A propos du film qui tente de réconcilier la France avec les grands patrons.

FR 3 a diffusé le 12 décembre un reportage sur 15 grands patrons ou ex-grands patrons français. Ce reportage était précédé, comme trop souvent, d’une interview du réalisateur Laurent Jaoui qui expliquait pourquoi et comment il avait conçu son film. Cette habitude des réalisateurs est vraiment insupportable, c’est comme si on nous infligeait la lecture d’un essai d’un auteur expliquant son roman ou encore la leçon d’un professeur expliquant le cours qu’il s’apprête à donner. Bien entendu ce film était suivi d’un débat (dont je me suis dispensé) ainsi l’œuvre était bien encadrée, avec le « before » et « l’after » de façon à nous éviter d’avoir à penser par nous-mêmes… Une œuvre bien faite se suffit à elle-même, qu’il s’agisse d’un documentaire, d’un roman ou d’un cours et, si elle donne à réfléchir, il vaut mieux le faire par soi-même ou avec des amis (c’est-à-dire en étant acteur de la discussion) qu’écouter passivement l’auteur ou les commentateurs penser à votre place. J’ai toujours présent à l’esprit la dernière réplique de Cyrano : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

Cet accès de mauvaise humeur passé, j’ai trouvé ce documentaire intéressant à double titre. D’abord, il contribue à mieux faire connaître douze hommes et trois femmes (Laurence Parisot, Anne Lauvergeon et Claire Gaymard) qui occupent des positions très importantes et qui pour la plupart ont des choses à dire qui ne correspondent pas au discours institutionnel et gravé dans le marbre de l’entreprise. Ensuite, ce documentaire aborde de façon originale la question de la place de la France et de ses entreprises dans le monde.

Sur le premier point, on peut remarquer que l’échantillon de grands patrons choisi par Laurent Jaoui n’est pas représentatif, trois femmes pour quinze grands patrons. En réalité, il n’y a aujourd’hui aucune femme à la tête d’une entreprise du CAC 40. Illustration du fameux plafond de verre dont, bien entendu, seules les trois femmes chefs d’entreprise se sont émues ; Claire Gaymard (PDG de GE France) ayant bien résumé la situation : « les hommes ne veulent pas nous donner les clefs mais nous (les femmes) nous sommes prêtes à les prendre ». Sur un autre sujet, Gérard Collomb, ex-PDG de Lafarge, émet une opinion intéressante car rarement exprimée à ce niveau de la hiérarchie. Il dit en substance, heureusement que nous, grands patrons, nous sommes là pour garder le cap car si nous écoutions nos actionnaires « d’abord souvent ils ne savent pas ce qu’ils veulent et surtout ce qu’ils veulent change avec la mode ». Jean Peyrelevade, ex PDG du Crédit Lyonnais, dit la même chose sous une autre forme en appelant les patrons à la « résistance face au conformisme » des marchés financiers. Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan, exprime quant à lui une grande méfiance de principe (pour ne pas dire une vraie hostilité) face à ces mêmes marchés.  Bien entendu, on ne peut s’empêcher de penser que ces déclarations décalées émanent de patrons qui ne sont plus aux commandes de leurs entreprises mais néanmoins elles vont bien dans le sens des réflexions actuelles sur la place et le rôle de l’entreprise dans la société. Quels intérêts l’entreprise doit-elle servir ? A qui et sous quelles formes doit-elle rendre des comptes ? Comment doit évoluer sa gouvernance et notamment comment casser le plafond de verre ?

Sur le second point, Denis Kessler (PDG de SCOR) pose la question « Qu’est-ce qu’une entreprise française ? ». Il repousse les réponses évidentes, une entreprise française ce n’est pas une entreprise dont le management est français, ce n’est pas non plus une entreprise dans laquelle on parle français, encore moins une entreprise dont le siège social est en France et n’évoquons surtout pas la nationalité des actionnaires car comme le dit cet ancien professeur (et oui on peut devenir grand patron en ayant été professeur des Universités !) : « Les entreprises du CAC 40 sont détenues par des fonds de pension anglo-saxons et des fonds souverains de Singapour ou du Quatar ». Le patron de Total, Christophe de Margerie,  récemment disparu dans un accident d’avion, se permet même la coquetterie de  démontrer que Total est « plus français que Danone » puisque 30% des effectifs de Total sont français pour seulement 10% chez Danone. Mais la réponse qui semble s’imposer à la majorité des patrons c’est la présence de la « culture française » dans nos grands groupes et certains font l’éloge de cette culture et de notre histoire nationale pour expliquer le succès de nos grands groupes. Pour Anne Lauvergeon, la citoyenneté des entreprises est très importante et la culture française très utile même si parfois on critique nos modes de fonctionnement. Pour Clara Gaymard, la culture française permet de comprendre la culture de l’Autre et cela est dû à la place qu’occupent la philosophie, l’histoire et la géographie dans nos cursus scolaire. Pour Xavier Fontanet, ex-patron d’Essilor, l’attachement à la France semble plus culturel et familial que rationnel, il déclare « je reste ici mais je ne devrais plus être là car j’ai plus d’impôts que de revenus » (situation qui, à vrai dire, ne me semble pas durable) mais mon « père était ministre de la France »… Toutefois cette relation de la culture française et de nos grandes entreprises n’est pas univoque car comme le dit Claire Gaymard : « la diffusion de la culture française à travers des grands groupes mondiaux c’est une part du rayonnement de la culture française, ce n’est pas l’art, ce n’est pas le cinéma, ce n’est pas le théâtre ni la littérature mais on devrait être fier de cette diffusion d’une culture économique à la française »

En conclusion, on ne peut que se réjouir que, dans un environnement économique morose, la France dispose de grands groupes qui se portent plutôt bien et ces hommes (demain ces femmes ?) qui les dirigent méritent d’être mieux connus et reconnus. Les media s’intéressent davantage aux déclarations, à la carrière voire aux états d’âme de tel ou tel ministre dont les décisions sont de peu de poids par rapport à celles que prennent quotidiennement ces grands dirigeants. Merci monsieur Jaoui pour votre reportage, il se suffisait à lui-même.

Jacques Igalens

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