La fin programmée des agrégés du supérieur en économie et gestion

Pendant trente ans, le recrutement des professeurs d’université dans les disciplines d’économie et de gestion reposait sur le concours d’agrégation pour la majorité des postes (article 49-2 du décret 84-431 du 6 juin 1984). D’autres voies existaient mais elles étaient minoritaires (article 49-3 et 49-4).

Désormais le décret du 2 septembre introduit pour 4 ans, à titre expérimental, un décontingentement exceptionnel du nombre de places mis au concours d’agrégation dans les disciplines d’économie et de gestion. C’est le résultat d’un intense lobbying des Présidents d’Université et de certains enseignants-chercheurs qui ont créé un site web et une pétition au nom éloquent, « suppressionagregation.wordpress.com ». Le concours d’agrégation n’est pas supprimé mais le nombre de places dépendra des demandes des établissements car il n’y aura plus de quota imposé. Comme on sait que la majorité des Présidents ne veut pas de ce concours, on peut imaginer qu’on s’achemine vers une disparition pure et simple de cette modalité de recrutement et le rapport d’évaluation prévu par les textes, aux termes de l’expérimentation, conclura en 2018 qu’il est inutile de rétablir le contingentement.

Faut-il se réjouir ou se désoler de la mort ainsi programmée du concours d’agrégation dans ces deux disciplines ?

D’un côté, on peut comprendre les Présidents d’Université qui considèrent que l’autonomie de leurs établissements passe par la capacité de recruter qui ils veulent, comme ils veulent (dans le respect de certaines règles, bien sûr). Certains établissements éviteront mieux que d’autres le localisme et seront capables d’attirer des candidats internationaux qui auraient été rebutés par le concours d’agrégation. Nous verrons s’ils sont majoritaires. J’en doute. Cette suppression va, selon moi, renforcer le clivage entre les leaders et les autres, les petites Universités en feront les frais.

D’un autre côté, l’agrégation avait un mérite, tous les candidats passaient le même concours et les postes étaient attribués en fonction du classement. Je suis issu de ce concours et j’ai participé plusieurs fois au jury pour les disciplines de gestion. J’ai également participé à d’autres grands jurys nationaux et j’y ai toujours ressenti un réel effort d’objectivité. Le format des épreuves, le respect des conditions de passage de ces épreuves permettent au principe républicain d’égalité des candidats de prendre ici tout son sens.

Concernant la gestion, discipline jeune, le concours d’agrégation a débuté en 1975 et en 40 ans il a permis de doter la France d’une importante communauté d’enseignants chercheurs de très bon niveau comme l’atteste la qualité croissante des publications dans les revues internationales de gestion. En 2008, le corps des professeurs de gestion comptait 415 membres dont les trois-quarts provenaient d’un concours d’agrégation. Par ailleurs, la gestion est une discipline qui connaît de nombreuses spécialités (marketing, comptabilité, finance, gestion des ressources humaines, etc.) mais qui possède également une véritable unité, la conduite des organisations. Le concours d’agrégation permet de concilier les connaissances de base de la gestion et la nécessaire spécialisation du candidat. Il y a fort à redouter que les procédures de recrutement au niveau des établissements ne prennent en compte que la spécialisation et, comme dans d’autres pays, nombre de professeurs seront demain hyperspécialisés, incapables de communiquer entre eux et tentés de se replier sur des communautés académiques coupées du monde réel.

Aux USA, de nombreux observateurs font remarquer que Peter Drucker ne serait certainement plus recruté aujourd’hui comme professeur de gestion. Je pense que, s’il avait été candidat, il aurait été reçu à l’agrégation en France… Aux USA, la recherche en gestion est de plus en plus critiquée par le monde économique et le mode de recrutement ainsi que la gestion des carrières des professeurs sont tenus pour responsables. C’est pourtant ce vers quoi nous nous acheminons désormais… Le concours d’agrégation conserve également un bon équilibre entre les épreuves qui permettent de juger la qualité de l’enseignant d’une part et celles du chercheur d’autre part. Sur ce point rien n’empêche les établissements de préserver également cet équilibre mais je crains que la balance penche trop vite et trop fort du côté de la seule recherche car c’est à la fois plus simple à juger et plus valorisant pour un jury. Rares sont les jurys d’établissement qui accordent aux « leçons » (c’est-à-dire à la simulation des cours) la place qu’elles occupaient dans les épreuves d’agrégation.

Concernant la critique fondée selon laquelle le choix des candidats reçus au concours d’agrégation prenait davantage en compte les horaires de la SNCF que les besoins des Universités, un rapport de 2011, sous la plume du Professeur Mougeot (voir le rapport) proposait une procédure alternative d’appariement entre les postes offerts et les candidats reçus dont le ministère aurait pu s’inspirer avec profit.

