II- Doctorat : les femmes, les disciplines et les étrangers

Un examen plus ciblé des résultats globaux sur le nombre de doctorats (voir article précédent) nous conduit à nuancer certaines conclusions. Contrairement à une idée reçue, notre situation en sciences, bien que médiocre sur le plan européen, est bien meilleure que la situation en SHS. Enfin, du fait taux élevé de doctorats délivrés à des étrangers qui ne resteront pas en France, les chiffres globaux donnent une idée trop flatteuse de notre situation : en 10 ans le nombre de doctorats soutenus par des français baisse de 20 %. Pour atteindre 3 % du PIB pour la recherche dans 10 ans, il faut aller vers un doublement du nombre de docteurs français formés par an.

Pour une version de cet article avec Tableaux et Figures, voir : http://sncs.fr/spip.php?article3506

 1-     Partout, une place plus grande pour les femmes

 

Seul indicateur inclinant à l’optimisme dans l’enquête de l’OST (4), la proportion de femmes parmi les doctorats soutenus passe, en France, de 38,9 % en 1998 à 43,6 % en 2011. On approche donc de la parité. Mais même avec ce résultat positif, nous sommes en dernière position des 5 pays étudiés par l’OST (Tableau 1), après l’Italie (53,2 %), l’Espagne (47,4 %), le Royaume-Uni (45,2 %) et l’Allemagne (45 %). Cette situation est sans doute liée au fait que les thèses de sciences sont dominantes en France, alors même que la proportion de femmes y est plus faible. En effet, les femmes représentent, en 2010 (3), 43,8 % des doctorats soutenus en Droit et Sciences politiques, 45,2 % en Economie et gestion, 57,2 % en Lettres et SH, mais 37,7 % seulement en Sciences.

Les données de l’OCDE, qui portent sur 2009 (7), plus compètes et en cohérence avec les précédentes, indiquaient un taux moyens de femmes de 46 % pour les pays de l’OCDE. Trois raisons, imbriquées, semblent expliquer le taux élevé de cet indicateur pour certains pays :

(i) L’existence d’actions pour une égalité homme/femme : la Suède (48 % de femmes), la Finlande (53 %) ; (ii) Un fort taux de SHS parmi les doctorats délivrés : Etats-Unis (52 %), Pologne 51 % ; (iii) Enfin, une certaine dévalorisation du doctorat : certains pays, qui ne brillent pas par la place des femmes, ont néanmoins un taux élevé de femmes doctorants (Portugal 62 %, Espagne 49 %) vu le caractère médiocre des carrières d’ES-R (salaires, chômage des docteurs).

Inversement, les faibles taux de docteurs femmes en Corée (30 %) et au Japon (27 %) reflètent un retard dans l’égalité homme-femme dans la société et expliquent la position (encore) modeste de ces pays quant au nombre global de docteurs par habitant.

2-     En France, 60 % des nouveaux docteurs sont des scientifiques

 

La part des diplômes de sciences à partir des données NSF-2008 (6), a été obtenue en retranchant le nombre de doctorat en « Social/behavioral sciences » de celui de la rubrique « S&E » (Science et ingénierie). La France, avec une proportion de près de 60 % de thèses en sciences, est largement en tête (avec la Chine). Inversement, cela signifie qu’elle est en situation de grande faiblesse en SHS, contrairement à une idée reçue.

Mais même en Sciences, avec 6600 docteurs/an en 2008, la France reste derrière l’Allemagne (9900), le Royaume-Uni (7200) et, compte tenu de sa population, elle fait beaucoup plus mal que des pays comme le Portugal, l’Autriche, la Finlande, la Suisse ou la Suède. Il reste que, hors de l’Europe, même s’il est en progrès rapide, le doctorat n’est pas encore une voie royale d’accès aux emplois de cadres dans l’industrie privée, comme en témoigne le modeste nombre de doctorats en sciences dans des pays comme le Japon ou les Etats-Unis, pays où, de plus, une part significative des cadres vient de l’étranger.

Nous avions achevé cette analyse quand nous avons découvert un excellent article intitulé : « Doctorats scientifiques : y a-t-il un retard français ? » (8). Il se basait sur une étude de l’OCDE de 2009 (7).

