Cracking the management code

Comprendre le management tel qu'il s'enseigne et se pratique

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Faire du bien-être étudiant le critère N°1 des classements 20-21 !

Gaffe au syndrome du lavabo !

Le syndrome du lavabo : c’est avoir le sentiment que son monde n’a aucun horizon, qu’il est uniformément blanc, se limite à des parois lisses, tellement lisses qu’on ne peut les gravir pour en sortir. Et que finalement la seule sortie possible est par le bas, dans la bonde, emporté par un flux qu’on ne maitrise pas.

C’est le sentiment que m’ont décrit des étudiants, chacun à leur façon ces dernières semaines.

Le sentiment pour certains d’être complètement oubliés. Pour d’autres, de ne plus supporter les discours positifs des directions de leurs formations, qui semblent pratiquer la pensée magique !

« On n’a plus le droit de s’amuser, les enfants ne connaissent pas ce que la génération précédente comme la mienne a pu connaître. S’amuser avec ses amis, rigoler, jouer à des jeux d’enfants, s’approcher, s’enlacer, se faire la bise, se mettre à côté de ses amis en classe,…tout ça ils n’ont pas pu en profiter. Les ados et même les étudiants dans mon cas ne peuvent pas profiter de cela. J’ai bientôt 20 ans et sans vouloir me plaindre, je trouve que ce n’est pas une vie de jeunes. »

« Ras le bol des grands discours sur la résilience ! Ras le bol des leçons de morale ! Ras le bol des investissements bidons sur les cours en ligne ! »

Une perte d’identité étudiante

On connait le « syndrome du glissement » pour les personnes très âgées qui rejoignent des  EHPAD, quelque chose de semblable est actuellement à l’œuvre chez les étudiants.

Globalement, on sait que la perception de la durée n’est pas la même en fonction de l’âge. Les mois qui passent comptent double ou triple proportionnellement quand on a 20 ans plutôt que 60. Mais ce n’est pas que du « ressenti ». Objectivement, ces jeunes adultes sont privés de tout ce qui fait ou devrait faire leur vie d’étudiant-e.

« Je vois beaucoup de commentaires qui expliquent qu’il faut relativiser, ne pas se laisser aller, que des situations bien pires existent dans le monde et c’est bien vrai. Mais cette peur décrite est réelle parce qu’elle a un réel impact dans nos vies. »

Au-delà de l’ennui, de la frustration, du sentiment de ne pas avoir la possibilité d’acquérir les compétences attendues, c’est leur identité d’étudiant qui est mise à mal.

Quels sont les attributs d’une vie d’étudiant ? Les cours bien sûr mais aussi (et surtout) tous les moments off qui tissent la communauté :  le café à la pause, les bavardages, les clashes …La vie associative, les fêtes, les évènements, les remises de diplômes, les séjours à l’étranger, les stages, les jobs étudiants, l’alternance, le sport ….

Tout cela a disparu !

« Je sais bien que nous ne sommes pas la pire des situations mais malgré tout on commence petit à petit à dépérir. »

Des inquiétudes mais aussi des problèmes réels

Les problèmes financiers sont réels : les frais de scolarités à payer alors qu’on a perdu son job étudiant ou que ses parents sont en difficulté, renoncer au logement étudiant pour économiser le loyer …

Les inquiétudes sont réelles sur la valeur du diplôme. Quelle sont les garanties que porte un diplôme ?

  • Un bagage de connaissances, alors les cours sont vécus comme insuffisants ou frustrants avec d’énormes écarts selon les institutions et les enseignants.
  • Une expérience professionnelle : comment l’acquérir avec l’absence de stages, le chômage partiel pendant les contrats d’alternance ou pas d’alternance du tout ?
  • Une expérience interculturelle : qui est soit supprimée, soit vécue en ligne de chez soi.
  • Une vie d’adulte indépendant : bien mise à mal avec les retours chez les parents.

Les mois passent, les promesses fleurissent, mais la morosité gagne  du terrain avec cet horrible sentiment de se heurter à une paroi de …lavabo.

« Je suis étudiante  et vraiment je ne trouve aucun stage ce qui m’angoisse littéralement. Les entreprises refusent toujours pour la même raison : la Covid-19. « 

Sanctuariser des moments d’échanges et d’écoute

Ils ont besoin d’être écoutés, d’être entendus, et qu’on leur apporte aussi des solutions.

Les mêmes inquiétudes existent en entreprises et le management est particulièrement sollicité pour être au plus près de leurs équipes.

Une piste est de faire de l’expérience étudiant le critère n°1 cette année. On parle beaucoup et depuis longtemps d’expérience étudiant. Elle est mise à l’épreuve de cette grande crise que nous traversons.

Plutôt que de dupliquer des enseignements en ligne, plutôt que de continuer à mettre la pression sur la publication, ne devrait-on pas sanctuariser une partie du temps des enseignants pour créer des rituels de rencontre et d’échanges essentiels dans ces grands moments d’incertitude, où tous les repères sont chamboulés ? Afin que chaque étudiant puisse bénéficier d’une écoute personnalisée.

Ainsi, une lecture d’articles peut remplacer un cours. Une heure au téléphone ou en skype à échanger sur les difficultés mais surtout sur les possibles, n’est pas substituable.

« Lorsque l’on est parents d’un jeune adulte majeur dans cette situation et loin de la maison on ne peut qu’assister impuissants à sa désespérance en maintenant coûte que coûte avec l’énergie de l’amour le lien familial en espérant qu’il ne soit pas insuffisant. »

Faire du bien-être étudiant le critère N°1 des classements des formations 20-21

Et si, pour une fois : les fameux classements des formations (business schools, écoles d’ingénieurs, IAE, MBA …) , si importants quoiqu’on en dise, mettaient ce critère de l’expérience étudiante en premier ? Avec une pondération complètement insensée ?

Ce serait une belle reconnaissance pour nos étudiants, et une façon très concrète de stimuler les écoles et les institutions d’enseignements dans la lutte contre ce syndrome du lavabo.

Mettre de côté des critères comme : le nombre d’étudiants étrangers, les salaires à la sortie, le nombre de création d’entreprises, les étoiles des publications, le nombre d’alumni dans le Who’Who, les doubles diplômes etc etc … tous critères démonétisés cette année, pour aller vers le seul qui compte vraiment : le bien-être de nos étudiants !

Et sur un tel sujet, on peut compter sur l’éthique des dirigeants, des coachs en classement et des classeurs !

PS : Les verbatims sont des commentaires publics sur ma page LINKEDIN

Et s’il fallait savoir « ne pas innover » à la rentrée 2020 ?

La rentrée 2020 s’annonce pas du tout comme les autres. Les étudiants, surtout les « primo-entrants », ainsi que leurs familles, sont inquiets, déstabilisés.

L’enseignement supérieur tel qu’il était établi depuis des décennies, des siècles, se délite sous leurs yeux. Certes, pour « autre chose » que nous, enseignants, experts, directeurs d’institutions percevons comme positif et d’avenir, mais est-ce « entendable » pour eux ? Je ne le crois pas.

Ils n’ont pas envie d’entendre vanter les bienfaits du e-learning, les joies des examens à distance, la splendide « disruption » de leur future école, la formidable capacité à innover pédagogiquement.

Nos étudiant-es ont besoin d’être rassuré-es, et de penser que leurs études ne seront pas si différentes que celles de leurs prédécesseurs. Il va falloir savoir « ne pas innover » à la rentrée.

 

La promesse de la continuité pédagogique, envers et contre tout

Tout l’enseignement supérieur est en ébullition. Le covid 19 est passé par là, rendant réelles en quelques semaines, quelques jours même des innovations pédagogiques dont on parlait beaucoup, qu’on appelait de ses vœux, qu’on voyait se réaliser de ci de là, à grands renforts de projecteurs, de satisfécits, suscitant envies, mais aussi doutes et critiques.

De façon quasi magique, sous le coup du grand confinement, la pédagogie distancielle (le e learning) s’est généraliséz, avec toute une palette de dispositifs, tous plus innovants et originaux les uns que les autres. Car, devant la nécessité, les enseignants ont su faire preuve d’un véritable génie créatif avec de grands succès et de gros ratages. Mais dans l’ensemble la promesse de la fameuse « continuité pédagogique » a bien eu lieu « globalement ».

 

Vers un distanciel à vitesse variable

Après la sidération, la peur de ne pas savoir faire, les énervements et les hésitations devant les outils à maîtriser, les enseignants ont su « traduire » leurs enseignements. Si certains se sont contentés de transposer ce qu’ils faisaient dans leurs classes ou leurs amphis, beaucoup d’autres ont entièrement revu leur contenu et surtout, leurs modalités de transmission.

Après les cafouillages de démarrage, une forme de routine s’est installée, au grand soulagement de tous : « Ce n’était pas si compliqué ! ».

Les bilans sont aussi très variés et variables dans le temps. En effet, après une première période de lune de miel où l’auditoire (les étudiants) faisaient preuve de beaucoup de motivation et d’engagement, la lassitude est passée par là et l’essoufflement a gagné, se traduisant par une forme de désaffection qui a pu donner l’impression à des professeurs de se retrouver très seuls dans les couloirs virtuels de zoom ou de teams quand tous leurs élèves étaient en mode mute et écrans éteints « pour économiser la bande passante » !

Il y a donc matière à se réjouir et la préparation de la rentrée qui s’annonce virtuelle est finalement assez sereine.

 

La célébration du distanciel

Les arguments en faveur du distanciel sont nombreux et répétés à l’envi. Si nous en faisons une courte recension :

  • Moins de m2 donc une économie sur les locaux,
  • Moins de déplacements pour les enseignants comme pour les étudiants,
  • Pas de coûts de logement pour les étudiants qui peuvent rester chez leurs parents,
  • Une asynchronie qui permet à chacun de travailler selon son rythme,
  • Une standardisation de certains cours qui permet de rationnaliser les coûts pédagogiques tout en permettant de hausser la qualité : on confie les cours à des « profs vedettes » et on les diffuse à tous,
  • Une économie sur la masse salariale et … moins de profs à gérer,
  • Un suivi plus individualisé si on se donne la peine de mettre en place quelques analytics bien pensés,
  • Un choix beaucoup plus grand de « cours » avec la possibilité de créer son propre parcours de façon souple,
  • Le temps choisi pour l’organisation de son travail personnel par l’étudiant,
  • Et, globalement, la vision d’un secteur qui, dans ses représentations assimile « tech » et dynamisme.

