Diplômes, génériques et contrefaçons…

On a souvent comparé les hôpitaux et les universités. Il s’agit dans les deux cas d’organisations complexes que Mintzberg qualifie du même terme, les bureaucraties professionnelles. L’une et l’autre prennent en charge une composante essentielle de la vie, la santé ou l’éducation. Dans le cas des CHU, le fonctionnement de l’Université et celui de l’hôpital se ressemblent, notamment  du fait de la présence dans les deux cas de professeurs et d’étudiants.

A ma connaissance, on a moins comparé les diplômes et les médicaments et cependant la comparaison ne manque pas d’intérêt. On sait qu’un médicament résulte, au départ, d’un effort de recherche, il fait l’objet de brevets et c’est au terme d’un long processus d’évaluation de son efficacité qu’il est « mis sur le marché ». Au bout d’un certain temps, les brevets tombent dans le domaine public et l’industrie peut proposer des génériques qui offrent la même efficacité. Enfin, nul n’ignore que par internet on se voit proposer des médicaments de la part d’officines situées à l’étranger, hors du contrôle de l’Etat français et que certains d’entre eux sont des contrefaçons au mieux inefficaces et au pire nuisibles pour la santé. Mais, concernant les médicaments, tant que nous restons sur le territoire national, nous sommes protégés des contrefaçons du fait des contrôles de l’administration. L’agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé veille et sévit en cas de nécessité.

Dans le domaine de la formation supérieure et notamment dans la délivrance des diplômes, l’Etat ne protège pas aussi bien et c’est fort dommageable pour les familles. Concernant le domaine que je connais le mieux, les diplômes de gestion, il règne actuellement une grande confusion. Paradoxalement, l’excès de normes et de labels conduit aujourd’hui à laisser sur le marché des acteurs qui proposent des diplômes dont le libellé est ambiguë si bien que le public est en droit de se demander s’il est face de vrais diplômes dont la qualité est contrôlée et garantie par l’Etat ou s’il s’agit de génériques ou encore de contrefaçons…

En France, la Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion (CEFDG) a été créée par le décret no 2001-295 du 4 avril 2001 pour définir les conditions de délivrance du grade de master des établissements d’enseignement supérieur de commerce et de gestion. La CEFDG a notamment pour mission d’organiser les modalités de contrôle de la qualité des formations supérieures de commerce et de gestion dans la perspective de la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Elle délivre un visa aux formations qui obéissent aux critères de qualité exigés et pour le haut du panier elle confère un grade de master pour des durées plus ou moins longues. En gros, un diplôme sanctionne un parcours de formation tandis qu’un grade établit un niveau qui autorise par exemple la poursuite d’études dans d’autres établissements utilisant les mêmes référentiels. C’est pourquoi les ECTS européens ont été créés, afin de faciliter les échanges d’étudiants.

Pour résumer, une école qui délivre un master en gestion doit avoir son diplôme visé par cette commission, et pour les meilleurs d’entre eux, elle peut obtenir le « grade » de master. Dans le passé certaines écoles qui ont perdu l’un ou l’autre ont eu de grandes difficultés.

Comme depuis sa création cette commission fait bien son travail, on pourrait croire que ce dispositif complexe permet d’informer les familles et leurs enfants. Malheureusement les mailles du filet ne sont pas assez serrées pour ne pas laisser s’échapper les petits poissons qui nagent souvent en eau trouble et qui mettent sur le marché des « masters européens » dont le libellé même introduit une grande confusion et qui s’exonèrent de toute habilitation de la CEFDG.

Il existe à Genève une  FEDE (Fédération Européenne des écoles) à laquelle adhèrent 338 écoles en France. Cette fédération propose 75 diplômes de bac + 2 à bac +5, notamment des « masters européens » dans des domaines aussi variés que la communication, le management, la gestion des ressources humaines, le marketing,  l’informatique, la finance, la gestion du patrimoine, le journalisme, le tourisme, l’immobilier, etc.

Ces 338 écoles situées sur le territoire national sont très diverses, certaines ont des enseignants permanents, d’autres non. Beaucoup font assurer les cours par des vacataires et ainsi, comme les médicaments génériques, elles n’ont pas à supporter les coûts de recherche et développement des enseignements (d’ailleurs le terme même de recherche est absent de leur présentation).  Bien entendu ces écoles ne cherchent pas à obtenir le visa et encore moins le grade de master délivré par la CEFDG et d’ailleurs elles sont très loin de pouvoir en remplir les exigences. Ainsi, les jeunes et leur famille ne sont pas protégés dans le choix de leurs études supérieures de gestion, ils ont face à eux des établissements et des diplômes qui font l’objet de contrôles sérieux de la part de l’Etat et, sous la même appellation (peut-être même une appellation plus alléchante) des diplômes non contrôlés, parfois promus par une publicité tapageuse via des campagnes d’affichage intensives.