Les résultats de cette étude convergent avec les nôtres, ce qui est rassurant. Nous partageons en particulier ce diagnostic : « L’Europe est solidement installée dans la position de plus important fournisseur mondial de docteurs en sciences et en ingénierie : à moyen terme, seule la Chine paraît en mesure de remettre en cause cette supériorité. (…) La France est dans une position médiane [médiocre ?] en Europe. (8) (…) Il existe un fort décalage entre l’importance de la recherche menée aux États-Unis (…) et leur production très insuffisante de diplômés scientifiques de niveau master et doctorat ». L’article souligne qu’aux Etats-Unis « la désaffection de leurs jeunes pour les études scientifiques fait qu’ils ne disposent tous les ans pour leurs futurs doctorants que d’un vivier très insuffisant d’environ 80 000 nouveaux masters de sciences et d’ingénierie (dont 30 000 pour des étrangers). 50 000 diplômes bac+5 scientifiques (masters et ingénieurs) dont moins de 10 000  pour des étrangers. (8) » pour la France.

Par contre nous sommes moins optimisme que l’auteur cité sur la situation française pour les doctorats scientifiques, bien qu’à partir de données communes (Figure 3) et ce pour 4 raisons.

– (i) la position française est, comme déjà souligné, plus que médiocre en Europe.

– (ii) depuis plus de 10 ans, la France recule. Compte tenu du temps nécessaire à la formation des docteurs, la situation continuera à s’aggraver pendant au moins 5 ans, même s’il y avait un changement de politique dès aujourd’hui.

– (iii) la France est l’un des pays qui a le plus fort taux de doctorats soutenus par des étrangers potentiellement partants, ce qui diminue d’autant les docteurs disponibles pour renforcer le potentiel scientifique.

– (iv) Atteindre 3 % du PIB suppose d’accroître de 33 % le nombre de chercheurs.

3-     40 % de doctorats soutenus par les étrangers en France

 

Quel est le rapport entre les chiffres donnés jusqu’ici et les besoins d’un pays ? Pas facile à évaluer. La France est le pays (peut être avec le Royaume-Uni) qui a le plus fort taux de docteurs étrangers. Pour l’essentiel, ceux-ci ne resteront pas dans le pays. Inversement, il est probable que des « petits » pays fortement contributeurs en docteurs alimenteront les pays déficitaires comme les Etats-Unis.

 En France, d’après l’OST (4), la proportion de doctorats soutenus par des étrangers n’a cessé de croître pendant 10 ans, passant de 20 % en 2001 à 40 % en 2011. Ces doctorants viennent pour 38 % d’Afrique, 30 % d’Asie, 21 % d’Europe et 10 % d’Amérique. Bien évidemment, cela témoigne d’une attractivité réelle des laboratoires français. Mais dans le même temps le nombre de docteurs français diminue. A partir des données globales de l’OST, on peut évaluer qu’il y avait 8323 docteurs français en 2001 et seulement 6870 en 2011, soit une chute de près de 20 % !!!

Qu’en est-il du nombre de doctorants « nationaux » et potentiellement sur le marché du travail dans les différents pays ? Nous ne disposons que d’éléments très partiels. Ainsi, l’étude des 5 pays recevant le plus d’étudiants « internationaux » nous confirme que si 41 % des doctorats sont soutenus par des étrangers en France, le chiffre équivalent n’est que de 21,7 % en Allemagne et de 26,2% en Australie. D’après une autre source (10-11), « La NSF précise que la part des étudiants internationaux dans les formations doctorales en science et en ingénierie [dont des sciences sociales] avait atteint un record en 2007, avec 41% des inscrits » aux Etats-Unis. Il apparaît donc que la France se situe (avec le Royaume-Uni ?) parmi les rares pays ayant un très fort taux de doctorants étrangers. Une approche par trop globale du nombre de doctorats délivrés en France donne donc une vision optimiste de sa position, et surtout une vision exagérée quant au nombre de docteurs disponibles.

4-     Il faut doubler le nombre de chercheurs français formés

 

La France dispose donc annuellement de 6900 nouveaux docteurs « français », dont 2800 en sciences. Dans les calculs qui suivent la référence au docteur français pour évaluer les besoins de formation ne signifie évidemment pas une « préférence nationale », mais reflète simplement le fait qu’il serait saint qu’il y ait un équilibre entre les docteurs français qui s’expatrient et les docteurs étrangers qui viennent travailler en France. Pour quels besoins ?

Dans le premier cas, on s’inscrit dans la continuité de 10 ans de droite : il suffit alors de remplacer les départs en retraite dans l’ES-R public. En moyenne et par an : 1500 E-C et 1500 chercheurs et ingénieurs des EPST, des EPIC et des EPA. Soit 3000 docteurs. Auxquels il faut ajouter la moitié des actuels docteurs recrutés dans la recherche privée ou hors recherche, soit environ 3500 (voir article précédent).