 

Comparaison peut être raison

Cet engouement me rappelle celui pour les sites marchands tout au début des années 2000. Quand je reprends mes recherches du moment, je retrouve les mêmes arguments :

Les mètres carrés économisés par suppression des boutiques, un meilleur service aux clients avec l‘explosion du choix des produits ou des services, l’amplitude sans freins des heures de connexion, des prix à la baisse (ou une marge préservée), moins (ou plus du tout) de « vendeurs » à gérer (population réputée comme difficile dans beaucoup d’entreprises).

A ce moment-là , on oubliait trois choses qui se sont vite rappelé aux concepteurs de sites ou aux vendeurs « pure players ». Et ceux qui ne l’ont pas compris assez vite se sont ruinés dans la « bulle » Internet du moment.

1/ Tout ne peut pas passer par les fils des ordinateurs (ou maintenant le wifi) : pour beaucoup d’activités le métier essentiel, c’est la logistique des flux, flux de produits c’est vital, et flux des informations (c’est essentiel).

2/ Au-delà du bien, le consommateur (vous, moi) a besoin du lien et la relation à l’autre est indispensable et pas remplaçable par des chatbots, des mails, et même des échanges téléphoniques après sélection de touches étoiles ou dièses, comme indiqué par une voix robotique.

3/ Un lieu présentiel (une boutique, une classe) est aussi un lieu de socialisation et d’échanges « entre les membres d’une même promotion ». Le distanciel casse cet « actif » qui se constitue avec les travaux de groupe, les associations, les échanges avec les alumni …

 

Tirer des enseignements (c’est le cas de le dire)

20 ans après, on a bien compris que l’explosion du commerce en ligne ne s’opposait pas aux magasins « en dur » et la sortie du confinement démontre bien le besoin qu’ont les consommateurs de lieux de socialisation, même si la peur de la contagion, et la crainte pour leur pouvoir d’achat, freinent encore le « magasinage ». Depuis 20 ans, les magasins font mieux que résister, ils s’imposent et se réinventent pour proposer à leur client un service « sans couture » qui permet de passer du site virtuel au site réel, sans rupture.

Cette analogie pour dire que les salles de cours « en dur  »,  les professeurs « en chair et en os » ne doivent pas être balancés avec l’eau du bain de la digitalisation.

Ils sont difficiles à manager (les profs), ils sont souvent trop exigus (les locaux), ils ne sont pas toujours à la hauteur des attentes et des promesses (les deux), ils coûtent chers (les deux ) mais c’est grâce à eux qu’on sait qu’on est dans « son » école ou « sa » fac.

Les locaux comme les professeurs et les équipes administratives font ce qui différencie une école ou une université d’une autre. Sans eux, pas de « climat », pas de bons ou de mauvais souvenirs, pas d’attachement affectif à son établissement de formation

Avec le e-learning, s’installe une relation contractuelle dépouillée d’affect qui fait que le mieux-disant l’emporte, quand ce n’est pas le moins-disant. Et ce concurrent peut être un nouvel acteur sur le marché, puisque le distinctif de l’enseignement supérieur laisse place au substituable.

Adieu aussi les relations alumni, la notion même de réseau qui fait la force des établissements d’enseignement supérieur et surtout des grandes écoles.

Adieu les amitiés étudiantes qui forgent les futures relations amicales et d’affaires.

 

Une question se pose d’urgence, faut-il vraiment en rajouter dans l’innovation ?

Je pense à tous les lycéens qui vont arriver dans un environnement qui est déjà, en situation « normale », inconnu et inquiétant, et auxquels on va ajouter une rupture supplémentaire dans les modalités pédagogiques.

Faut-il vraiment renchérir dans l’innovation ? Dans le tout-distanciel ? Risquant d’ajouter de l’angoisse à l’anxiété ? Ne vaut-il pas mieux « rassurer » « rassurer » en se rapprochant au plus près du connu, de la vision classique d’une rentrée dans le supérieur ? Et chercher à préserver les professeurs, les équipes administratives, et les locaux ?

S’il fallait savoir « ne pas innover » à la rentrée ? Ou, du moins, ne pas mettre en avant cette innovation qui pourra être perçue comme inquiétante. Nos étudiants aspirent à avoir des repères et veulent croire en un avenir serein.

Sachons mettre de côté nos effets d’annonce et nos envies de disruption. C’est trop tôt !

Avec le Covid19, nous n’enseignerons plus la prise de décision de la même façon !

L’importance de la prise de décision en management

Quand on enseigne le management, une grande partie du cours porte sur la prise de décision. Quand on y réfléchit bien, c’est aussi la plus grande partie de la mission d’un manager : décider !

Or, on sait depuis Simon et consorts, que la décision ne peut se prendre qu’en rationalité limitée, avec des informations insuffisantes et imparfaites.

Tout l’enjeu est de faire toucher du doigt ces situations à des étudiants qui n’ont pas eu beaucoup d’occasions d’y être confrontés. Il faut leur montrer l’importance et la diversité des impacts des décisions prises : financiers, sociaux, environnementaux, éthique, vitaux …

L’appel à l’analyse du passé

Pour cela, nous mobilisons de nombreux exemples ou études de cas pour les aider à évaluer des situations complexes. Ces cas sont pris dans la vie des entreprises, mais aussi, dans la vie politique, qui connait son lot de choix cornéliens.

L’analyse des cas réels et passés, est, par définition, facile, car, depuis, on sait « ce qu’il aurait fallu décider ». Ainsi, il aurait fallu arrêter dès les premiers cas, la vente de viande de « vache folle », il aurait fallu stopper les transfusions sanguines dès les premiers soupçons, il aurait fallu suspendre la vente de tant de médicaments après les premiers cas d’effets secondaires dramatiques ; ou encore : on a bien fait de commercialiser les fours à micro-ondes malgré les peurs que cette technologie générait ; ça a été une bonne chose de prendre le risque de lancer les chemins de fer à vapeur malgré les prédictions catastrophiques pour la santé des passagers …

Une idéologie managériale de l’audace en toile de fond

On met alors au jour, en toile de fond du management, un cadre idéologique de la prise de risque, de l’audace, d’aller de l’avant avec de nouveaux projets … Dans un monde incertain, volatile, etc etc … un bon manager est celui -ou celle, bien sûr- qui ose, qui sait aller de l’avant, de façon agile et efficiente. Ce qui peut entrer en tension avec d’autres appréciations.

Ainsi, un principe souvent pointé du doigt par l’audace managériale est le « principe de précaution ».

Rappelons que le principe de précaution a été défini à Rio de Janeiro en 1992, il est inscrit depuis 2005 dans la Constitution française comme article de la Charte de l’Environnement. Selon ce principe : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. ».

Il n’est pas à confondre avec le principe de prévention qui, lui, intervient une fois que le risque est avéré.

Le principe de précaution est beaucoup plus sensible, et difficile à manipuler.

Dans la pensée managériale, il est souvent perçu comme :

  • néfaste car empêchant toute innovation de se faire
  • castrateur car ralentissant tout développement économique
  • triste car anti-créatif
  • dispendieux car poussant à engager des dépenses pour « se couvrir ».

« Dans le doute, abstiens-toi » ne fait pas partie de la grammaire managériale.

La gestion de la crise du Covid19 à l’aune de celle du SRAS en 2003

Nous vivons tous en direct ces difficultés avec la crise du #covid 19. Faisons un petit résumé de la situation.

Nous sommes très nombreux à nous demander comment on a pu en arriver là, surtout quand nous nous comparons à notre partenaire européen : l’Allemagne.

Les analyses montrent qu’une bonne partie de la difficulté à mettre en place une politique cohérente et surtout efficace, vient de l’évolution de la crise d’un autre coronavirus, le SRAS en 2009.

Cette pandémie du SRAS avait été gérée de façon radicalement différente : devant le risque d’une pandémie massive, le principe de précaution avait été appliqué par le gouvernement de l’époque, et des dépenses très importantes avaient été engagées pour l’achat de matériels divers (dont les fameux masques) pour protéger la population française. Comme la crise n’a pas eu lieu, il y a eu deux effets :

1/ Une mise en cause très sévère de la gestion de la crise jugée dispendieuse.

2/ Un second effet, dont nous ne subissons que maintenant le ricochet : le sentiment qu’il ne fallait pas gérer de la même façon le coup d’après, et ne pas engager tout de suite les grands moyens ! Ce dont nous subissons les conséquences avec la pénurie du matériel comme les masques.

Au-delà du biais cognitif pour l’appréciation de la situation, le principe de précaution est une fois de plus battu en brèche !

L’épisode n’a pu qu’alimenter la perception négative du principe de précaution, vu, dans ce cas de figure comme dispendieux et fait « pour se couvrir ».

Du vertueux principe de précaution à l’accusation de « précautionnisme »

Le principe de précaution est souvent taxé de « précautionnisme » (1), c’est-à-dire d’ « excès de précaution », qui se traduit par le refus d’avancer par peur des risques, l’immobilisme ou l’attentisme.

Les exemples de précautionnisme pullulent : la remise en cause de certains vaccins (ou même du principe de la vaccination) à cause de quelques très rares cas de mauvaises réactions ; la culture des OGM ; les ondes électromagnétiques, l’implantation des éoliennes

L’argument des « audacieux » est que le refus d’avancer se fonde sur des croyances (les anti-vaccins, les anti-OGM ..) et non sur l’objectivité scientifique.

Si on revient à la prise de décision, la question est bien celle de l’évaluation des risques qui relève des « sachants » (les scientifiques) et la décision elle-même appartient au manager ou au politique.

Sachant que le processus est fragile : dans quelle mesure le diagnostic scientifique est-il fiable ? Une crise émergente se caractérisant de plus par l’absence d’historique, comme de données suffisamment nombreuses et exploitables. Le risque peut donc être surestimé ou sous-estimé.

Un autre point qui surajoute à la difficulté sont que les liens entre décideurs et scientifiques peuvent introduire des biais (comme c’est le cas de médicaments dont les risques ont été sous-évalués du fait du lobbying des laboratoires envers le monde médical).

