Cracking the management code

Logos, blogs et blabla

Cette année, le dialogue a été choisi comme thème de réflexion et d’échanges pour l’Université d’été du MEDEF en Alsace. Ce sont plus de 600 chefs d’entreprise qui pourront ainsi échanger avec des experts, des intellectuels, des politiques, et porter des regards croisés sur cette notion. Pourquoi questionner ou re-questionner cette idée du dialogue en 2015 ? Pourquoi avoir choisi ce thème qui paraît bien usé, particulièrement dans l’entreprise ? Quels enjeux y a-t-il à le revisiter ? Je dirais que l’année 2015 est l’année où il fallait justement réfléchir au dialogue et cela pour quatre raisons :

1/ Le dialogue, c’est compliqué et cher, mais essayez sans !

Si on reprend la base, dialoguer vient du grec dia (à travers, entre) et logos (la parole). Dialoguer, c’est donc échanger des paroles entre individus. Le nuage sémantique du dialogue convoque des mots, comme conversation, discussion, négociation, débat … L’idée est toujours la même : des personnes sont amenées à échanger des idées, des convictions, des croyances, des opinions pour mieux se connaître, pour trouver des solutions, résoudre un conflit … ou encore pour le simple plaisir de l’échange. Le principe de l’échange est en effet au centre du dialogue, et implique une vision simple mais forte et essentielle : on reconnaît l’autre, on le perçoit comme une personne à part entière. Le dialogue peut être houleux, conflictuel, violent, contraint, factice, mais, s’il existe, c’est que des hommes et des femmes ont accepté de se mettre autour d’une table pour échanger des mots, même en prenant le risque que ces mots soient désagréables à entendre.

On l’entraperçoit déjà, le dialogue a un coût : un coût financier quand il s’agit d’organiser des conférences de crise ou de paix, selon ; ou bien encore des forums autour de l’environnement, ou tout simplement des réunions dans l’entreprise mobilisant des représentants des syndicats ou d’associations. Le coût porte alors sur les conditions matérielles et aussi sur les heures passées à ce dialogue, et qui seront autant de temps retiré aux missions des acteurs du dialogue. Il a aussi un coût psychologique : il existe en effet toujours un pari dans le dialogue, il faut accepter de prendre le risque que ce dialogue échoue et ne mène nulle part, voire pire, réveille des douleurs, des peines, des haines qui étaient latentes ou éteintes jusque-là. Il peut y avoir enfin un coût physique. Certains dialogues, par leur longueur, par les conditions imposées, par la détérioration des relations, peuvent conduire à la fatigue physique et psychique, voire à la mise en danger des parties en présence. Mais il faut bien comprendre que la violence physique porte en elle la rupture du dialogue.

Si le dialogue coûte cher, son absence et son refus coûtent encore davantage à la société. La guerre, le terrorisme, les attentats, les coups … sont l’expression de la négation du dialogue. Les Hommes ne se reconnaissent plus comme Hommes et frappent avec des arsenaux répressifs qui peuvent aller jusqu’aux armes létales.

Certes, le dialogue coûte, il coûte dans sa chair, dans son orgueil, dans son portefeuille, mais essayez un monde sans dialogue et vous aurez Daech, les attentats de Charlie, la haine et la peur parce que la reconnaissance de l’autre que porte l’échange par la parole est alors niée.

2/ Sortons des vieilles lunes : le dialogue dans l’entreprise ne se limite pas au dialogue social

Si l’on prononce le mot dialogue en entreprise, vient immédiatement son épithète « social », avec ses relents de tractations, de discussions sans fin, de négociations au petit terme, dans une optique de jeu à somme nulle, où ce que gagne les uns, les autres l’auront perdu ! Ce dialogue social, si beau dans sa conception première, connaît de façon inéluctable une forme de rabougrissement, de repli sur soi, et se résume le plus souvent à un jeu de rôle entre experts : experts des relations sociales, que ce soit du côté direction de l’entreprise, ou de celui des représentations des salariés. Il n’y a pas grand-chose à défendre, et plus personne ne semble croire aux enjeux que portait cette idée à sa naissance en à la fin du XIXème siècle. Les salariés n’ont plus foi en les syndicats et préfèrent bien souvent mener ce dialogue par eux-mêmes, et les chefs d’entreprise le  vivent souvent comme une machine à faire perdre de la performance à l’entreprise.

L’idée est de se dire que le dialogue ne se limite pas à cet exercice de style bilatéral, mais qu’il est  maintenant partout dans l’entreprise. La vision d’une entreprise comme un acteur sociétal amène inéluctablement à l’idée de sa mise en dialogue avec l’ensemble de ses parties prenantes. Une source d’innovation pour l’entreprise est bien cette capacité à mener un dialogue en continu, et pas seulement institutionnalisé ou à des moments de crise ! Ainsi, voir le marché comme une conversation, et dialoguer avec ses clients, ses « lead users » est une façon de mieux connaître ses consommateurs et leurs attentes. Être en dialogue avec les institutions politiques d’une région est également une façon de créer des emplois, ou des zones de performance dans les territoires. Accepter le dialogue avec ses concurrents, au lieu de mener une guerre concurrentielle sans merci, est aussi une source de créativité.

