Comme jadis les « indulgences » de l’Eglise, des « doctorats light » s’achèteront-ils?

En mai 2014, sur ce blog, nous écrivions : « Si les « regroupements » [COMUE] contribuent à rapprocher universités et écoles, il doit être clair que les universités sont seules à pouvoir délivrer les grades et diplômes universitaires et que les écoles délivrent leurs propres diplômes, sauf en cas de co-habilitation explicite. De même, il n’est pas acceptable que des pressions d’écoles s’exercent auprès des universités pour que soient institués des « doctorats light » pour leurs anciens élèves en quête de reconnaissance internationale, ce qui n’a aucun rapport avec la nécessité de voir plus d’élèves des écoles faire des (vraies) thèses. »

 L’analyse des vrais doctorants de l’Institut d’études politique de Paris

Ces pressions sont d’abord le fait d’un certain nombre de professions ou d’écoles (l’ENA par exemple)  qui se rendent compte que la référence au niveau européen au « top-niveau » est le doctorat. Il s’agit aussi de professions de la haute administration ou du secteur privé souhaitant valoriser leur CV, afin de gagner plus. La situation est remarquablement décrite par un groupe de doctorants dans l’Obs (23/02/2015). «  L’Institut d’études politique de Paris (IEP), suivant l’université Paris-Dauphine, propose la mise en place d’un nouveau diplôme intitulé « doctorat professionnel ». De quoi s’agit-il ? Frais d’inscription très élevés, deux ans d’encadrement seulement [tout en continuant son activité], à destination de personnels du privé ou de la haute fonction publique disposant d’expérience, pour la délivrance d’un titre de « docteur professionnel ». Problème ? Il n’est ni doctoral, ni professionnel, et fait peser un grand nombre de menaces en termes d’intégrité, de qualité de la recherche, et de qualification de détenteurs de diplôme (…)  Nous sommes ici plus proches d’une grande braderie que d’un objectif de qualité. Le doctorat n’est pas un master 3, mais un diplôme de formation pour diverses carrières, dont universitaires. (…) L’intitulé de ce diplôme dévalorise l’ensemble des doctorats. Il s’agit d’une nomenclature qui engendrera la confusion entre des diplômes, on l’a vu, très différents » estime l’article. Celui-ci conclut sur le thème de « l’achat de diplôme par des grands cadres  » : «  On peut résumer ce doctorat professionnel à un achat pur et simple de diplôme par des grands cadres, qui désirent repousser leur plafond de verre ou s’afficher  » docteur  » – notamment à l’étranger, ou le terme peut être très valorisé – avec le moins d’efforts possibles, en jouant sur la quasi-contrefaçon en laquelle consiste le terme de  » doctorat  » pour ce travail. »

 Tarif d’inscription : 29 000 euros

Le Monde (25/03/2015) confirme que les corporatismes étroits (mais influents) précités convergent avec l’intérêt financier d’établissements. « Proposé à des consultants ou à des cadres dirigeants, ce diplôme – notamment développé à l’étranger par des universités ou des écoles privées sous le nom « d’executive doctorate in business administration (EDBA) » – consiste à effectuer une recherche appliquée à son contexte professionnel après avoir suivi des cours de méthodologie, et tout en poursuivant son activité. » Mais le secteur public n’est pas en reste : « A Dauphine, la neuvième promotion d’EBDA (18 places à Paris) est en cours. Coût : 29 000 euros. » La dèche des crédits, combinée à la pression des écoles dans les COMUE, fait craindre le pire. Même si le CS de Paris 1 affirme vouloir garder aux écoles doctorales la maîtrise de la qualité du recrutement, du mode d’évaluation ou de la composition des jurys de soutenance, et ne délivrer que de vrais « doctorats », Paris-I s’est engagée dans des conventions avec le notariat et l’INP (Institut national du patrimoine). » Quand on sait comment les notaires ont promené Macron, le pire est à craindre.

 La Commission permanente du Conseil national des universités (CP-CNU)

Après avoir confirmé que « depuis quelques années se multiplient des diplômes d’université d’un nouveau genre, présentés comme « doctorats » sous des dénominations diverses », la CP-CNU estime « qu’en l’absence de cadre national, toutes les conditions sont réunies pour que les modalités d’acquisition et d’évaluation des connaissances lors de ces « doctorats professionnels » soient largement en-deçà des exigences scientifiques de la thèse de doctorat telle qu’elle existe aujourd’hui. Enfin, ces doctorats sont une source très lucrative dans la mesure où ils sont proposés à des tarifs d’inscription particulièrement élevés, ce qui crée d’une part une discrimination évidente à l’entrée, et risque d’autre part d’inciter les établissements à multiplier les offres de « doctorat » au rabais scientifique, dans le but de répondre à des contraintes financières croissantes. Ces diplômes d’université n’ont donc rien à voir avec la thèse scientifique telle qu’elle est notamment aujourd’hui exigée pour le recrutement sur des postes d’enseignant-chercheur à l’université. »