Le monde du management s’insurge contre cette frilosité qui coûte cher et ne permet pas d’avancer aussi vite qu’on le souhaiterait.

Les arguments sont nombreux : la surestimation des faibles probabilités est un des principaux arguments. Selon le fameux principe « je crois ce que je crains », il est facile de démontrer que l’opinion publique surestime les dangers, souvent relayée et poussée à la fois en cela par le monde médiatique.

On laisserait alors la croyance décider, avec des accusations de populisme et de démagogie.

Le débat actuel autour de la chloriquine est une autre illustration de cette difficulté : le principe de précaution pousse à ne pas agir car les risques ne sont pas estimés, et s’oppose à l’audace toute entrepreneuriale de ses défenseurs.

Une situation apprenante

L’année prochaine, quand la poussière sera un peu retombée, le cours sur la théorie de la décision sera passionnant et surement passionné, tant tout le monde l’aura vécu dans sa chair pendant de très longues semaines.

Une autre leçon de cette crise.

 

(1)L’inquiétant principe de précaution Bronner, G. ; Géhin, E., PUF, 2010

Face au covid19 : notre responsabilité d’enseignants

Nous en sommes au 13ème jour du #confinement et je mesure la responsabilité que nous devons avoir en tant qu’enseignants.

J’entends à France Inter un universitaire interroger d’une façon comminatoire la ministre de l’enseignement supérieure sur les reports de dates d’un concours, quand, dans le même temps, une de mes étudiantes m’apprend que son père vient de décéder du #Covid19.

« Nous ne savons pas, et cela nous sort de notre zone de confort »

Je vois aussi sur les réseaux sociaux des pétitions d’enseignants et d’étudiants qui circulent à propos de la réorganisation des cours, des concours, des examens … avec des mots très forts comme : injustice, iniquité, irresponsabilité, inégalité …

Certes, il est difficile d’accepter, après une ou deux années de prépa, d’un grand investissement, voire de sacrifice, de voir le concours tant redouté être décalé dans le temps et réorganisé, ou même supprimé. C’est une évidence !  Qu’on ressente une forme de désarroi et de frustration, est tout à fait naturel. Mais, refuser l’évidence et s’arcbouter à ce qui « aurait dû être » relève du déni ou de l’aveuglement.

En effet, nous ne savons pas ! Et cela nous sort de notre zone de confort. En effet, nul ne sait à quelles dates exactes se dérouleront les concours et les examens 2020, ni quelles en seront les exactes nouvelles modalités car nous n’avons pas de boule de cristal !

« Cette période est inédite en ce que chaque jour modifie ou défait les prévisions de la veille. »

L’année 2020 sera une année extra-ordinaire, elle nous bouscule et chamboule tous nos plans. Les mariages, les vacances, les voyages, les fêtes de famille sont annulés, les funérailles ne permettent pas de partager son chagrin, on ne se réunit que virtuellement, les parents font la classe à la maison … et il n’y aura peut être pas d’oraux, et peut être pas de concours tout court !

On peut aussi, avec le scénario du pire, imaginer qu’il n’y aura pas de rentrée.

Et dire que ce n’est « pas possible », relève de la croyance ou de la pensée magique, tant les incertitudes sont grandes.

Et si la rentrée a lieu, les entreprises accueilleront-elles en aussi grand nombre des alternants ? Les séjours académiques à l’étranger pourront-ils se dérouler « comme prévu » ? Peut-être, peut-être pas …

« Etre agile pour se préparer à l’imprévisible « 

Les enseignants ont une vraie responsabilité pour rassurer leurs élèves et étudiants, les aider à comprendre la situation, à hiérarchiser les problèmes, à gérer leurs impatiences et leurs frustrations, à accepter que tout n’est pas comme ils le souhaiteraient, et pas du tout comme ils l’imaginaient.

.C’est injuste peut-être, mais c’est comme cela, et il faut l’accepter, non pas en étant soumis, mais en se préparant à l’imprévisible.

On enseigne dans les cours de management, la notion d’ « agilité », on la loue même, car elle est vraiment perçue comme une des vertus cardinales des organisations et des hommes et femmes qui les dirigent. Être agile, c’est être flexible, tout le contraire de la rigidité. Et cela vaut tant pour une entreprise que pour des personnes. Être agile, c’est envisager des scénarios alternatifs, et même adopter avec engagement celui qu’on n’avait pas identifié. Être agile, c’est savoir renoncer. Être agile, c’est être serein même dans des contextes difficiles, complexes, périlleux, incertains. Nous reconnaissons bien là notre environnement actuel !

En tant qu’enseignants, soyons agiles et aidons nos étudiants à l’être. La vie est longue, la leur surtout et ils auront tant d’autres obstacles ou contrariétés à affronter !

« Egalité, inéquité, injustice …. entre croyances  et frustrations »

Aidons-les aussi à s’affranchir de croyances, par définition non vérifiées qui leur font dire en boucle que ces concours « sans oraux » ne seront pas équitables, inégalitaires, et que c’est « injuste »…

Ils seront par définition égalitaires puisque la règle sera la même pour tout le monde, et ils seront inéquitables comme le sont tous les concours malgré toutes les dispositions prises et améliorées depuis des années

Est-il équitable d’avoir le sujet qu’on vient de bachoter ? De bénéficier d’un correcteur plus laxiste ? De passer son concours avec un gros mal de tête, ou le lendemain de la mort de sa grand-mère ?

Est-ce que les oraux améliorent les classements des moins bons préparationnaires ? Rien n’a jamais été démontré, au contraire, il semblerait que, sur les grands nombres, la tendance du niveau écrit se confirme à l’oral (d’après des échanges avec des professeurs de classe prépas expérimentés). Il y a toujours des exceptions à une règle, surtout empirique, mais ne comptons pas trop sur l’atypique, même si c’est notre meilleur ami, ou notre cousine !

Dans ces moments très difficiles, il serait bienséant de hiérarchiser les VRAIES épreuves comme la maladie ou la mort d’un proche, là aussi profondément inégalitaires et injustes : pourquoi lui ? pourquoi moi ? Le virus covid 19 ne discrimine pas, il s’attaque à tous, mais les organismes ne sont pas égaux dans leurs défenses immunitaires. C’est injuste, mais c’est comme ça. Et nous devons faire avec, au mieux bien sûr.

« La bienveillance doit être de mise et les accusations n’ont pas cours »

Nous transmettons aussi dans nos cours de management l’importance de la bienveillance et de la confiance pour un management responsable. Nous avons à rappeler, dans ces moments de crise, que la bienveillance doit être de mise, et que les accusations de défaillance n’ont pas cours.

Tuer le messager n’efface pas la mauvaise nouvelle. Chercher des coupables dans une situation aussi dramatique que celle que nous vivons est une perte de temps et d’énergie, et même, une insulte à l’avenir commun.

Nous vivons une crise, et nous savons tous qu’une crise est aussi l’opportunité de réfléchir différemment et de poser les bases de nouvelles modalités de travail. Cela concerne toute la communauté de l’enseignement, enseignants, enseignants-chercheurs, comme les équipes « administratives ».

« Crise : préparer l’  « après » ensemble »

La crise des concours et des examens est certainement l’occasion de mettre en pratique ces principes d’agilité, de bienveillance, de confiance, de responsabilité.

Elle est aussi, l’occasion d’interroger des dispositifs établis, pour, peut-être les redimensionner, les réorganiser, peut être aussi, pour  se dire ensemble, qu’ils ont toute légitimité à être reconduits en … 2021. Non pas comme des « chefs d’œuvre en péril » à sauvegarder à tout prix dans des réflexes de reproduction, mais parce qu’ils sont bien fondateurs de la qualité de notre système d’éducation pour le plus grand bien de nos étudiants, et de leur destin personnel et professionnel.

Face au covid 19, notre responsabilité d’enseignants, est, plus que jamais d’accompagner, de rassurer et d’aider nos étudiants, nos élèves, à recouvrer la sérénité.

« Je ne te demande pas ce qu’on t’a fait mais ce que tu as fait de ce qu’on t’a fait », une phrase d’inspiration sartrienne, qui peut nous aider à poser les jalons de notre avenir commun.

PS : Le temps d’écrire ce texte, j’apprends la mort par Covid 19, d’une autre personne de mon entourage, je lui dédis ces lignes.

 

Recrutons « des gens bizarres, inadaptés, avec des compétences étranges » #BreakingSkills

Une « petite annonce » est passée relativement inaperçue en France mais elle fait beaucoup parler d’elle dans le monde anglo-saxon.

De quoi s’agit-il ?

D’une annonce de recrutement, ou plutôt d’un vaste manifeste ayant pour objectif de mobiliser des « gens bizarres, inadaptés, avec des compétences étranges » ! en VO : « Weirdos and misfits with odd skills »

  • Qui la lance ? Dominic Cummings, un des principaux conseillers de Boris Johnson pour constituer une équipe à Downing Street !
  • Pourquoi ? Parce qu’avec le Brexit, il va falloir changer la façon de faire de la politique et surtout la façon de prendre des décisions.
  • Comment ? En recrutant une petite équipe de personnes « différentes » (unusual), avec de vraies différences cognitives, pas seulement diverses en âge ou en sexe.
  • Avec quel objectif ? Trouver et exploiter des idées « à fort effet de levier » , ces idées qui sont en général considérées comme mauvaises, et donc écartées.
  • Quelles sont les modalités ? Un appel « au peuple » à partir de son blog, « loin des horreurs des Ressources Humaines », sans aucune garantie de réponse « faute de temps ». Il faut alors, si on est un candidat motivé « insister ».
  • Les conditions ? L’engagement est de deux années, sans weekend ni vacances (Cummings insiste sur le fait qu’il sera difficile d’avoir une vie amoureuse pendant cette période) avec une vraie mise en garde : celle d’être viré-e après quelques semaines si on ne fait pas l’affaire ! C’est dit !

Au seuil de 2020, on est, au plus haut niveau, dans la complète disruption en termes de « non ? gestion des compétences ». Ne nous y trompons pas, ce qui guide ce projet, c’est bien la quête de performance, pas une simple expérimentation.

