Cracking the management code

Baromètre Educpros du moral des personnels du Sup : l’intérêt, c’est ce qu’il ne dit pas !

Ce qui m’intéresse dans le baromètre Educpros, ce ne sont pas les réponses, mais plutôt les non-réponses des enseignants du supérieur, face à quelque chose qui est abondamment présenté comme un immense malaise, et le débat autour des grandes difficultés à évoluer dans un contexte décrit comme mouvant et en changement accéléré. Finalement, c’est ce que cache le baromètre qui est source d’enseignements.

Du clapotis au tsunami

Il y a quelques semaines, Educpros a communiqué les résultats de son baromètre sur le « moral des personnels de l’enseignement supérieur  et de la recherche», avec son cortège d’infographies, d’analyses et de titres impactants. Avec un outil imparable scientifiquement, à savoir le questionnaire en ligne, il est possible d’affirmer que « le moral est au plus bas », que « l’université ne reconnait pas les siens », que les « enseignants ne sont pas assez payés » …

Les conclusions ainsi tirées sont largement acceptables et apparaissent même comme des évidences pour qui évolue dans l’enseignement supérieur. Le contraire aurait paru étonnant, et il est frustrant de ne pas voir émerger ça ou là quelques réponses contre-intuitives ou à contre-courant du consensus autour du malaise ambiant.

Mais, à y regarder de plus près, est-ce bien raisonnable d’extrapoler les réponses de 1564 répondants dont 52 % d’enseignants soit 813 personnes, pour porter la voix des 91 000 enseignants-chercheurs français (chiffre 2013) soit 0,89% de l’effectif total?

En effet, pour qui a suivi quelques cours de base en marketing, on sait que les répondants spontanés à des questionnaires sont ceux qui souhaitent exprimer leur opinion, en majorité les mécontents qui voient ainsi la possibilité de remonter leur plainte ou de se venger de ce qu’ils perçoivent comme un dysfonctionnement ou une injustice. On retrouve aussi, en moindre nombre, les « très contents » qui souhaitent dire tout le bien qu’ils pensent de l’objet d’évaluation, ce qui est, beaucoup plus rare, surtout en France. Je prendrais donc avec beaucoup de précaution les analyses tirées de ce baromètre, et le malaise ou le mécontentement sont, avec un peu de recul, ni validés, ni invalidés par cette enquête, qui, au mieux, n’apporte que des illustrations du sujet. Ne faisons pas de ce qui est objectivement un clapotis, un tsunami.

Ce qui m’intéresse dans le baromètre Educpros, ce ne sont pas les réponses en soi, mais plutôt les non-réponses à quelque chose qui est abondamment présenté comme un immense malaise, pointant les  grandes difficultés à muter dans un contexte décrit comme mouvant et en changement accéléré.
Ce qui m’intéresse, ce sont les 99, 11% de silencieux. Pourquoi ce silence assourdissant ?

Cas n° 1 : Le répondant potentiel n’a pas l’intention de répondre.

Quelles hypothèses possibles pour l’expliquer ?
–  Le thème ne l’interpelle pas et il ne voit pas d’intérêt à s’exprimer, il ne se sent pas concerné, il ne voit pas le problème. J’ai tendance à écarter cette hypothèse quand je regarde d’autres sources d’information et d’opinion, que ce soit les blogs Educpros, les comptes twitter des leaders d’opinion de l’enseignement supérieur, ou encore plus simplement le quotidien d’une université ou d’une grande école.
–  Le commanditaire du questionnaire n’est pas légitime aux yeux du répondant. Il se pose la question de ce qui va être fait de ses réponses. Cela peut aller de l’inutilité complète (« l’enquête va être placée au fond d’un tiroir »), au soupçon (« Est-ce qu’ils ne vont pas manipuler les réponses ? » ou « Au service de quel projet caché sont les résultats ? »). J’ai également tendance à ne pas retenir cette hypothèse car Educpros est un media qui me semble avoir acquis toute légitimité dans l’enseignement supérieur, et la confiance du secteur.
–  Le questionnaire est rebutant, ambigu, long, fastidieux, avec des questions tordues ou difficiles. Le répondant s’y met, et s’arrête en cours de route, en ayant perdu toute motivation. C’est souvent le cas mais il n’apparait pas que le baromètre Educpros était trop malaisé ou trop long. Pour en savoir plus, il faudrait examiner le taux de questionnaires entamés et abandonnés. Ceci dit, une  stimulation sous la forme d’une récompense aiderait peut être à avoir un meilleur taux de réponse ! A tester en 2017 …Une place dans une learning expedition  (petite suggestion) ?
–  Dernière hypothèse de cette catégorie, le questionnaire en ligne a tout simplement mal circulé et n’a pas atteint sa cible. C’est l’explication la plus basique, sachant qu’elle rejoint les précédentes : s’il y avait motivation et confiance, les répondants spontanés auraient joué le jeu de faire circuler l’information selon la pratique maintenant classique du partage sur les réseaux sociaux.
Toutes ces explications sont possibles et les hypothèses restent ouvertes en l’absence d’éléments permettant de les valider ou de les réfuter.
Mais c’est bien l’autre catégorie d’hypothèses qui m’intéresse d’avantage.

