Le doctorat. III- Le devenir des docteurs

(Voir aussi les parties I et II)

Nous retiendrons ici la problématique d’un rapport récent (1) : alors que le « taux de croissance annuel du nombre de thèses [en France est] parmi les plus faibles de l’OCDE », pourquoi avons-nous « un taux de chômage des docteurs près de 3 fois supérieur à celui des pays de l’OCDE ? »

Il vient d’être montré dans les parties I et II de cette série d’articles que la France ne forme pas assez de docteurs. En 2011, d’après l’OST, la France a formé 11.500 docteurs très loin derrière le Royaume-Uni (20.000) et l’Allemagne (27.500). En douze ans, la part de la France dans les doctorats soutenus dans l’UE tombe de 14,5 % à 9,9 %.

 1- Un taux de chômage des docteurs trois fois supérieur à celui des autres pays

Pourtant, le taux de chômage des docteurs, trois ans après le doctorat, se situe, depuis des années, en France autour de 10 % alors qu’il est faible dans la plupart des pays de l’OCDE (1).

« Malgré les difficultés à mettre en parallèle des données de différentes sources, ces résultats sont comparés aux données en France issues des enquêtes du Céreq. Les données (pour 2009) montrent que le taux de chômage des titulaires de doctorat est en moyenne trois fois supérieur à celui observé dans les pays de l’OCDE (1) ».

Le Cereq (12) a assuré un suivi de la génération 2007 de diplômés du doctorat en 2010 (Thèse + 3ans) et en 2012 (Thèse + 5 ans) : le taux de chômage se réduit de moitié entre 3 ans après la thèse et 5 ans après celle-ci. « Parmi les docteurs, certains diplômés sont épargnés, ceux qui bénéficient de financements pour la préparation du diplôme » : dans ces cas le taux de chômage chute de près de moitié. Plus encore, « les doctorants CIFRE » accèdent rapidement à l’emploi (96 % en un an et plus de 70 % en moins de trois mois) et un an après la soutenance de thèse, plus de 60 % de ces docteurs sont en emploi à durée indéterminée. Malheureusement, le nombre de ces thèses – qui portent sur un sujet intéressant une entreprise qui, du coup, co-finance le thésard – sont en chute de 8 % cette année. Mais le CIR continue à monter …

 2- La très grande carence de la recherche privée.

Où travaillent les jeunes docteurs ? D’après le Cereq (12) 3 ans après la thèse :

– 48 % sont dans la recherche publique (dont 40 % en CDD),

– 20 % dans la recherche privée (dont 15 % en CDD),

– 13 % dans le secteur public hors recherche (dont 30 % en CDD),

– 19 % dans le secteur privé hors recherche (dont 21 % en CDD),

Qu’en est-il après 5 ans ? « Cinq années après la soutenance de thèse, les trois-quarts des docteurs en emploi exercent dans la recherche, un peu plus de la moitié dans la recherche publique et académique [52 %] et un quart dans la recherche privée ». Les autres 23 %, « hors recherche », se partagent équitablement entre le public (10 %) et le privé (13 %). En d’autres termes, par rapport à l’objectif européen affiché à Lisbonne qui préconise d’atteindre 1 % du PIB pour la recherche publique et 2 % pour la recherche privée, nous sommes en fait dans un rapport strictement inversé quant au nombre de docteurs recrutés.

Le rapport déjà cité (1) précise: « Dans le secteur privé, le poids des docteurs dans les effectifs de chercheurs [est] structurellement faible (…). Même lorsqu’il s’agit de recrutements pour la fonction recherche, les entreprises privilégient les profils d’ingénieurs par rapport aux titulaires de doctorat (poids des grandes écoles, méconnaissance des universités par beaucoup d’employeurs, etc.). Ces derniers ne représentaient en 2009 que 13 % des chercheurs en entreprise.

« Comparée aux autres pays de l’OCDE, la faible insertion en entreprise en France des docteurs est [aussi] due en partie à un sous-investissement en R&D privée. (…) Ainsi, c’est moins une surabondance de diplômés de doctorat qu’une faiblesse de l’investissement en R&D du secteur privé qui explique la situation singulière de la France (1). »

 3- Le scandaleux bizutage des jeunes docteurs dans la recherche publique

« Pour les docteurs [qui ne sont pas chômeurs], le non-accès au contrat stable reste le principal écueil. Au premier emploi, 70 % des docteurs diplômés en 2007 sont en emploi à durée déterminée (CDD)[y compris les ATER]. Trois années après la soutenance de thèse, en 2010, 30% sont toujours dans cette situation, contre 25 % pour les diplômés de master et 7 % pour ceux des écoles d’ingénieurs (12). » 5 ans après la thèse, ils sont encore près de 15 % en CDD.

La raison en est que près de la moitié des docteurs ont un emploi dans la recherche publique à Thèse + 3. « Or, dans ce secteur, la précarité en début de carrière est presque la norme. (…) La forte proportion de docteurs sans contrat stable provient donc en partie de la part élevée d’emplois à durée déterminée au sein de la recherche publique et académique, où 40 % des docteurs en emploi en 2010 ont un CDD contre 15 % dans la R&D privée ». La part des docteurs en CDD dans la recherche publique atteint 55% pour les diplômés de SVT. (…) La proportion de docteurs de la promotion 2007 en CDD chute de 40% en 2010 à 15% en 2012. Cinq ans après la thèse, le bizutage du jeune docteur s’estompe. A nettement plus que 30 ans …

« La norme d’emploi dans le secteur de la recherche publique est un autre aspect explicatif. En effet, la part croissante de la recherche financée sur projet [exemple : l’ANR] a entraîné une augmentation du recours à l’emploi non permanent. De plus, le nombre des enseignants non permanents s’est accru de 22 % pour atteindre 27 % des effectifs d’enseignants du supérieur en 2012 (12). »

Cette substitution des CDD aux emplois statutaires a pour conséquence, par exemple, que l’âge de recrutement au CNRS pour les CR2 passe de 30 ans en 2001 à 32,2 ans en 2012 et passe de 35,5 ans en 2001 à 37,7 ans en 2012 pour les CR1 (Bilan social du CNRS).

Pour les aspects traités dans cet article on lira aussi avec intérêt « L’état de l’emploi scientifique en France » (5), une autre publication du CEREQ (12), mais surtout le rapport remarquable du député socialiste Emeric Bréhier (13) auquel nous avons emprunté le titre du prochain article.

 

Prochain article : IV- Le doctorat : « Un diplôme culturellement déconsidéré »

(1-11) : Voir parties I et II

http://blog.educpros.fr/henriaudier/2014/03/02/le-doctorat-i-sa-trop-modeste-place-en-france-2/
http://blog.educpros.fr/henriaudier/2014/03/06/ii-doctorat-les-femmes-les-disciplines-et-les-etrangers/
 
(12) http://www.cereq.fr/index.php/publications/Net.Doc/L-insertion-des-docteurs-Interrogation-en-2012-des-docteurs-diplomes-en-2007, Julien Calmand, Isabelle Recotillet, Centre d’études et de recherches sur les qualifications, 2013.
 
(13) http://www.assemblee-nationale.fr/14/budget/plf2014/a1429-tIX.asp, Assemblée Nationale, Rapport de E. Bréhier, Octobre 2013,
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