Que pouvons nous retenir de cette action pour le moins innovante, qui interpelle forcément les acteurs de la formation et du management ?

Des citations inspirantes

Cummings introduit son propos avec plusieurs citations. J’en retiens trois :

Celle d’Eliezer Yudowsky (expert en IA) : « Il s’agit peut-être du plus gros défaut de conception qui contribue au mauvais équilibre de Nash dans lequel… de nombreux gouvernements sont coincés. Chaque personne compétente et performante sait qu’elle ne peut pas faire beaucoup de différence en étant un visage de plus dans cette foule. »

Et : « Une grande partie de notre élite intellectuelle qui pense avoir« les solutions » s’est en fait coupée de la compréhension des bases d’une grande partie du progrès humain le plus important.» Michael Nielsen, physicien.

Ou encore : « Des gens, des idées, des machines – dans cet ordre.» Colonel Boyd.

 

Une autre façon de prendre des décisions politiques

Cummings ne revient pas sur la présence de personnes brillantes dans la fonction publique et la politique mais il est convaincu que la façon dans les décisions sont prises n’est plus adaptée et le sera encore moins dans le contexte du Brexit où tout sera bouleversé.

Pour lui, il faut savoir travailler à l’intersection de l’éducation et de la formation, des sciences de la prédiction et la science des données, de l’intelligence artificielle et des technologies cognitives.

Le constat est formel : « nous n’avons pas le type d’expertise nécessaire pour soutenir le premier Ministre et son gouvernement ». Pour cela, « Nous voulons embaucher un ensemble inhabituel de personnes avec des compétences et des antécédents différents pour travailler à Downing Street avec les meilleurs fonctionnaires ».

Il s’agit de scientifiques des données et développeurs de logiciels, d’économistes, d’experts politiques, de chefs de projet, d’experts en communication, de chercheurs débutants, de gens « bizarres et inadaptés avec des compétences étranges ».

Les catégories énoncées (exceptée la dernière) ne semblent pas particulièrement décalées, c’est dans les descriptifs qu’émergent la vision disruptive.

Des profils « inhabituels »

  •  Ainsi, les « mathématiciens, physiciens, informaticiens, informaticiens » seront « inhabituels » (unsusual).

Ils doivent avoir des « qualifications académiques exceptionnelles dans l’une des meilleures universités du monde » ou « avoir fait quelque chose qui démontre des talents et des compétences équivalentes (ou supérieures). Par contre, le doctorat n’est pas obligatoire, un Msc en mathématique ou physique suffit si les compétences sont « exceptionnelles ».

Pour illustrer son propos, Cummings cite des articles qui illustrent son projet. On peut retenir :

Un article paru dans la revue Nature « Early warning signals for critical transitions in a thermoacoustic system,» (1) qui , examine les systèmes d’alerte précoce en physique qui pourraient être appliqués à d’autres domaines, de la finance aux épidémies. Ou : « Complex Contagions : A Decade in Review, 2017 (2). Un article qui examine un grand nombre d’études sur «ce qui devient viral et pourquoi?». Ou encore : « On the frequency and severity of interstate wars, 2019.» (3) avec une interrogation (un « mystère profond ») portant sur la stabilité du nombre absolu et de la taille des guerres interétatiques malgré les énormes changements connus par la population humaine, le nombre d’Etats, la santé publique, les modes de communication … 

Cummings présente son cahier des charges à ces spécialistes : « Vous devrez être en mesure d’expliquer à d’autres mathématiciens, physiciens et informaticiens les idées contenues dans ces articles, discuter de ce qui pourrait être utile pour nos projets, synthétiser des idées pour d’autres scientifiques des données et les appliquer à des problèmes pratiques. »  Les développeurs de logiciels « inhabituels » devront « aimer travailler sur ces idées, créer des outils et travailler avec des gens formidables ».

  • Les économistes « inhabituels » devront avoir « un dossier exceptionnel d’une grande université »,

Il leur faudra « comprendre les théories économiques conventionnelles »,  « être intéressés par des arguments à la pointe du domaine – par exemple, des travaux de physiciens … », « avoir envie de travailler avec des mathématiciens, des physiciens et des informaticiens ».

Il décrit le candidat idéal : « (Il) pourrait, par exemple, avoir un diplôme en mathématiques et en économie, travailler au LHC un été, travailler avec un fonds quantitatif un autre été et écrire des logiciels pour une startup YC un troisième été!

  • Les chefs de projet devront être « great » (géniaux ? ), être des promoteurs de succès !

Cummings rappelle qu’il « est possible de quantifier les leçons des échecs de projets tels que les projets ferroviaires à grande vitesse car presque tous échouent donc il y a un échantillon suffisamment grand pour faire des comparaisons statistiques, alors qu’il ne peut y avoir aucune analyse statistique des succès car ils sont si rares ».

Le premier projet consistera à améliorer les personnes et les compétences déjà présentes.

  • Cummings veut aussi des chercheurs, mais des chercheurs « débutants »,

Des chercheurs « TRÈS intelligents, tout droit sortis de l’université, avec une extrême curiosité et une capacité de travail acharné ». L’expérience est obsolète. Cummings veut « des gens beaucoup plus brillants que moi qui peuvent travailler dans un environnement extrême ».  Il faut aussi des « communicants » mais pas de ceux qui savent «parler aux lobbies». Sont attendus des experts du cinéma, des campagnes publicitaires, qui font des « choses bizarres ».

  • Les experts politiques doivent être de « classe mondiale ».

Ils devront avoir des compétences générales bien sur mais surtout des expertises approfondies dans des domaines spécifiques. Car l ‘« un des problèmes de la fonction publique est la façon dont les gens sont mélangés de telle sorte qu’ils n’acquièrent pas d’expertise ou qu’ils sont déplacés hors de leurs domaines de compétences. Un vendredi, X est en charge des besoins éducatifs spéciaux, la semaine suivante, X est en charge des budgets. »

  • Enfin, Cummings veut recruter « des cinglés super talentueux » ! avec une «vraie diversité cognitive», pas seulement une diversité « de type bla bla».

« Nous avons besoin de véritables jokers, d’artistes, de gens qui ne sont jamais allés à l’université et se sont battus pour sortir d’un trou d’enfer épouvantable », comme « ce coureur libre sino-cubain d’une famille criminelle engagée par le KGB » car « Si vous voulez comprendre ce que les personnes autour de Poutine pourraient faire, ou comment les gangs criminels internationaux pourraient exploiter les failles de notre sécurité frontalière, vous ne voulez pas plus de diplômés anglais d’Oxbridge qui discutent de Lacan lors de dîners avec des producteurs de télévision et diffusent de fausses nouvelles sur fausses nouvelles ».

 

Une belle interpellation ?

Depuis le temps qu’on lit et qu’on écrit qu’il faut « casser les silos », travailler à l’intersection des champs disciplinaires, construire des équipes « diverses », mobiliser des intelligences différentes, emprunter des chemins intellectuels innovants, ne répétant pas le passé… Il semblerait qu’une expérience inédite soit menée en 2020 chez nos amis brexiteurs.

A suivre avec attention !

(1)    Early warning signals for critical transitions in a thermoacoustic system, E. A. Gopalakrishnan, Yogita Sharma, Tony John, Partha Sharathi Dutta & R. I. Sujith, Scientific Reports volume 6, Article number: 35310 (2016)

(2)    Complex Contagions: A Decade in Review Douglas Guilbeault, Joshua Becker and Damon Centola* Annenberg School for Communication

(3)    On the frequency and severity of interstate wars, Aaron Clauset

 

#insight2020 : la tour de Babel de la science du « développement humain »

Dans la Tour de Babel qu’est devenue la recherche en éducation, il apparaît clairement un objectif encore peu explicite, celui de contribuer à l’émergence d’une nouvelle science commune : la science du « développement humain ». Je m’en explique.

Un foisonnement de recherches avec un point de connexion : le développement humain

 Depuis quelques années, on assiste à un foisonnement des recherches de champs disciplinaires très nombreux et divers et qui s’interrogent toutes sur le développement humain. Que pouvons-nous constater ?

  • Les champs disciplinaires présents sur le sujet sont de plus en plus nombreux: on peut aller des plus anciennes sur le sujet aux plus récemment apparues dans le champ :  la psychologie, la sociologie, l’économie, les sciences de l’éducation, les sciences de gestion, la philosophie, l’histoire, les neuro-sciences, l’informatique avec la gestion des données massives (ou data science) … et la liste est loin d’être exhaustive.
  • Les méthodologies sont également très diverses: cela va du « chemin de vie » ou de la méthode des cas qui s’intéressent à quelques personnes ou à quelques organisations de façon très contingente au traitement des données massives et à la mobilisation de techniques jusque-là réservées au monde médical.
  • La mobilisation de l’interdisciplinarité est de plus en plus évidente : des chercheurs en neurologie vont travailler d’évidence avec des chercheurs en sciences de l’éducation pour comprendre les comportements d’apprentissage, ou des chercheurs en ingénierie vont collaborer avec des psychologues sur les nouveaux outils de formation …
  • Les épistémologies se côtoient sans trop se heurter avec une forme de convergence vers un constructivisme modéré ou de positivisme aménagé, les plus quantitativistes admettent l’importance de comprendre les émotions comme les plus ancrés dans le qualitatifs voient l’enjeu de travailler sur les grands nombres.
  • Les appels à projet encouragent ces mouvements en sollicitant des équipes interdisciplinaires pour une capacité à explorer les phénomènes de façon globale.

MAIS :

  • Les langages restent très différents, avec des incompréhensions, un psychologue et un informaticien observent le même phénomène mais avec des lunettes différentes, et les dialogues restent difficiles, et peuvent donner le sentiment de ralentir les projets.
  • Les objectifs sont divergents, il s’agit pour certains d’optimiser telle ingénierie de formation pour gagner en capacité d’apprentissage, pour d’autres, le défi est de comprendre des parcours de vie sans enjeux de préconisations.
  • Les idéologies ne sont pas partagées et pas toujours explicites : la formation doit-elle rechercher le ROI (retour sur investissement) ? Doit-elle rester un monde en soi, étanche aux cahots du monde extérieur ?
  • Les publications restent très disciplinaires, n’encourageant pas les carrières fondées sur la transdisciplinarité

Ce foisonnement, cette multiplicité de langages et de points de vue fait qu’on peut évoquer une Tour de Babel. Tous œuvrent ensemble à un projet commun mais avec des échanges sporadiques et souvent insuffisants.

