Cracking the management code

Et s’il fallait savoir « ne pas innover » à la rentrée 2020 ?

La rentrée 2020 s’annonce pas du tout comme les autres. Les étudiants, surtout les « primo-entrants », ainsi que leurs familles, sont inquiets, déstabilisés.

L’enseignement supérieur tel qu’il était établi depuis des décennies, des siècles, se délite sous leurs yeux. Certes, pour « autre chose » que nous, enseignants, experts, directeurs d’institutions percevons comme positif et d’avenir, mais est-ce « entendable » pour eux ? Je ne le crois pas.

Ils n’ont pas envie d’entendre vanter les bienfaits du e-learning, les joies des examens à distance, la splendide « disruption » de leur future école, la formidable capacité à innover pédagogiquement.

Nos étudiant-es ont besoin d’être rassuré-es, et de penser que leurs études ne seront pas si différentes que celles de leurs prédécesseurs. Il va falloir savoir « ne pas innover » à la rentrée.

 

La promesse de la continuité pédagogique, envers et contre tout

Tout l’enseignement supérieur est en ébullition. Le covid 19 est passé par là, rendant réelles en quelques semaines, quelques jours même des innovations pédagogiques dont on parlait beaucoup, qu’on appelait de ses vœux, qu’on voyait se réaliser de ci de là, à grands renforts de projecteurs, de satisfécits, suscitant envies, mais aussi doutes et critiques.

De façon quasi magique, sous le coup du grand confinement, la pédagogie distancielle (le e learning) s’est généraliséz, avec toute une palette de dispositifs, tous plus innovants et originaux les uns que les autres. Car, devant la nécessité, les enseignants ont su faire preuve d’un véritable génie créatif avec de grands succès et de gros ratages. Mais dans l’ensemble la promesse de la fameuse « continuité pédagogique » a bien eu lieu « globalement ».

 

Vers un distanciel à vitesse variable

Après la sidération, la peur de ne pas savoir faire, les énervements et les hésitations devant les outils à maîtriser, les enseignants ont su « traduire » leurs enseignements. Si certains se sont contentés de transposer ce qu’ils faisaient dans leurs classes ou leurs amphis, beaucoup d’autres ont entièrement revu leur contenu et surtout, leurs modalités de transmission.

Après les cafouillages de démarrage, une forme de routine s’est installée, au grand soulagement de tous : « Ce n’était pas si compliqué ! ».

Les bilans sont aussi très variés et variables dans le temps. En effet, après une première période de lune de miel où l’auditoire (les étudiants) faisaient preuve de beaucoup de motivation et d’engagement, la lassitude est passée par là et l’essoufflement a gagné, se traduisant par une forme de désaffection qui a pu donner l’impression à des professeurs de se retrouver très seuls dans les couloirs virtuels de zoom ou de teams quand tous leurs élèves étaient en mode mute et écrans éteints « pour économiser la bande passante » !

Il y a donc matière à se réjouir et la préparation de la rentrée qui s’annonce virtuelle est finalement assez sereine.

 

La célébration du distanciel

Les arguments en faveur du distanciel sont nombreux et répétés à l’envi. Si nous en faisons une courte recension :

  • Moins de m2 donc une économie sur les locaux,
  • Moins de déplacements pour les enseignants comme pour les étudiants,
  • Pas de coûts de logement pour les étudiants qui peuvent rester chez leurs parents,
  • Une asynchronie qui permet à chacun de travailler selon son rythme,
  • Une standardisation de certains cours qui permet de rationnaliser les coûts pédagogiques tout en permettant de hausser la qualité : on confie les cours à des « profs vedettes » et on les diffuse à tous,
  • Une économie sur la masse salariale et … moins de profs à gérer,
  • Un suivi plus individualisé si on se donne la peine de mettre en place quelques analytics bien pensés,
  • Un choix beaucoup plus grand de « cours » avec la possibilité de créer son propre parcours de façon souple,
  • Le temps choisi pour l’organisation de son travail personnel par l’étudiant,
  • Et, globalement, la vision d’un secteur qui, dans ses représentations assimile « tech » et dynamisme.

