurs. Les raisons d’une exception française », Commissariat Général à la stratégie et à la prospective, M. Harfi, Octobre 2013

(2a) http://www.cereq.fr/index.php/actualites/Les-docteurs-une-longue-marche-vers-l-emploi-stable  « Les docteurs : une longue marche vers l’emploi stable », J. Calmand,  Centre d’études et de recherches sur les qualifications, Novembre 2013.

(2b) http://www.cereq.fr/index.php/publications/Net.Doc/L-insertion-des-docteurs-Interrogation-en-2012-des-docteurs-diplomes-en-2007, « L’insertion des docteurs. Interrogation en 2012 des docteurs diplômés en 2007 », J. Calmand et I. Recotillet, Centre d’études et de recherches sur les qualifications, Novembre 2013.

 

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