 

La Tour de Babel de la science du développement humain

Les convergences sont nombreuses et concourent à l’édification du « développement humain ».

Un point important est que les institutions de formation sont très souvent parties prenantes de ces recherches. Ne serait-ce que parce que les chercheurs sont aussi des formateurs et mobilisent leurs propres institutions pour mener leurs recherches. Toutes ces recherches correspondent donc à des expérimentations en termes de formation, à la mise au jour de réussites ou d’échecs de propositions mises en œuvre sur le terrain.

Que ces recherches soient in vivo ou encore théoriques, toutes concourent, à leur façon à une quête du « développement humain ». Cette quête est aussi ancienne que l’apparition de l’Homme sur Terre, mais elle s’est considérablement accélérée avec le formidable développement de la technologie et particulièrement de ce qu’on nomme l’« Intelligence artificielle ».

Le monde la formation, de l’éducation ne pouvait l’ignorer, il est donc devenu le terrain de la construction de cette nouvelle science, avec l’édification d’une fragile pyramide qui, bon an, mal an prend de la hauteur.

Quels en sont les questionnements communs ? Avec quelles convergences dans les lignes directrices ? 

  • La continuité dynamique : Comment apprendre à apprendre ? Comment apprendre tout au long de la vie ? Comment capitaliser sur ses réussites et ses échecs ? La question de l’insertion est à intégrer à ce chapitre avec le maintien de l’employabilité à tous âges. On n’arrête pas d’apprendre avec le diplôme, on continue à se former en continu. L’émergence des « blocs de compétences » et le nouveau geste de consommation du Compte Individuel de Formation en sont un des signaux forts.
  • L’omnicanal  : Comment apprendre ou transmettre dans l’omnicanal avec un parcours « sans couture » entre la salle de classe en présentiel, le e-learning, le webinar, les learning expéditions, l’intégration des outils et des méthodes d’apprentissage le plus divers ? Il y a longtemps que l’on sait qu’il n’y a pas de « clé magique » en matière de formation. L’outil est neutre mais il est aussi structurant. On ne peut l’ignorer. L’heure est à l’assemblage et il y a encore beaucoup à progresser sur ce chemin étroit entre la technologie et le rapport au sachant.
  • L’apprentissage optimisé dans le respect de la diversité : comment avoir un meilleur apprentissage dans le respect des spécificités de chacun-e ? La montée en puissance des recherches sur le handicap est une manifestation de cet enjeu. L’idée que nous avons tous des talents très différents et que nous avons à les faire fructifier, en faisant fi de lois universelles, fait son chemin, certes lentement, mais c’est une telle révolution.
  • L’ouverture aux parties prenantes : la transmission et la formation ne peuvent se centrer sur le seul apprenant et son institution de formation. Elles doivent prendre en compte tous les partenaires en présence : l’institution de formation, les entreprises, les organismes de recherche, les familles, les institutions politiques. On quitte (à regret pour certains) le colloque singulier de la salle de classe, la porte s’ouvre et cela convoque la capacité à créer des liens et ériger des passerelles pour abandonner les silos.
  • L’expérience : elle s’impose avec l’intégration des émotions, des valeurs, de la vie personnelle, de l’histoire de la personne. La mise en avant du ressenti et de la satisfaction de l’apprenant sont une évidence, avec toutes les difficultés que cette vision impose.
  • Le capital personnel : on quitte la notion de qualifications et d’aptitudes pour les compétences métiers (dites dures) et surtout le « boom » des compétences relationnelles et personnelles (ou soft skills). L’employabilité est importante, mais elle n’est plus suffisante. La réalisation de soi est l’objectif, avec toutes les nuances qui s’imposent.

 

Chacun entre, avec ses outils, ses lunettes, ses méthodes, dans cet immense chantier dont la cartographie demande encore à être affinée. Mais il est clair que nous convergeons tous vers l’objectif d’un développement humain, face à celui, exponentiel du développement des « machines intelligentes ».

2020 sera une année essentielle dans cette dynamique !

 

 

 

 

 

 

 

L’immolation d’Anas pose la question du « métier » d’étudiant

L’immolation d’Anas (puisque c’est le prénom qui circule) nous a tous profondément marqués.  Et cela, pour plusieurs raisons :

  • Le suicide en lui-même est un mystère qui nous laisse complètement désemparés et toujours coupables de n’avoir pas su l’empêcher
  • Le suicide par le feu est tellement symbolique dans la volonté de se consumer, d’être réduit en cendres, qu’il en est encore plus effrayant
  • L’immolation publique est un geste symbolique qui se retrouve régulièrement dans l’histoire des mouvements de révoltes ou de révolutions : rappelons-nous l’immolation du bonze Tich Quy Duc le 11 Juin 1963 à Saigon et son impact sur la guerre du Vietnam, ou celui de Mohamed Bouazizi, vendeur de fruits et légumes qui a déclenché le Printemps Arabe.

Ce geste fatal m’interpelle encore plus à titre personnel car j’ai fait mes études à Lyon 2 (DEA et Doctorat) et étais ensuite enseignant-chercheur pendant 10 ans, dans de nombreuses composantes : IUT Lumière, Faculté d’Histoire, Géographie, Tourisme, IEP de Lyon, Faculté de sciences économiques et de gestion …

Ce suicide m’inspire deux types de réflexions, les unes plus intimes et de l’ordre du souvenir, les autres plus sociétales, et de l’ordre de la perspective.

Des souvenirs de détresses étudiantes

De mes années à l’Université,

  • Je me souviens de la fragilité des étudiants qui s’ouvraient à nous de leurs grandes difficultés, souvent sidérantes : agressions sexuelles, étudiants mis à la porte du domicile familial, étudiants victimes d’addictions qui se retrouvaient sans un sou, décès ou perte d’emploi des parents qui mettaient à mal tous les équilibres et la vision de l’avenir.
  • Je me souviens de leur difficulté à demander de l’aide avec l’idée qu’ « il faut s’en sortir seul », pour ne pas paraître un « looser ». Leur difficulté à comprendre que l’autonomie , c’est aussi savoir compter sur les autres.
  • Je me souviens du manque cruel de moyens de l’Université (Lyon 2 ou d’autres) pour accompagner cette détresse : pas d’assistantes sociales ou de médecins en nombre suffisant, avec des horaires hyper étroits, pas d’argent pour des bourses ou des dépannages en urgence, pas de temps disponible …
  • Des problèmes d’orientation, avec des étudiants perdus dans des études pas faites pour eux, et là aussi, pas de temps ou de moyens pour écouter, diagnostiquer, réorienter, malgré les bonnes volontés et les efforts.

Une fois le diagnostic, assez désespérant, posé, quelles sont les pistes possibles pour sortir de cette situation ? Au-delà des problématiques de moyens, mais sans les oublier bien sûr.

Deux pistes de réflexion qui s’imposent

Je vois deux grands sujets où l’Université doit progresser :

1/ Prendre en compte les activités salariés dans la formation

Les « petits boulots » doivent être intégrés aux études. Quel que soit le travail réalisé, le plus basique, le plus ingrat délivre des compétences qui peuvent être mises au jour, décrites, valorisées et évaluées en ECTS (pour faire simple). Et ceci qu’on soit en fac de langues ou de biologie. Il faut dépasser la vision d’une Université « étanche » à son environnement, il y a d’autres façons d’apprendre que d’être assis dans un amphi. On le sait, on le dit, il faut le mettre en oeuvre. Les Grandes Ecoles ont une véritable expertise dans ce domaine et elle est transférable.

2/ Accepter qu’étudier est un véritable métier.

Il faut s’éloigner de la vision des études supérieures comme une phase de transition, ou, pire, une variable d’ajustement aux chiffres du chômage.

C’est un vrai métier d’être étudiant et chaque étudiant-e contribue à la société. Ce n’est pas seulement un investissement pour « dans 5 ou 10 ans ». Les étudiants consomment, ils se déplacent, ils vont aux spectacles… certes, leur pouvoir d’achat est plus faible mais ils créent de la valeur économique.

Et bien sûr, les étudiants sont des citoyens à part entière, on semble trop souvent l’oublier, comme s’ils flottaient entre deux mondes.

Cela nous renvoie évidemment au salaire de l’étudiant comme le font les pays scandinaves.

Rappelons qu’au Danemark il est autour de 800 euros mensuels pendant les études à condition de travailler 10 heures par semaine (ce qui permet de lier mes deux propositions). En Norvège, il est plus élevé et il s’agit d’un prêt à rembourser une fois installé dans le monde du travail.

Il est certain que ce « salaire » aura des effets « levier » et qu’un euro investi dans un salaire d’étudiant, en rapportera plusieurs à la société. Ce retour sur investissement reste à calculer.

Changer le regard de la société sur les étudiants

Il s’agit de changer notre regard sur les étudiants et de ne pas les considérer comme des « futurs productifs » mais bien comme des producteurs de valeur.

Il s’agit aussi, en les sortant de la précarité à un moment si important de leur vie, de leur (re-) donner une dignité, que beaucoup semblent avoir perdue, sombrant dans la désespérance.

La désespérance qui a poussé Anas à son acte irrémédiable.

 

La fin des concours ? Et pourtant …

« S’il n’y avait pas eu le concours, je ne serais jamais entré à Sciences Po ! », c’est le cri du cœur d’une personne à qui j’apprenais la disparition du concours d’entrée dans son ancien établissement.

C’est une phrase qui mérite qu’on y prête attention. C’est une alerte qui nous incite à questionner ce que nous voyons se mettre en place : la disparition des concours dans l’accès aux formations d’enseignement supérieur.

Cette évolution semble inexorable, mais elle me semble questionnable.

Chronique annoncée de la disparition des concours

 

Je n’ai pas trouvé d’études traitant précisément le sujet mais des signaux forts sont là. Je peux citer :

– la réforme du lycée et du bac évoluant vers le contrôle continu,

– la mise en place de Parcoursup qui a posé les jalons d’une sélectivité pour l’entrée dans l’enseignement supérieur,

– la suppression de la PACES,

l’abandon par des établissements phare comme l’IEP de Paris du concours à l’entrée …

Je peux aussi évoquer (sans en tirer de conclusions trop hâtives) le cas d’un Bachelor ayant troqué le concours pour une sélection sur dossier et oral et qui a vu augmenter significativement ses candidatures.

