Sélection à l’entrée de l’université. 2- Pour éviter les accidents, la SNCF n’accroche plus le dernier wagon.

Encore plus significatives que les propositions de Bertrand Monthubert et de Sophie Béjean (BM-SB) : les réactions des lecteurs, qui s’expriment à la suite.

Elles montrent la grande disparité du milieu. Il est intéressant de noter que les nombreuses contributions critiques oscillent entre l’accusation « de cracher sur les filières d’enseignement qui fonctionnent en France [les écoles] pour justifier des dysfonctionnements de l’université » et celle, exactement contraire, selon laquelle « on voudrait préserver le pré-carré des grandes écoles qu’on ne s’y prendrait pas mieux ».

Les contributions généralement positives

Un premier groupe de contributions – la grande majorité – sont constructives et s’insèrent globalement dans le cadre souple proposé par BM-SB. Je me garderai bien d’en faire la synthèse. Appartient à ce même groupe « positif » le cri du cœur de la contribution A qui, en fait, se pose les mêmes questions que BM-SB quant aux prérequis, même si la réponse qu’elle suggère est très différente : « Nous vous demandons de nous envoyer des élèves avec un minimum de prérequis pour suivre les cours du supérieur. Je vous informe que les élèves quotas dans les IUT fléchés de force par le recteur ne savent pas extrapoler une pente d’une droite. Le différentiel avec les autres élèves et considérable. Il faudrait élaborer de nouvelles filières qui délivreraient un diplôme style bac amélioré pour eux. »

       « Apprendre la nécessite de faire des efforts »

Plus positive encore et particulièrement intéressante est la contribution B : « Je pense que l’accès à une formation doit passer par une forme de contrat moral entre l’étudiant et le responsable et l’équipe de formation. C’est une illusion de croire que l’absence de sélection (donc l’absence de contrat) est vertueuse. (…) Je pense donc qu’il faut aller plus loin que « l’orientation » vers une forme de contrat entre le futur apprenant et les formateurs, ce qui peut s’apparenter à une forme de sélection. Apprendre la nécessité de faire des efforts, c’est difficile. Les jeunes qui s’orientent vers les filières sélectives ont tous bien compris cela. Il ne faut pas que le versant de la « non sélection » soit compris comme l’espace du facile. Plus personne ne veut de cela aujourd’hui ! il faut donc sélectionner ! Absolument ! ». Je n’appelle pas cela « sélectionner », mais j’approuve d’autant plus le contrat moral proposé que j’ai l’exemple d’une licence de mathématiques (dont le taux d’échec était élevé) au sein de laquelle un groupe d’étudiants s’est engagé (i) à suivre les cours, (ii) à remettre un devoir par mois et (iii) à se soumettre à des « colles ». Le taux de réussite de ceux qui se sont engagés a été proche de 100 %. Encore faut-il avoir les moyens financiers pour généraliser ces expériences.

 Encore, la confusion entre orientation et sélection

Une autre série de réactions, qui se veulent très critiques, ne font qu’affirmer autrement les propositions de BM-SB. C’est le cas de la contribution C qui commence par une agression : « Comment peut-on se tromper à ce point ? On voudrait préserver le pré carré des grandes écoles qu’on ne s’y prendrait pas mieux. Car soyons clairs : refuser la sélection à l’université, c’est envoyer la quasi-totalité des bacheliers motivés vers les autres systèmes. » Mais, ses conclusions sont proches de celles de BM-SB, sauf qu’on appelle ici « sélection » ce que BM-SB appellent « orientation » : « Il faut sans doute que chaque bachelier qui le souhaite puisse poursuivre des études supérieures, mais il n’y a aucune raison que les universités soient contraintes d’accepter l’ensemble de ceux qui ne le sont pas ailleurs. Mettons en place un système de sélection globalisé, incluant toutes les filières du supérieur, à l’échelon national, et qui garantisse à chacun une place dans le supérieur. »

