Le désintox du « désintox » Lettre à la direction d’Arte France et à Mme Elisabeth Quin

Mesdames
L’émission « Désintox » en date du 23 septembre dernier, émission que j’apprécie généralement beaucoup, a pris pour cible une déclaration de Thierry Le Paon à propos de la situation de la recherche française. Et à tort. Certes, le secrétaire général de la CGT a adopté une formule bien trop rapide en affirmant en substance que « la France n’avait jamais connu aussi peu de chercheurs qu’aujourd’hui ». Mais malheureusement les données mobilisées pour le contredire sont fausses.

En effet, la contre-argumentation utilisée a, visiblement, été puisée dans un document ministériel intitulé : « L’état de l’emploi scientifique en France », (http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid72997/l-etat-de-l-emploi-scientifique-en-france.html), qui lui-même se contente, entre autres, de reproduire les déclarations des entreprises quant au nombre de chercheurs qu’elles emploient ou financent. Or, ces déclarations sont largement surestimées parce que beaucoup d’entreprises y ont intérêt : en baptisant « chercheurs » des personnels de production ou autres, elles gonflent le nombre officiel de leurs chercheurs et majorent ainsi le Crédit Impôt Recherche que leur accorde Bercy (les salaires des chercheurs constituent la plus grosse partie des dépenses de recherche). Ce qui s’apparente à un détournement est bien connu et dénoncé depuis très longtemps bien au-delà des seuls scientifiques et des instances des organismes de recherche, mais comment en serait-il autrement dès lors que les niches fiscales servent aussi d’instruments pour évaluer la réalité ? Il est regrettable que votre émission soit tombée dans ce panneau. Car si tout cela est bien complexe, il y a des preuves…

Au nom du syndicat le plus représentatif des chercheurs, j’ai personnellement montré à plusieurs reprises que ces données sont inutilisables à l’état brut pour asseoir une politique de la recherche. En voilà trois exemples, mais d’autres sont disponibles notamment sur le site du SNCS-FSU et sur mon blog sur EDUCPROS, avec des graphiques éloquents. Ainsi, dans l’article « CIR [pour Crédit Impôt Recherche] : le triomphe des voleurs » (http://sncs.fr/CIR-le-triomphe-des-voleurs-28-10), j’écrivais : « le document ministériel « L’état de l’emploi scientifique, 2013  » publie une figure qui montre que, depuis 10 ans, le « stock » de chercheurs des entreprises s’est accru chaque année de 7,5 % en moyenne (avec un pic pour 2006-2007-2008) contre seulement 1% dans le secteur public (souvent en CDD). Ces chiffres, repris par l’OCDE, sont malheureusement incompatibles avec leurs autres données. En effet, d’une part, il est mentionné que le nombre de chercheurs du secteur privé comparé à celui des chercheurs du public s’est accru de 50 % en 10 ans. D’autre part, d’après l’OCDE, les dépenses de R & D des entreprises et celles du secteur public sont restées dans un rapport constant. Cherchez l’erreur ! Le Syndicat national des impôts ne disait rien d’autre quand il affirmait que certaines entreprises avaient « repeint  » nombre de personnels en chercheurs, pour toucher plus de CIR. »

Plus récemment, dans « Combien de chercheurs dans les entreprises, la grande patouille » (http://sncs.fr/spip.php?article3596) j’indiquais que le ministère avait publié une « note » http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid81030/les-chercheurs-en-entreprise-en-2011.html) où malheureusement il persévérait dans ses évaluations fallacieuses : « Cette note s’accompagne d’un graphique encore plus optimiste que les données déjà citées : en dix ans, la part des chercheurs industriels par rapport au nombre d’actifs aurait presque doublé, alors que les dépenses de recherche des entreprises versus le PIB stagnaient totalement !!! ».

Comme nous avions mis le doigt sur la plaie, cette note du ministère essayait toutefois, mais en s’enfonçant finalement davantage encore, de répondre à nos arguments en affirmant : « Entre 2001 et 2011, le coût global moyen d’un chercheur diminue dans les entreprises, passant de 254 k€ à 175 k€ par ETP (en volume), soit – 31 %. À cela principalement deux raisons qui se cumulent : la baisse importante du niveau d’appui du chercheur (cet effet de structure justifie à lui seul les deux tiers de la baisse), et la diminution de la part des frais généraux. » En d’autres termes, à salaire et charges donnés, c’est de près de 50 % que les « coûts d’accompagnement » (comprendre le personnel technique et les moyens de travail) du chercheur auraient baissé ! Dans un contexte de sophistication des appareillages comme des produits utilisés, cela est évidemment strictement impossible !!!

Dernière remarque : votre émission fait état du fait que la France est sur le podium quant au nombre de chercheurs par habitant. Mieux : elle devancerait l’Allemagne ! C’est, il est vrai, mot pour mot ce qu’a déclaré Geneviève Fioraso. Dans « Les mémoires d’outre-tombe de Valérie Pécresse aux éditions Fioraso » (http://sncs.fr/Les-memoires-d-outre-tombe-de ) nous avons fait un sort à cette affirmation pleine de contradictions : « Pourtant l’Allemagne fait mieux que la France pour le financement de la recherche universitaire (0,52 % du PIB contre 0,48 %), pour le financement de la recherche des organismes d’État (0,42 % contre 0,32 %). L’Allemagne fait beaucoup mieux que la France pour la recherche dans les entreprises (1,94 % du PIB contre 1,42 %). Elle forme 27 000 docteurs par an et nous 12 000. Et l’Allemagne aurait moins de chercheurs que nous pour 1000 actifs !!! » Miraculeux.

Si prochainement vous désiriez parler de la recherche, c’est très volontiers que nous mettrons à votre disposition toutes les informations dont nous disposons et toutes les analyses que nous diffusons auprès de la communauté scientifique.

Bien Cordialement
Henri Audier
Membre du Bureau National su Syndicat national des chercheurs scientifiques. Ancien membre du Conseil d’Administration du CNRS et du Conseil supérieur à la recherche et à la technologie.

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