Bref, le concours n’a plus la cote dans l’enseignement supérieur et les raisons en sont certainement multiples. La principale est certainement celle de son affinité avec la notion d’ «élite». Ce sont en effet les « Grandes Ecoles » qui présentaient cette modalité très spécifique de recrutement.  Il faut bien admettre que si le concours reste la voie principale (je ne dirais pas royale), les pratiques de recrutement sur dossier (souvent assorties de tests et d’un oral) se sont multipliées. Mais il n’empêche que dans l’esprit du grand public, le concours renvoie à Grandes Ecoles, corps, élites … tous termes peu portés dans le cœur de la majorité des Français. Les gilets jaunes sont aussi passés par là.

Le travail de sape avait commencé il y a déjà des décennies avec les travaux de Bourdieu qui montraient les biais de la sélection par les concours. Dans un ouvrage fameux coécrit avec Passeron les auteurs dénonçaient les biais des concours. (Héritiers. Les étudiants et la culture, 1964)

L’abandon du concours viserait donc à s’éloigner d’un monde inégalitaire avec en tête de pont les élites sélectionnées pour un diplôme de grande école.

Une autre bonne raison qu’il ne faut pas négliger non plus est le coût d’organisation d’un concours : dans un format classique, on peut additionner la location de salles, la conception de sujets, les corrections, la surveillance des épreuves  … avec parfois des milliers de personnes au même moment et dans des lieux fort différents, Lui substituer des modalités allégées comme la première étape sur dossier, allège considérablement ces coûts.

La tendance semble inexorable, faire partie d’un de ces phénomènes de fond, qui sont la résultante de multiples faits, de raisons variées, de visions différentes, mais où, au final, tout converge.

Pourtant … un abandon paradoxal

J’observe 4 paradoxes :

  • Le premier est l’amour du grand public pour les concours, en témoigne le succès d’émissions comme Top Chef, Le meilleur Pâtissier, The Voice qui mettent en scène pendant des semaines une compétition qui élimine petit à petit ses candidats pour n’en garder qu’un (une). Dans le même temps, les prix littéraires, les prix d’entreprises, les prix de la mode … fleurissent et connaissent une adhésion massive.
  • Le deuxième paradoxe est que la sélectivité dans l’enseignement supérieur reste un gage de qualité tant pour les familles que pour les recruteurs comme le rapporte une étude conduite par IPSOS pour la CGE avec 70 % d’avis positif pour le grand public et 81 % pour les recruteurs (Septembre 2019). On constate déjà que, grâce à la relative sélectivité de Parcoursup, le taux d’échec en  L1 a diminué.
  • Le troisième paradoxe est que dans un monde où l’Intelligence Artificielle s’empare de plus en plus de tâches liées à la gestion des données, les entreprises réclament des intelligences plus créatives ! Or, le système éducatif actuel ne semble pas encore bien à même d’évaluer ces compétences ou ces capacités si différentes, et reste centré sur l’acquisition des connaissances.
  • Le quatrième paradoxe est de supprimer le concours dans un contexte d’attentes de plus en plus fortes vis-à-vis de la diversité des profils, où l’enjeu est de se centrer sur la compétence sans tenir compte des autres « caractéristiques »  du candidat que sont l’âge, le sexe, la santé, l’apparence physique …

Si je résume le paysage actuel :  c’est donc  : OUI aux concours dans des espaces et sur des thèmes qui ne sont pas ceux de la formation comme la chanson, la cuisine … ; OUI à la sélection dans l’enseignement supérieur ;  mais NON au concours !

Tout cela est vertueux, très vertueux … et pourtant  : « Je ne serais jamais entré à Sciences Po s’il n’y avait pas eu le concours ! ».

Il me semble que cela vaut le coup de se poser quelques questions avant de reléguer le concours dans le cabinet de curiosité de la pédagogie.

Les apports du concours

Qu’apporte le concours que ne permettent pas d’autres modalités de sélection ?

Je retiendrai 4 apports du concours au regard de la sélection sur dossier ou contrôle continu : 

1/ Un concours, c’est par définition l’égalité des chances avec la condition d’anonymat (pas systématique bien évidemment). Tout le monde est sur la ligne de départ, c’est pour cela que la fonction publique recrute majoritairement par concours. Dans un concours, tous les candidats se valent, quels que soient leur statut, leur patronyme, leur sexe, leur santé … le risque de discrimination est moindre. Non seulement le concours est « aveugle » mais il est aussi sans mémoire. C’est à dire qu’on peut avoir une deuxième chance. Ce qui est peu envisageable avec un dossier sur la durée.

2/ Un concours, c’est l’opportunité de « tenter sa chance », en reprenant le fameux slogan du loto : « 100 % des gagnants ont tenté leur chance ! ». Ce n’était pas prévu, c’est l’occasion de faire tout autre chose, un pas de côté ! C’est ce que nous dit Kevin : « J’étais dans un lycée de banlieue et je suis tombé un jour sur une affichette qui présentait le concours de Sciences Po : je me suis dit pourquoi pas ? une journée, on verra bien … on a vu, j’ai réussi ! »

3/ Il y a dans le concours cette formidable possibilité de repêchage, de réussite non programmée. Marieta a été une élève médiocre pendant sa prépa, et ce jour-là, elle excelle ! Hasard ? Chance ? Révélation de talents cachés ? Nul ne le saura, mais nous connaissons tous ce type de « surprise ».

Et j’ajoute les apports à titre individuel :

4/ Un concours c’est aussi, et peut être surtout un défi personnel : celui de la réussite en un temps très court, qui est souvent précédé d’une période de préparation toute aussi intense. Cette pression à la réussite développe chez les préparationnaires et les candidats des compétences hors normes comme : le sens de l’organisation, celui des priorités, la puissance de travail, la résilience …. Un concours laisse ainsi des souvenirs intenses, même en cas d’échec.

Vers un principe de précaution dans l’enseignement supérieur  ?

Pour avoir sélectionné des étudiants pendant des années à l’Université sans concours, en général selon le processus ; « analyse du dossier scolaire, lettre de motivation puis entretien ». Je sais que cette modalité sécurise davantage le recrutement. A priori, pas d’étudiants trop atypiques, dans leurs performances, dans leur parcours, dans leurs personnalités. Qui prendrait le risque de recruter un étudiant brillant scolairement mais apprécié comme « difficile »  ou «avec un relationnel compliqué » ?

Avec l’abandon du concours, c’est l’adieu aux « non conformes », aux «marginaux sécants », et je trouve cela dommage, car, c’est de là que viennent souvent les disruptions, les éclairages singuliers, les étincelles !

Abandonner les concours procède du principe de précaution et de la réduction du risque. Cela dessine un monde sage, trop sage ? Un monde où le futur se limiterait à l’analyse des risques, et qui annoncerait donc un horizon bien réducteur.

A travers l’abandon des concours, qui visons-nous comme étudiants ? Des étudiants réguliers, adaptés, des étudiants « sans mauvaise surprise », conformes …

Je trouve cela dommage à l’heure ou nous attendons des professionnels créatifs, décalés, capable d’affronter l’impossible, avec d’autres façons de voir les choses.

On a beaucoup dit que les concours sont inégalitaires, j’ai lu Bourdieu, j’ai entendu Descoing … ils ont des biais il est vrai, mais toutes les modalités de recrutement en ont. Je plaide pour qu’ils restent une voie possible, parmi d’autres !

On observe d’ailleurs dans les entreprises, le développement de recrutements centrés sur la mise en situation, plus que sur le CV et le diplôme.

La gestion des données massives, l’Intelligence Artificielle apportent cette analyse rationnelle des situations, ce sont les soft skills comme l’intuition, la créativité, la capacité à faire un pas de côté qui sont de plus en plus recherchées. Je ne suis pas certaine (et c’est un euphémisme) que notre système éducatif nous permette de repérer, de valoriser ces talents.

Pour travailler depuis longtemps sur les questions de discrimination, d’égalité des chances, de diversité…. J’alerte sur le fait que la disparition complète du concours uniformiserait et banaliserait encore plus notre enseignement supérieur. On peut mettre des quotas pour l’origine sociale, l’origine éthique vraie ou supposée, le sexe, la situation de handicap … mais pas pour ces compétences si insaisissables et encore tellement mal définies et évaluées pour lesquels nous manquons cruellement de recul.

On prête à Michel Serres l’idée que « le concours serait la pire des modalités de sélection à l’exception de toutes les autres », je n’ai pas retrouvé la citation originelle, mais cela lui ressemble bien ! Et une fois de plus j’adhère à cette analyse iconoclaste et visionnaire !

 

 

 

 

Profs stars dans les business schools, quelles stratégies ?

Un sujet « interpellant »

Il y a quelques mois, j’ai eu l’opportunité de participer à un débat organisé par Newstank Higher  Ed and Research dans le cadre de leurs journées de rencontre Think 2019 sur le thème : « Rémunération des chercheurs « stars » ou des « talents » : La fin d’un tabou » (Think 2019) ».

Un compte rendu a été fait de cette « table ronde » de ces échanges. Il est en ligne au lien suivant :

https://education.newstank.fr/fr/article/view/140985/remuneration-chercheurs-stars-talents-fin-tabou-think-2019.html

 

Des convergences rendant peu compte du cas des business schools

Je souhaite revenir sur ce qui a été dit, non pas dans l’esprit d’une mise en cause mais avec l’idée de mettre un focus sur la question des business schools, car à vouloir poser la question de façon trop large, le risque a été pris de désarticuler le sujet. En effet, les personnes invitées à cette table ronde sont tous des acteurs extrêmement légitimes de l’enseignement supérieur, mais évoluant dans des contextes très éloignés, gérant des zones de contraintes et d’opportunités très différents, et par là-même porteurs de visions divergentes. On peut également mentionner l’appartenance à des champs disciplinaires ayant des enjeux, des méthodes, des pratiques positionnés aux extrêmes du spectre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Enfin, les statuts et les métiers très divers des participant au débat ajoutaient encore à la fragmentation des témoignages.