Le dialogue est un défi pour le manager ! Il doit accepter de renoncer aux autres modalités de management que sont l’autorité ou la règle, qui toutes deux sont des façons de ne pas entrer en dialogue. Accepter le dialogue, c’est aussi renoncer à la fuite et au contournement en assumant la rencontre. On peut sans peine affirmer que le dialogue est la colonne vertébrale du management responsable, dialoguer c’est construire ensemble de la valeur  dans une perspective participative et contributive. C’est s’éloigner des visions managériales inspirées de conduites guerrières où le concurrent est un ennemi et le salarié un fantassin qui doit obéissance. Dialoguer, pour un manager, c’est prendre le risque d’être interpellé, mis en cause, rappelé à ses échecs ou inconduites, mais c’est aussi une façon de rebondir et de trouver des solutions innovantes et de faire quelque chose de ses erreurs.

3/ Pas de nostalgie, sachons passer du logo au blog

Déjà au XIXème siècle, de nombreux intellectuels se plaignaient de la montée en puissance de la presse qui, à leurs yeux, enterraient les conversations de salons. Ils mettaient aussi en garde contre les dangers de la démocratisation des débats, comme si seuls quelques esprits éclairés avaient droit aux échanges d’idées et de mots. Cela fait sourire, et pourtant nous observons aujourd’hui les mêmes peurs, les mêmes mises en gardes contre la disparition des grands media, presse, radio et télévision, au profit des sites web et des blogs !

En effet, les échanges de mots, de paroles et d’idées se perpétuent depuis que l’Homme est Homme, avec les outils du siècle. Au départ l’agora, avant-hier les salons ou la presse, hier la télévision et les sites d’information et aujourd’hui les blogs, Facebook, Twitter … qui sont autant de vecteurs d’idées et de propos. Ces nouveaux (jusqu’à quand ? ) outils sont bien sûr déroutants et, comme tout outil, porteurs de mauvais usages. Le risque majeur étant celui de la propagation sans fin d’opinions et de rumeurs non vérifiées. Mais il faut faire confiance, peu à peu de bonnes pratiques se mettent en place qui permettent aux véritables dialogues de s’instaurer. Ainsi, ces nouveaux outils sont de formidables vecteurs d’idées nouvelles et de liberté, comme on a pu l’observer pendant la montée en puissance des printemps arabes. Ils sont aussi des alliés puissants pour des populations opprimées comme les femmes en Afghanistan, ou encore le moyen de mettre au jour des scandales comme on a pu le mesurer avec Wikileaks.

Ne soyons pas dans la nostalgie. Les débats d’idées, les joutes oratoires, les échanges présentiels auront toujours droit de cité. Ils cohabitent maintenant avec les réseaux sociaux qui gazouillent d’une autre façon et  sur d’autres tons. L’objectif étant que tous ces dialogues soient capables de dialoguer entre eux pour éviter la cacophonie et construire une harmonie tonale plus forte qui ira jusqu’à tout un chacun, sans aucun laissé pour compte. Cet enjeu de réduire le bruit de fond, actuellement fort élevé compte tenu du nombre de personnes en présence dans ces vastes dialogues mondiaux, est d’importance. Le dialogue ne doit pas sombrer dans le blabla.

4/ Construire un management dialogal : le dialogue, ce n’est pas du blabla

Pour ne pas sombrer dans le café du commerce ou dans l’invective, pour ne pas perdre l’argumentation, la construction des hypothèses ou la description des conjectures, le dialogue doit se doter de règles.
Dans l’entreprise, dialoguer pour ne rien dire est une tactique dilatoire, destructrice de valeur. Il faut former des cadres qui vont se poser les bonnes questions :

– choix de la ou des langues – une seule langue commune ? le recours à des traductions ? Ou encore  le multilinguisme passif ?
– media employé – écrit ? oral ? virtuel ? présentiel ?
–  parties engagées – choix de représentants ? toutes les personnes concernées ?
– tempo – en continu ? fractionné ? rythme des échanges ? échéances ?
–  conduites à tenir – on se dit tout ? On instaure une puissance de modération ?
– à noter, une vigilance particulière pour les dialogues virtuels sur les réseaux sociaux, du fait de l’anonymat réel ou ressenti des acteurs des échanges
Ces cadres doivent être structurants pour le dialogue mais peuvent aussi  constituer les modalités premières du dialogue. Réfléchir à comment l’on va dialoguer, c’est déjà du dialogue !

Appelons de nos vœux un management dialogal, c’est-à-dire un management qui reconnaît l’autre, l’écoute, et cherche à construire de la valeur à partir des idées de toutes les parties engagées dans ce dialogue. Il s’agit bien de sans cesse réinventer le dialogue, non pas dans ses principes, mais dans ses modalités pour qu’il continue à être une des bases de nos sociétés, et plus particulièrement une source d’innovation et de mieux-être dans nos entreprises.

Mon prochain post fera une synthèse des échanges, débats et dialogues lors de cette Université d’été du MEDEF Alsace 2015.

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