Cas n°2 : Avoir l’intention de NE PAS répondre

La nuance peut paraitre faible, mais elle exprime tout autre chose, à savoir, la volonté délibérée de ne pas répondre à ce questionnaire.

Cette hypothèse ouvre d’autres voies qui me semblent intéressantes à explorer car certainement plus explicatives du phénomène étudié. Ce serait dans la partie immergée de l’iceberg qu’on trouverait les éléments d’analyse du moral des enseignants du supérieur (je ne souhaite pas extrapoler au personnel administratif faute de légitimité).
Ne pas répondre à ce baromètre, pourtant occasion de faire entendre leur malaise (qu’une fois de plus, on ne peut pas occulter au vu d’autres sources d’information), pourrait traduire le refus de se faire confisquer la parole. Car l’un des marqueurs les plus puissants de l’ADN des enseignants du supérieur, c’est bien la parole, la voix, le débat, le discours. Confier cette parole à un tiers serait prendre le risque de perdre ce qui est constitutif de leur identité professionnelle. Ce serait se faire confisquer le débat qui est le leur, qui leur appartient, et qu’on voit monter en puissance dans les blogs, les medias gris, les prises de parole dans les grands media …

Pour les enseignants du supérieur, ce n’est pas à un tiers, tout adopté qu’il soit, de mettre leurs discours, leurs opinions en « camemberts », en comptant les « je suis satisfait » ou les « je ne suis pas content de ».

Cette position de ne pas vouloir répondre illustrerait alors une revendication profonde de l’enseignant du supérieur : la liberté. En effet, l’enseignant du supérieur choisit ce métier pour la liberté qu’il donne. Je retiendrai trois types de liberté :

–    La liberté d’action dans le temps de travail : si ce sont de très nombreuses heures dédiées à l’activité, il s’agit en règle général de temps choisi avec des horaires sans contraintes.
–    La liberté de lieu : le travail d’enseignant-chercheur est un travail nomade, colloques, conférences, enseignements l’amènent à se déplacer énormément et la nature de son activité lui permet de travailler dans des lieux divers.
–    La liberté de projets basée sur ses choix personnels : toute la carrière d’un enseignant du supérieur est fondée sur ses propres choix qui peuvent aller alternativement à la recherche, à l’enseignement, aux tâches  administratives, à la mise en disponibilité pour d’autres projets extérieurs.

L’enseignant du sup a une stratégie professionnelle individuelle et n’entend pas se faire dicter ses choix par qui que ce soit, même s’il peut parfois en éprouver un grand vertige. Il crée des alliances au fur et à mesure des années, alliances qui se font et se défont au gré des opportunités ou des orientations choisies. L’enseignement supérieur, dans sa partie enseignante, est un système très faiblement structuré où la trajectoire individuelle est la règle numéro 1. La surabondance de règles, de collèges, de commissions en tout genre et dans tous les domaines en est la preuve. Leur profusion ne permet tout simplement pas de les mener de façon efficace et efficiente, et les amènent à relever davantage du rituel que de la performance. Si ce ne sont pas des trajectoires purement individuelles, ce sont des groupes affinitaires qui avancent avec le maître de mot de « collégialité » en porte-drapeau. Mon premier billet sur Educpros en 2013 portait sur l’impossible réforme de l’université et pointait une structure clanique sous la couche d’une structure administrative, je persiste et signe.

La nature élective de toutes les gouvernances (Présidence d’Université, Direction de composante, Direction de laboratoires, Présidence de jury etc …) illustre cette prégnance du jeu individuel sur le projet commun. On peut d’ailleurs se poser la question d’un bien commun, ou tout simplement d’une cause commune de l’enseignement supérieur, du fait de cet individualisme acté et revendiqué au quotidien. La complexité de la mosaïque du secteur renforce encore le phénomène car sous la dénomination « enseignant du supérieur », se vivent des myriades de métiers qui peuvent être aux antipodes les uns des autres : chercheur devant sa paillasse vs doyen de faculté, physiciens vs théologiens ; universités vs grandes écoles ….

C’est ce taux de non-réponse qui, pour moi, est le plus puissant élément d’explication du malaise actuel. C’est ce que ce baromètre ne dit pas qui est véritablement intéressant. Il nous montre certainement des individus mal dans leur métier, il pointe le désengagement d’une grande majorité silencieuse qui ne croit pas ou plus en une amélioration de la situation et qui subit ou survit en faisant au mieux. Mais surtout, il démontre en creux l’immense difficulté de mener des changements structurants car vécus comme la perte d’une identité profonde basée sur la liberté individuelle.

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