Le dénominateur commun est, dans ces conditions, difficiles à identifier. Et, s’il y a eu des convergences, comme tente de le montrer le compte rendu, il me semble qu’elles n’ont pas rendu justice à la discipline du management, ni aux Business Schools qui sont très interpellées par cette problématique, avec des enjeux, des visions et des pratiques qui leur sont propres.

Il est d’ailleurs intéressant de voir l’évolution du titre de la table-ronde à celui du compte rendu puisqu’il y a été ajouté le mot « talent » qui n’y figurait pas au départ …

Une vision universitaire avec ses présupposés

Je vais reprendre le fil des questions posées et m’éloigner de la vision universitaire qui était largement majoritaire dans le débat, et donc porteuse de présupposés forts mais implicites qu’il est important de mettre au jour. Je les résumerai en quelques points, issus du débat et de mes 25 ans passés à l’Université :

1/ La monde scientifique est égalitaire et méritocratique.

2/ Le chercheur est, par définition, pleinement » engagé » dans sa mission.

3/ Le monde de la connaissance a une relation complexe avec l’argent qui est perçu sous le terme de « subventions » ou de « financements », destinés avant tout aux « projets de recherche », la rémunération des chercheurs étant accessoire.

4/ L’objectif du chercheur est la légitimité que donne la « reconnaissance par les pairs » et se mesure en publications.

On comprend alors que la notion de « starification » ne peut être reprise à son compte par le monde scientifique. Il a d’ailleurs été très vite écarté par les débatteurs au profit du mot « talents ». Au-delà du mot, c’est bien le sujet même qui était écarté.

Qu’est-ce qu’un professeur star ?

Les « professeurs stars » existent et ils sont un enjeu pour l’enseignement supérieur à l’échelle internationale, si on accepte qu’il y a une véritable compétition dans le domaine, comme l’attestent les très nombreux classements qui fleurissent chaque année.

Quand on tape ces deux mots clés en anglais ou en français sur nos moteurs de recherche, deux dimensions peuvent être retenues : le niveau de publications et le niveau de salaire.

Ainsi, en 2015,  Educpros 2015  définit une liste de professeurs star en économie-gestion sur la base du critère de publications https://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/a-la-rencontre-des-profs-stars-en-ecole-de-commerce.html

C’est la rémunération qui est retenue comme critère par le Figaro en 2012 https://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/ces-profs-superstars-remuneres-a-prix-d-or-364/

Si on s’en réfère au salaire, le hit parade 2018 des professeurs les mieux payés aux USA dresse une échelle de salaire qui va de 4,33 millions de dollars pour le premier (David N. Silvers, Clinical Professor of Dermatology and Pathology and Director of the Dermatopathology Laboratory at Columbia University)  à 433 000 dollars pour le 10ème (Graeme Rankine, Associate Professor of Accounting, et Academic Director of the LG Electronics Executive MBA (Korea) Program, at Thunderbird School of Global Management.). Le premier professeur dans une Ecole de management est le Dean Takahashi (Adjunct Professor in the Practice of Finance at the Yale School of Management, and Senior Director of Investments at Yale University )avec 2,6 millions de dollars. https://thebestschools.org/magazine/highest-paid-college-professors-america/

A noter que 7 sur les 10 relèvent des disciplines économie et gestion et sont professeurs dans des Business Schools ou des départements d’Université dans ce domaine.  Ce qui valide bien la présence des Business Schools sur ce sujet.

Les business schools et leurs profs stars

On peut affirmer que les Business Schools sont particulièrement concernées par le sujet. A cela 3 raisons :

1/ Elles sont dans une compétition internationale non seulement au niveau de la recherche mais aussi et surtout dans leur capacité à attirer des étudiants, et ce « tout au long de la vie »,

2/ elles ont des enjeux économico-financiers puisqu’en règle générale, elles vivent des frais de scolarité de leurs étudiants,

3/ par leur champs disciplinaire (le management, la gestion), elles ont une très forte proximité avec le monde économique et ses attentes, l’argent n’est pas tabou,

4/ si la recherche reste importante dans leur légitimité, la pédagogie est un enjeu majeur pour leur pérennité et leur attractivité,

5/ la gestion, le management sont des disciplines profondément immatérielles dont les impacts sont difficilement mesurables. L’incarnation est donc essentielle : ce sont bien des hommes et des femmes qui sont la preuve et la mesure de la qualité d’un établissement.

Toutes ces raisons convergent pour faire de cette question des profs stars au sein des business schools un sujet en soi.

 

Quelle analyse peut-on faire de la question ?

En considérant le contexte de compétition internationale comme un des enjeux premiers des business schools, il est pertinent de mobiliser la célèbre grille de Porter pour analyser la situation en considérant la question des barrières à l’entrée.

Porter identifie une dizaine de barrières à l’entrée : l’économie d’échelle ; le besoin en capitaux ; l’avance technologique ; les emplacements commerciaux ; la supériorité en termes d’image et de notoriété ; la difficulté à changer de fournisseurs ; la maitrise des coûts de distribution ; les stratégies de représailles (la réaction d’entreprises implantées) ; la réglementation ; les barrières à la sortie (dissuasion des clients de passer à la concurrence) et la mesure des risques.

On peut observer au passage que les écoles de commerce mobilisent beaucoup de ces barrières. Il est aussi facile de rapprocher la question des profs star de la barrière qui concerne l’image et la notoriété. Plus les professeurs sont connus et reconnus, plus l’école bénéficie de leur aura. Tout ce qui va matérialiser cette notoriété profitera à l’école. Ouvrages signés du prof star, passages dans les media, MOOC … sont autant de support « tête de gondole » pour une école.

 

Une catégorisation des profs stars

Une analyse par la marque s’impose : dans un monde où chacun est lourdement poussé à promouvoir sa marque personnelle, l’alliance d’une école avec un ou des profs stars relevant du co-branding, c’est-à-dire de l’alliance de deux marques puissantes pour créer de la valeur dans le produit ou le service qu’elles proposent comme dans la représentation que cette alliance véhicule.

Il peut bien sûr s’agir d’une rencontre fortuite et réussie, mais le projet, pour être porteur de valeur, doit être aligné avec la vision stratégique globale de l’établissement, pour être pérenne et créateur de valeur.

Les questions qui se posent sont alors : l’identification des cibles, les objectifs assignés, et l’horizon du projet. Ces critères nous permettent une petite catégorisation des « profs stars » (figure ci-dessous)..

  • Les cibles peuvent être internes ou externes : internes, ce sont alors les étudiants (ou apprenants), les équipes enseignantes, de chercheurs et administratives. Les cibles externes sont les entreprises, les partenaires plus institutionnels, les medias. Evidemment, qui peut le plus peut le moins mais il est difficile d’exceller en tout.
  • Les cibles impliquent également des profils différents : si on privilégie les étudiants, c’est la capacité à exceller en pédagogie qui primera, si on cible les pairs, ce sera plutôt la recherche qui sera attendue.
  • L’horizon est aussi un critère important. Si on vise le court terme (1 à 2 ans), c’est l’impact qui compte avant tout. L’alliance peut alors être contre-intuitive ou inattendue. L’objectif sera de créer du buzz positif. S’il est incontournable de respecter une certaine congruence entre les profils et/ou les valeurs des parties respectives, on peut aussi chercher le contre-pied, et supposer que le prof star sera déjà reconnu car il faut faire vite et présentera donc un (très) gros investissement.

Pour une politique sur le long-terme, (5 à 10 ans), il est essentiel de vérifier que les affinités entre les deux marques en présence sont réelles, et que leur alliance a du sens. On peut alors parier sur des talents, des potentiels encore en développement.

Je propose de résumer l’analyse avec le schéma ci-dessous :

 

Ce schéma ne valorise pas une position plus qu’une autre, tous les choix sont légitimes à condition d’être au service de la stratégie de l’établissement.

  • La position sur le court terme amène à une stratégie de co-branding avec une « vedette » ayant une marque personnelle très forte, elle peut être alignée ou pas avec celle de l’établissement, en fonction des attentes.
  • Les positions intermédiaires requiert de très bons enseignants-chercheurs, plus le terme est long, plus l’expertise recherche est attendue.
  • La position sur le long terme implique plutôt de parier sur des talents avec un engagement mutuel qui demande aussi au professeur « star » (ou bientôt star) d’avoir des compétences pour entraîner les équipes dans le développement attendu.

On perçoit aussi la dimension individualiste/collective qui s’imprime de gauche à droite : plus le terme est court et la cible externe moins l’enjeu portera sur la capacité à mener des équipes.

 

Investissement et attractivité

Avoir des profs stars n’est pas une obligation, mais cela peut apporter beaucoup à un établissement, même si la mise de fonds peut être très conséquente. Et le ROI est assez difficile à mesurer : citations dans les médias, nombre de publication, hausse des candidatures étudiantes, dotation de fonds des entreprises … sont quelques pistes de mesure.

On revient à la question du débat qui portait essentiellement sur nos capacités d’attractivité en France. Le prestige et la qualité de la recherche française ont été mis en avant, j’y crois ! La qualité de vie aussi ! Je suis plus dubitative sur l’attractivité des salaires évoqués : celui d’un professeur d’université première classe soit 5000 euros nets par mois, quand on compare aux standards de rémunérations internationales, même s’ils sont encore éloignés de notre hit-parade cité un peu plus haut !

Il est clair que la mise de départ doit être très motivante, comme les conditions de travail. Et là, l’Université française n’est pas encore « au top », comme le montrait le contexte de cette table ronde qui se tenait dans une des universités françaises les plus pretigieuses. Nous étions alignés, assis dans des fauteuils Strafor des années 60 avec des micros filaires qui entonnaient régulièrement leur petit effet Larsen, dans une salle qui aurait bien eu besoin d’un bon coup de neuf !

Le prof star, connu et reconnu, engagé sur le long terme, et ne demandant pas un gros salaire existe aussi. J’ai ainsi pu côtoyer les prix Nobel de l’Université de Strasbourg. Mais ces exemples restent … des exemples….

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Pourquoi la vulgarisation est-elle si difficile pour les chercheurs ?