Dans le deuxième cas, on veut parvenir à 3 % du PIB pour la recherche. Sans même parler ici du taux d’encadrement de l’enseignement supérieur, cet objectif exige d’accroître de 30 % l’effort de recherche et donc, en première approximation, d’augmenter l’emploi scientifique, surtout au niveau du doctorat.

(i) A ce niveau, on peut considérer qu’on a environ 70000 E-C et 40000 chercheurs et ingénieurs d’EPST et d’EPIC, soit un total de 110000. Augmenter de 30 % ce potentiel en 10 ans suppose de créer, en plus du remplacement des départs en retraite, environ 3600 postes/an. Dans la répartition disciplinaire, il faut se souvenir que 24 % seulement des docteurs viennent de lettres, langues, sciences humaines, ce qui n’est pas sans poser des problèmes pour l’avenir.

(ii) Quid des 150000 chercheurs du secteur privé ? Si on se donne pour objectif que la moitié des nouveaux recrutés soient titulaires d’un doctorat, un accroissement de 30 % du potentiel nécessite 2500 docteurs/an de plus, sans parler du remplacement des départs en retraite.

(iii) En considérant qu’il serait bien aussi que quelques centaines de docteurs de plus irriguent d’autres activités que la recherche, on tombe bien sur l’objectif de doubler le nombre de docteurs français formés par an.

Bien entendu il ne s’agit pas de former des docteurs pour faire des chômeurs. C’est d’abord la relance de l’ES-R public et de la recherche privé qui importe pour atteindre les 3% du PIB, avec un plan pluriannuel de l’emploi scientifique intégrant des débouchés pour les docteurs et prévoyant d’aller vers le doublement du nombre de docteurs français ou restant en France. On peut qualifier d’utopique cet objectif, mais il est la condition nécessaire pour atteindre un jour 3 % du PIB pour la recherche.

 

Prochain article : III- Le devenir des docteurs

(1-7) Voir article précédent

(8) http://rachelgliese.wordpress.com/2012/09/28/doctorats-scientifiques-y-a-t-il-un-retard-francais/, Doctorats scientifiques : y a-t-il un retard français ? (9)http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/etude_prospect/chiffres_cles/fr/brochure_campusfrance_chiffres_cles_n6_2011.pdf. Les étudiants internationaux : chiffres clés CampusFrance 2011

(10)http://highereducation.frenchculture.org/news/evolution-de-la-part-des-etudiants-internationaux-sur-les-campus-americains.

 (11) http://www.nsf.gov/statistics/infbrief/nsf10324/ . Foreign Science and Engineering Students in the United States

 
 
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3 Responses to “II- Doctorat : les femmes, les disciplines et les étrangers”

  1. Alcouffe Says:

    Bonjour,
    je doute fort de votre affirmation « Pour l’essentiel, ceux-ci ne resteront pas dans le pays ». J’ai étudié la situation des docteurs maghrébins pour l’UE il y aura bientôt 20 ans (enquête REIST) et nous avions vu que plus de la moitié des docteurs restait en Europe (ce qui est aussi la proportion des docteurs « étrangers » des US. Je doute que l’on ait un tel renversement de tendance depuis.
    enfin, je ne sais pas ce qui est « sain » pour l’économie nationale mais je doute qu’il y ait un pourcentage « saint » à respecter.
    cordialement
    A. Alcouffe
    professeur émérite de sciences économiques

  2. Henri Audier Says:

    Merci de l’information. Je n’ai pas trouvé de données globale sur le sujet. Votre chiffre que me semble d’autant plus plausible que je n’en ai pas d’autres. Il en effet probable que nous effectuons un « brain-drain » pas négligéable. Mais si on le prend en compte, il faut aussi prendre en compte la fuite des cerveaux dont un article récent du journal Le Monde montrait qu’il était en croissance rapide.
    H. Audier

  3. François Says:

    Un taux élevé d’étrangers parmi les nouveaux docteurs n’est pas spécifique à la France (c’est plutôt l’Allemagne qui a un taux d’étrangers exceptionnellement bas).
    Si vous allez sur http://www.nsf.gov/statistics/sed/2012/data_table.cfm
    et cliquez sur la table 17, vous verrez qu’aux Etats-Unis le taux d’étrangers parmi les nouveaux docteurs en sciences physiques, maths, informatique et engineering est de 49%.
    D’autre part le fait qu’en France les doctorants étrangers dans ces disciplines proviennent souvent de pays « en voie de développement » est à la fois un point négatif (faible attractivité de la France vis-à-vis des étudiants du reste du monde développé) et un avantage (peu de retour de ces nouveaux docteurs vers leurs pays d’origine qui ne leur offrent pas de débouchés).

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