 Un projet d’arrêté

La situation actuelle est mouvante, comme en témoigne l’abandon (provisoire ?) par l’IEP de son projet initial, après les réactions. Mais le projet d’arrêté sur le doctorat qui circule est loin d’effacer nos craintes, même s’il y a quelques tentatives de limiter les dégâts. Ainsi, dès son début, il élargit considérablement le cadre actuel : « Le diplôme de doctorat peut s’obtenir dans le cadre de la formation initiale et la formation tout au long de la vie. Il peut notamment s’obtenir par la voie de l’apprentissage ou  par la voie de la validation des acquis de l’expérience. » Par la suite, comme s’il recherchait un effet de provocation, les termes de « professionnalisant » et d’innovation sont martelés. Et s’il est vrai qu’il donne un large pouvoir de contrôle aux Ecoles doctorales, c’est dans un cadre où quiconque peut s’associer à elles pour un doctorat. Nous analyserons ce projet d’arrêté dans un prochain article.

5 Responses to “Comme jadis les « indulgences » de l’Eglise, des « doctorats light » s’achèteront-ils?”

  1. Sirius Says:

    Juste mise en garde. Alors que le titre de docteur est mal reconnu en France, il serait mortifère de laisser se développer un doctorat de seconde zone.

    Il convient cependant de rappeler la loi. Depuis 1985, les universités ne sont plus seules habilitées à délivrer le diplôme national de docteur, un certain nombre de grandes écoles ayant cette capacité (X, ENS, Mines, Centrale, etc.). Et la tentation d’offrir, à prix élevé, des « doctorats au rabais » ne concerne pas seulement les écoles mais aussi des universités, principalement en sciences sociales.

    Ce sont d’abord les écoles de management non habilitées à délivrer le diplôme national de docteur (seule HEC l’était) qui ont joué sur les mots en prétendant délivrer un « PhD » ou un « DBA ». Mais de telles opérations positionnaient ces diplômes comme des sous-doctorats. La confusion s’est accrue quand Dauphine a créé en 2008 un « Executive DBA » (à 29000 €) à coté de son diplôme national de doctorat, donnant à ce titre une certaine légitimité universitaire. La situation s’est aggravée depuis que le professeur responsable de ce diplôme a créé au Luxembourg une société privée (Business Science Institute) délivrant ce même diplôme. Il fait ainsi concurrence à Dauphine, dont il est pourtant professeur, avec l’appui de nombreux professeurs des universités, qui font ainsi concurrence à leurs propres établissements. Sans que ces universités, ni le ministère de l’ESR ne réagissent.

    Cette dérive concerne d’autres secteurs, notamment la sociologie et des projets de même nature existent à SciencesPo et en droit.

  2. Henri Audier Says:

    Je suis totalement d’accord avec vous. Si on a pu comprendre de mon texte que l’X ou l’ENS voulaient faire des doctorats au rabais, je le regrette. Je dirigeais une UMR à Polytechnique : si nous avons été obligés de créer une Ecole doctorale, c’est parce que, à l’époque, Paris 11 avait refusé de nous assurer un contingent d’allocation de recherche. Bien entendu, les doctorats délivrés étaient comparables en niveau, pour le moins, à ceux de Paris 6 ou Paris 11.

  3. Antoine Taly Says:

    Bonjour,
    Il serait dommage que ces faux doctorats fleurissent. Cela dit le problème existe déjà avec les doctorats de médecine et pharmacie. Quoiqu’à l’étranger personne de confonde un PhD et un MD.

  4. Gpoisson Says:

    Je ne suis pas sûr qu’il faille mettre dans le même sac l’accès au diplôme de docteur par la formation continue comme Paris I le prépare et les diplômes d’établissement portant le titre de DBA, DPA et autres. Le volume horaire d’enseignements et de formations annexes à la thèse est désormais très conséquent en sciences humaines, et il devient difficile de faire un doctorat en parallèle d’une carrière professionnelle, comme c’était le cas pour un bon nombre des conservateurs par exemple. SI on ne veut pas imposer à tous d’interrompre leur carrière trois ou quatre ans, l’accès à la formation continue me parait une bonne option.

  5. Henri Audier Says:

    Je ne veux pas mettre tous les doctorats passés grâce à la formation continue dans le sac des doctorats light. Sauf erreur de ma part, cette option existe depuis longtemps (même si ce n’est pas forcément de la formation continue) pour les profs de secondaire faisant une thèse. Tant que des pressions ne s’exercent pas sur elles, les ED sont capables d’apprécier le niveau de ces thèse. Par contre, j’ai les plus grands doutes sur un doctorat es-notariat.

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