Je suis très régulièrement consultée par des journalistes qui souhaitent mon regard (mon expertise ?) sur des sujets auxquels ils travaillent. La conversation commence souvent par : « Je travaille actuellement à un sujet qui est une des grandes tendances du moment » ou « à un phénomène en plein essor » ou bien « une évolution structurelle » ….

Ce peut être « Les fripes en ligne », « La répartition des tâches ménagères chez les jeunes couples », « Le refus du travail chez les millenials », « La création d’entreprise pendant les études », « Les nouvelles valeurs du travail » etc etc etc … Et quand je freine l’enthousiasme sur « le développement », « l’essor », l’ « engouement », et que j’interroge sur les origines de ce sujet,  inévitablement deux types de sources :reviennent systématiquement : la première est « d’autres articles » ; la seconde des interviews de personnes témoignant du phénomène étudié.

Si je caricature, cela va de ‘ »Il y a beaucoup d ‘articles et d’études qui disent que …  » et/ou « J’ai les témoignages de 5 jeunes hommes qui affirment faire le ménage et les courses », ou « J’ai rencontré 3 personnes qui refusent de travailler parce que le travail n’a pas de sens pour eux« .

On me demande de faire les liens entre les deux sources, donner du sens, et être caution de l’« enquête ». Je ne pense pas être excessive dans mes dires. La démarche même est vertueuse, car on peut aussi imaginer le nombre de d’articles qui « shuntent » ce moment de (fugace) prise de recul.

Les articles sont alors un assemblage entre :

1/ Des références documentaires qui légitiment le propos, d’autant mieux s’il y a des chiffres,

2/ des témoignages qui ont force de preuve et qui incarnent le sujet,

3/ quelques citations d’experts (plusieurs si possible) qui créent les passerelles, donnent du sens, proposent une analyse supplémentaire.

On n’est pas dans la démonstration mais dans l’ « assemblage », et le gros problème c’est que ces « rapprochements fulgurants » dans le sens où ils présentent le visage d’une construction  intellectuelle, sont tout sauf une démonstration, telle que l’exige la démarche scientifique.

Ils sont comme le canada dry : ils ont l’allure d’une démonstration, le goût d’une démonstration mais ils n’en sont pas. Au mieux, ils donnent à voir de façon impressionniste le phénomène qu’ils traitent, au pire, ils déforment la réalité pour mieux servir une « intention » de départ, sans forcément la remettre en cause si elle est réfutée.. Je n’entrerai pas dans un débat sur une déformation intentionnelle des faits pour servir une cause par exemple, mais il est vrai qu’un article peut être auto-prophétique,ce qui, pour certains sujets, peut d’ailleurs être une bonne chose !

Je prends un exemple récurrent : quelques portraits d’étudiants-entrepreneurs à succès associés à une enquête montrant que 20 % des étudiants ont l’intention de créer un jour une entreprise peut faire de la France une « start up nation » si on oublie de regarder que moins de 1 % des diplômés des écoles de commerce française créent véritablement une entreprise (qui ne deviendra jamais une ETI : entreprises de taille intermédiaire).

Les journalistes, des passeurs

Ces journalistes font œuvre d’information, ils enquêtent et c’est leur métier. C’est eux que le grand public va lire ou écouter pour avoir accès à des descriptions, des analyses de sujets inconnus, mal connus ou tout simplement « dans l’air du temps ». Ils font œuvre de « vulgarisation », au sens noble du terme, c’est-à-dire qu’ils permettent au plus grand nombre de saisir quelques clés du monde qui les entoure.

Ils sont un premier barrage devant le tsunami quotidien de fake news qui nous submerge chaque matin. Ils sont aussi le contre-poids du phénomène (en essor 😊) du « peer to peer » informationnel, c’est-à-dire l’ensemble des blogs ou forums ou chacun livre son opinion sans aucun filtre.

Avec la pression du « publish or perish » qui est leur lot quotidien, et celle de la concurrence de tous les réseaux sociaux qui donnent de la voix en continu, ces journalistes sont dans l’urgence quasi quotidienne du « toujours plus nouveau ».

Dans ma partie (les sciences de gestion), ils sont souvent déçus de la lenteur avec laquelle des tendances se mettent en place, et notre réticence à les prendre pour acquises. Tous les ans, que dis-je, tous les mois, toutes les semaines, il faudrait quelque chose de nouveau ! Les phénomènes comme celui des MOOC dans l’éducation, ou celui de l’entreprise libérée en management ne se comptent pas par milliers et ne se décrètent pas un beau matin comme « nouveauté » pour être remplacé trois mois après par un autre sujet encore plus « trendy » ! C’est toujours une angoisse pour un-e directeur-trice de business school de répondre à la question de Septembre : « Alors, quoi de nouveau pour cette rentrée ? ». Il y a toujours des réponses, mais seront-elles à la hauteur des attentes médiatiques ? 

La question des intermédiaires dans la diffusion de la connaissance scientifique est donc très sensible. Plus il y a d’intermédiaires, plus le risque est grand de voir une déformation des résultats, pas assez parlants, pas assez tranchés, et auxquels on va donner « un petit coup de peps » pour accrocher mieux l’attention du lecteur ou de l’auditeur.

Le monde de la science vs le monde de l’opinion

On bascule ainsi du monde de la science au monde de l’opinion. C’est d’autant plus vrai dans les disciplines dites de « sciences humaines » (la sociologie, l’histoire, la gestion …) qui ont deux handicaps :

1/ leurs productions sont « immatérielles », elles ne peuvent prétendre à vacciner l’humanité ou à permettre de poser un robot sur Mars ;

2/ tout le monde est un expert de leurs sujets, puisque, au quotidien,chacun expérimente les relations sur le lieu de travail, les rapports hommes/femmes, les nouveaux modes de consommation … La frontière entre démonstration scientifique et « café du commerce » est alors très poreuse …

Une solution est donc le « circuit court » comme en agriculture, c’est-à-dire un contact direct entre le scientifique et le grand public, mais n’est pas Michel Serres, Yves Coppens, Eric Orsenna ou Hubert Reeves qui veut ! Leur capacité à rendre simple et intelligible les connaissances les plus complexes est hors du commun de la plupart des scientifiques.

Pourquoi cela ? J’en identifie 3 mais il y en a surement d’autres que des lecteurs attentifs suggéreront :

1/ la première est que la recherche scientifique se concrétise par la découverte certes, mais aussi et surtout par la publication dites « entre pairs », qui n’a pas pour vocation à être accessible aux néophytes. C’est d ‘ailleurs sur ces publications scientifiques qu’ils sont jugés et font carrière. Le vocabulaire est complexe, les démonstrations sophistiquées, la narration laborieuse, les résultats souvent partiels et bridés par les « limites de la recherche ». La vulgarisation n’est pas dans les objectifs des chercheurs, cette vocation ne peut venir que de leurs envies personnelles.

2/ Le chercheur est habité par le doute. Il lui faut « démontrer », ce qui passe par :

  • une compilation des écrits antérieurs avec une citation systématique de toutes les sources mobilisées, ce qui rend souvent la lecture de l’article long et indigeste,
  • une justification et une description de la méthode de recherche, ce qui donne lieu à des passages très compliqués voire complètement obscurs,
  • une analyse critique des résultats obtenus, qui, bien souvent, relativise énormément les « trouvailles ».

Or, la vulgarisation, pour être lue et comprise oblige à ::

  • valoriser le résultats et les mettre en premier,
  • rendre la méthodologie invisible,
  • réduire les références au minimum,
  • être assertif,
  • faire court

Tout le contraire en termes de posture.

Entrez dans « La Conversation »

Alors, il existe une formule qui me semble tout à fait passionnante et qui permet de « vulgariser » la connaissance sans la trahir. Car c’est bien de cela dont on parle : traduire sans trahir !

Il s’agit de la plateforme « The Conversation » que je vous suggère d’explorer au lien proposé en fin d’article. The Conversation a pour signature : «  L’expertise universitaire, l’exigence journalistique ». C’est un réseau issu d’Australie, maintenant mondial et qui est entièrement gratuit pour ses lecteurs, auditeurs ou spectateurs (car il y a aussi des vidéos). Ce sont les institutions membres qui en payant une adhésion abondent les fonds nécessaires au fonctionnement du projet. Le statut est associatif et les dépenses sont essentiellement les salaires des journalistes scientifiques qui constituent « la rédaction ». C’est bien dans cette rédaction dirigée avec brio par Didier Pourquery et Caroline Nourry que réside la réussite du projet. En France, ce sont 13 journalistes qui détiennent cette expertise de « vulgarisation scientifique ». Chacun dans son domaine de compétence, coopère avec des scientifiques pour les aider à une traduction simple et pédagogique de leurs travaux de recherche. Ils doivent faire preuve d’exigence pour ne pas tomber dans l’ « opinion » qui trahit et déforme. Une autre de leur mission est de susciter la curiosité, de transmettre le désir de connaissance, et de créer chez leurs lecteurs le réflexe de distance critique qui fera qu’on distinguera l’information juste, des « fake news ».

Ainsi, les sujets traités peuvent être suggérés par la rédaction avec l’objectif de mieux comprendre l’actualité du moment. Ils peuvent aussi être proposés par les chercheurs eux-mêmes qui souhaitent partager les fruits de leurs travaux.

The Conversation est donc un site à mettre dans ses favoris. Il est utile à tous : les élèves et étudiants pour compléter un cours, préparer un dossier ou un exposé ; les enseignants pour enrichir leur information sur un thème à traiter, les parents et grands parents parce qu’ils ont envie d’être en phase avec leurs enfants ou pour leur culture personnelle, les journalistes qui veulent des idées de sujets, des ressources documentaires ou des sources légitimes, et tous les autres dont des chercheurs qui veulent entrer en relation avec des collègues. Il y a même maintenant une rubrique « junior » avec des questions venant des enfants, et des réponses adaptées.

Je suis depuis quelques mois Secrétaire Générale de The Conversation France et j’en suis très fière. .A l’ heure du tout digital, à l’heure du gavage informationnel, dans ce monde où l’opinion et le ressenti règnent en tyrans, je déclare The Conversation d’ « utilité publique ».Un bel antidote au « fake news » à consommer sans modération !

Et voilà le sésame : https://theconversation.com/fr

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