 

Comparaison peut être raison

Cet engouement me rappelle celui pour les sites marchands tout au début des années 2000. Quand je reprends mes recherches du moment, je retrouve les mêmes arguments :

Les mètres carrés économisés par suppression des boutiques, un meilleur service aux clients avec l‘explosion du choix des produits ou des services, l’amplitude sans freins des heures de connexion, des prix à la baisse (ou une marge préservée), moins (ou plus du tout) de « vendeurs » à gérer (population réputée comme difficile dans beaucoup d’entreprises).

A ce moment-là , on oubliait trois choses qui se sont vite rappelé aux concepteurs de sites ou aux vendeurs « pure players ». Et ceux qui ne l’ont pas compris assez vite se sont ruinés dans la « bulle » Internet du moment.

1/ Tout ne peut pas passer par les fils des ordinateurs (ou maintenant le wifi) : pour beaucoup d’activités le métier essentiel, c’est la logistique des flux, flux de produits c’est vital, et flux des informations (c’est essentiel).

2/ Au-delà du bien, le consommateur (vous, moi) a besoin du lien et la relation à l’autre est indispensable et pas remplaçable par des chatbots, des mails, et même des échanges téléphoniques après sélection de touches étoiles ou dièses, comme indiqué par une voix robotique.

3/ Un lieu présentiel (une boutique, une classe) est aussi un lieu de socialisation et d’échanges « entre les membres d’une même promotion ». Le distanciel casse cet « actif » qui se constitue avec les travaux de groupe, les associations, les échanges avec les alumni …

 

Tirer des enseignements (c’est le cas de le dire)

20 ans après, on a bien compris que l’explosion du commerce en ligne ne s’opposait pas aux magasins « en dur » et la sortie du confinement démontre bien le besoin qu’ont les consommateurs de lieux de socialisation, même si la peur de la contagion, et la crainte pour leur pouvoir d’achat, freinent encore le « magasinage ». Depuis 20 ans, les magasins font mieux que résister, ils s’imposent et se réinventent pour proposer à leur client un service « sans couture » qui permet de passer du site virtuel au site réel, sans rupture.

Cette analogie pour dire que les salles de cours « en dur  »,  les professeurs « en chair et en os » ne doivent pas être balancés avec l’eau du bain de la digitalisation.

Ils sont difficiles à manager (les profs), ils sont souvent trop exigus (les locaux), ils ne sont pas toujours à la hauteur des attentes et des promesses (les deux), ils coûtent chers (les deux ) mais c’est grâce à eux qu’on sait qu’on est dans « son » école ou « sa » fac.

Les locaux comme les professeurs et les équipes administratives font ce qui différencie une école ou une université d’une autre. Sans eux, pas de « climat », pas de bons ou de mauvais souvenirs, pas d’attachement affectif à son établissement de formation

Avec le e-learning, s’installe une relation contractuelle dépouillée d’affect qui fait que le mieux-disant l’emporte, quand ce n’est pas le moins-disant. Et ce concurrent peut être un nouvel acteur sur le marché, puisque le distinctif de l’enseignement supérieur laisse place au substituable.

Adieu aussi les relations alumni, la notion même de réseau qui fait la force des établissements d’enseignement supérieur et surtout des grandes écoles.

Adieu les amitiés étudiantes qui forgent les futures relations amicales et d’affaires.

 

Une question se pose d’urgence, faut-il vraiment en rajouter dans l’innovation ?

Je pense à tous les lycéens qui vont arriver dans un environnement qui est déjà, en situation « normale », inconnu et inquiétant, et auxquels on va ajouter une rupture supplémentaire dans les modalités pédagogiques.

Faut-il vraiment renchérir dans l’innovation ? Dans le tout-distanciel ? Risquant d’ajouter de l’angoisse à l’anxiété ? Ne vaut-il pas mieux « rassurer » « rassurer » en se rapprochant au plus près du connu, de la vision classique d’une rentrée dans le supérieur ? Et chercher à préserver les professeurs, les équipes administratives, et les locaux ?

S’il fallait savoir « ne pas innover » à la rentrée ? Ou, du moins, ne pas mettre en avant cette innovation qui pourra être perçue comme inquiétante. Nos étudiants aspirent à avoir des repères et veulent croire en un avenir serein.

Sachons mettre de côté nos effets d’annonce et nos envies de disruption. C’est trop tôt !

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