 Les règlements de compte et les pseudo-élitistes

Un troisième type de contributions s’inscrit dans un contexte tout autre que celui d’un débat, et relève davantage du règlement de compte, de l’expression haineuse voire d’un corporatisme exacerbé. Il en est ainsi de la contribution D : « Monsieur Bertrand Monthubert, nous attendons avec impatience de votre part la suppression de la sélection aux Ecoles Normales Supérieures (ULM, Cachan, Lyon) …il faut aller jusqu’au bout de votre logique d’égalitarisme. » Pourquoi l’auteur, tant qu’il y est, ne propose-t-il la suppression d’HEC et autres Ecoles de commerce ? Car si le problème des (grandes) écoles est posé, notamment par BM-SB, le cas des ENS est très mal choisi : les ENS fournissent très majoritairement des enseignants, et on en cherche dans de nombreuses disciplines. Et comme elles effectuent des pré-recrutements dans la fonction publique (les normaliens sont des élèves-fonctionnaires), il y a un concours. Quoi de plus normal dans ce cas ?

 J’ai gardé pour la fin la contribution E qui rend dubitatif : son auteur a-t-il été motivé par la défense corporative de ses prétendus titres et/ou par une accumulation de haine ? Car il faut bien cela pour écrire : « Bertrand Monthubert et Alain Trautmann voilà deux personnalités qui n’ont d’autres idées que de cracher sur les filières d’enseignement qui fonctionnent en France pour justifier des dysfonctionnements de l’université et qui ne se privent jamais de grimper sur leur piédestal pour le faire. » Et il ne faut pas se prendre pour rien (et se surestimer beaucoup) pour affirmer : « Difficile de constater qu’en 2014 on trouve encore à des postes de responsabilité des idéologues bornés ».

 Mais le fond de la question, c’est que son auteur mobilise une phraséologie injurieuse au service d’une défense inconditionnelle de la sélection, ce qui ne saurait masquer que l’argumentation développée, primaire, relève du café du commerce. Pas la moindre démonstration, simplement une série de questions ou d’affirmation « de bon sens » auxquelles les propositions de BM-SB répondent d’ailleurs largement : « L’objectif avoué est tristement vide de sens. Il est simplement d’atteindre un objectif chiffré (50% d’une classe d’age diplômée de licence, tous les bacheliers accédant à l’ens. supérieur), coûte que coûte, pour se donner l’illusion d’un égalitarisme tant désiré. Et après? En quoi l’absence de sélection attire-t’elle [sic : l’auteur n’est donc pas un enseignant] les talents (tant sur le plan national qu’international?) en quoi stimule-t’elle [re-sic] l’apprentissage? En quoi permet-elle aux étudiants égarés de s’épanouir? Béjean et Monthubert veulent nous faire croire que payer a priori le coût induit par l’échec supplémentaire (et massif) d’étudiants perdus dans des filières inadéquates est intelligent, et même nécessaire. »

Donc, braves gens, le problème est simple : il n’y a aucun devoir du système éducatif (dont l’enseignement supérieur) pour donner une qualification à chacun ; inutile de réfléchir aux problèmes d’orientation, de pédagogie, de pluralité des voies ou de moyens : il suffit de fermer l’université à 20 % des candidats et tout sera pour le mieux pour tout le monde.

 L’idée n’est ni nouvelle, ni originale : il y a deux décennies, après une longue enquête, la SNCF a constaté que le dernier wagon était toujours la victime des accidents de trains. Depuis ce constat, la SNCF n’accroche plus de dernier wagon.

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One Response to “Sélection à l’entrée de l’université. 2- Pour éviter les accidents, la SNCF n’accroche plus le dernier wagon.”

  1. Arnaud Martin Says:

    Merci pour cette synthèse sur un sujet qui mérite en effet un peu de hauteur de vue loin des idéologies pro ou anti sélection. Sur le papier l’idéologie c’est tellement plus simple que de trouver des moyens de faire bouger nos très grosses institutions. Oui, il faut raccrocher le dernier wagon et ne pas non plus tirer (sans jeu de mot) sur la locomotive. Un fois que l’on aura accepté collectivement cela, on pourra commencer à dépasser ce débat. Le contrat moral que je propose (et en fait que j’ai largement mis en application) suppose des ressources pas toujours disponibles (méthodes, temps, impact sur la carrière, etc.). La mesure de ces ressources part les responsables serait déjà faire un bout de chemin.

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