Nous verrons également, à terme, si la mort annoncée de l’agrégation en gestion est aussi favorable aux Universités, notamment par rapport aux grandes écoles. Il y avait, il faut le reconnaître, un certain prestige attaché au titre de professeur agrégé. En perdant ce prestige on court le risque de mettre les candidats en situation de ne prendre en considération qu’une seule dimension, le montant de la rémunération. Nous verrons ce qu’il adviendra…

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5 Comments

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5 Responses to La fin programmée des agrégés du supérieur en économie et gestion

  1. Jean-Michel Plane

    Le concours de l’Agrégation de l’enseignement supérieur permet (permettait ?) à mon sens de détecter de jeunes talents… La très grande majorité d’entre eux n’a semble-t-il pas déçu bien au contraire. La disparition du concours pourrait hélas participer au mouvement (irréversible ?) de déclassement de notre profession déjà largement avancé. Ce concours garantissait tout de même une certaine équité entre les candidats et avait l’avantage d’éviter les « localismes » excessifs et les dérives inhérentes à l’autorité présidentielle récemment renforcée…. On peut penser qu’Henry Mintzberg aurait également été reçu au concours d’agrégation en Sciences de Gestion.
    Gageons qu’une solution équilibrée puisse être trouvée mais le temps presse !

    • Untel et untel, s’ils avaient été candidats, auraient certainement été reçus… le fait est qu’ils n’ont point eu besoin de l’agrégation pour se faire un nom et une carrière. Avec ce genre d’arguments émanant de personnes soutenant l’agrégation, nous n’avons plus guère besoin d’en présenter pour sa suppression.

  2. David

    On oublie souvent que ce concours concerne que les six premières sections CNU. Alors que les autres sections ne en savent pas grand chose et pourtant nos prix Nobel et nos lauréats de la médaille field sont issus de ces dernières où il n ‘y a d’agrégé. A-t-on sortie des gourous agrégé de calibre internationale en sciences de gestion, j’en doute. Jamais la France n’a été déclassé dans les domaines de sciences humaines et sociales que depuis quelques décennies.
    A part quelques sociologues de renom qui sont d’ailleurs iconoclastes on voit pas ce que les agrégés ont apportés au rayonnement du savoir.

  3. Abdul

    L’agrégation du supérieur est une machine à détruire les talents. Les statistiques démontrent un lien récurrent entre les membres du jury et les candidats admis. Elle promeut prématurément des jeunes chercheurs sans dossier scientifique, et bloque la carrière de la majorité des autres. Franchement, la seule question serait plutôt : pourquoi ne l’a-t-on pas fait plus tôt ?

  4. Hervé

    La « fin programmée » de l’agrégation des facultés en économie et en gestion peut susciter de la nostalgie, mais celle-ci doit être distinguée de l’intérêt collectif.
    Les quatre disciplines, historiquement issues du droit, pratiquant l’agrégation, sont des exceptions parmi les 77 disciplines de l’enseignement supérieur et rien ne justifie le maintien de ces exceptions.
    L’argument majeur est que le concours national d’agrégation est totalement contraire à l’autonomie des universités. Celle-ci, encore bien limitée, ne pourra que s’accroitre dans l’avenir. La disparition de l’agrégation est donc écrite dans le ciel. Seul le corporatisme intéressé d’un petit groupe ralentit une évolution inéluctable. Il faut rappeler que cette exception fait gagner en moyenne 10 ans de progression de salaire aux agrégés par rapport à l’immense majorité des professeurs recrutés selon la procédure normale.
    En sciences économiques l’ouverture du recrutement permettra notamment de remédier au caractère monocolore des profils admis à l’agrégation (cf. la position de l’Association française d’économie politique).
    En sciences économiques et sciences de gestion cette réforme est indispensable pour permettre aux filières universitaires dans ces domaines de rattraper leur retard sur les écoles en matière d’internationalisation de leurs corps professoraux.
    La gestion compte aujourd’hui autant d’enseignants-chercheurs dans les universités et dans les grandes écoles (environ 2000 dans chacun des secteurs). Il est bénéfique pour toute la communauté qu’un système décentralisé de recrutement à l’université conduise à la création d’un marché ouvert permettant, comme dans les sciences de l’ingénieurs, à des EC titulaires de l’HDR de passer, dans les deux sens, d’un secteur à l’autre.
    Rien ne permet de dire que l’abandon de l’agrégation affaiblira la qualité. Les accréditations internationales montrent plutôt une supériorité qualitative, y compris en recherche, des écoles sur les universités. Et la suppression de l’agrégation de médecine n’a obéré ni la qualité de la formation des médecins, ni le prestige des professeurs de médecine. De plus, rien n’empêche les universités de fixer des critères de qualité élevés et de favoriser des profils généralistes si elles le souhaitent.
    Opposer le caractère égalitaire du concours, qui reste contesté, à la prétendue inégalité du système qui le remplacerait n’a pas de sens. Car si l’égalité formelle de traitement est essentielle dans un recrutement monopolistique, un recrutement opéré par de multiples centres de décision crée, par la diversité, une autre forme d’égalité des chances.
    Enfin, dire qu’en l’absence du prestige lié au titre de « Professeur agrégé », les EC se dirigeront vers les écoles pour des raisons de rémunération est une affirmation gratuite. La période récente a vu des EC universitaires, y compris des « professeurs agrégés », quitter l’université pour les écoles et de nombreux jeunes docteurs préférer les écoles. Le font-ils uniquement par intérêt financier ? Ce choix peut être dicté par bien d’autres considérations : dynamisme international, qualité des étudiants, conditions de travail, moyens de recherche, accès plus rapide aux responsabilités, etc.

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