Autant il faut se réjouir de l’ouverture de nos écoles et de nos Universités, notamment dans le cadre du processus européen de Bologne. Il est souhaitable que de jeunes français partent à l’étranger pour obtenir un master européen, de même il est souhaitable que nous accueillons de jeunes européens dans nos établissements. Et nous le faisons. Mais que des écoles sur le territoire national proposent un « master européen » sans aucun contrôle de nos instances ad hoc cela ne relève plus vraiment du générique mais de la contrefaçon. Les jeunes qui s’engagent dans cette voie sont-ils conscients qu’ils ne pourront pas tenter un concours de la fonction publique ? Savent-ils que même si leur école traduit leur parcours de formation en ECTS ils ne pourront pas bénéficier des équivalences correspondantes dans d’autres établissements ? Même la Suisse, pays d’origine de la FEDE, ne reconnaît pas ses diplômes …

Jacques Igalens

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6 Comments

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6 Responses to Diplômes, génériques et contrefaçons…

  1. Lamotte

    Bonjour Monsieur
    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article et je m’interroge sur deux formations que ma fille, actuellement en classe de Terminale, envisage de suivre:
    Il s’agit en premier lieu d’un Bachelor Business Management délivré par KHLeuven University College à Louvain en Belgique , puis du BARI (baccalauréat universitaire en relations internationales) délivré par l’Université de Genève – UNIGE.
    Comment être sûre que ces deux formations sont reconnues en France pour une poursuite d’études en Master en France ou en Europe?
    Merci de votre réponse.
    Bien cordialement,
    H Lamotte

    • Igalens

      Les systèmes éducatifs restent de la responsabilité de chaque Etat de l’Union européenne ce qui veut dire qu’il n’y a pas de reconnaissance automatique. Cependant les ECTS qui sont à la base du 3/5/8 c’est à dire bachelor/master/doctorat ont été conçus pour rendre la comparaison et l’éventuelle reconnaissance possible et facile. Je vous conseille de vous rendre sur le site ENIC/NARI ou de contacter la correspondante française Mme Gelleni au 01 70 19 30 31 pour plus d’informations. De mon point de vue (mais je n’ai pas étudié la question de près) la reconnaissance avec la Belgique devrait être plus facile qu’avec la Suisse … Bon courage

  2. Lazhar el orf

    La comparaison entre hôpital et université me semble pertinente, c’est un travail original!

  3. Jean-Pierre Nioche

    J’approuve totalement ta dénonciation des pratiques trompeuses d’écoles utilisant le vocable « master » sans respecter la règlementation française.
    Mais le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche est largement coupable en la matière, puisqu’il ne fait pas respecter la loi.
    La question n’est pas nouvelle. Il y a quelques années la Direction Générale de l’Enseignement Supérieur avait tenté de s’attaquer au problème. Mais elle a été rapidement stoppée par le cabinet du ministre quand celui-ci s’est rendu compte que l’ENA et SciencesPo ne respectaient pas la loi.
    Depuis, l’Ena s’est conformée à celle-ci en passant des accords avec des universités. SciencesPo continue de délivrer des « masters » qui n’en sont pas. Et le ministère ne réagit pas.
    Fin 2014, lors d’une réunion des experts de la Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion, j’ai interpellé sur ce sujet la Directrice de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle. J’ai obtenu une réponse dilatoire selon laquelle il n’était pas possible de lutter contre ces pratiques car, se passant sur internet, elles étaient insaisissables…
    En fait il n’y a que deux positions tenables. Ou le master est un diplôme règlementé et il faut faire respecter le règlement. Ou il faut dérèglementer le diplôme de master.

  4. Ferrand-Nagel Sabine

    La comparaison est tentante, mais votre travail a une limite : vous commencez en parlant des universités, mais en réalité vous parler des diplômes délivrés par les écoles de commerce de toute sorte, qui ne sont pas des universités ! Il vaudrait mieux éviter de contribuer à la confusion : les diplômes de gestion des universités, eux, sont de vrais masters labellisés, contrôlés, évalués systématiquement, dans lesquels les enseignants sont enseignants-chercheurs pour une grande part, accompagnés d’une part non négligeable de professionnels extérieurs pour la professionnalisation.
    les écoles ont de leur côté un vrai problème : faire le ménage, entre elles, pour garantir leur niveau… Mais je résume : les écoles ne peuvent pas être assimilées à des universités. Elles n’en respectent pas les règles.

    • Jacques Igalens

      Je partage votre avis concernant la qualité des diplômes de l’Université. Il y a deux sortes de masters, le premier est le DNM, diplôme national de master délivré par les Universités, il concerne environ 300 000 étudiants et les diplômes qui confèrent le grade de master, dont la formation est reconnue par le ministère, ils concernent 200 000 étudiants. Dans le domaine de la gestion (le seul que je connaisse et pratique depuis 35 ans, 10 ans du côté école et 25 ans du côté Université) je ne pense pas qu’on puisse dire que « les écoles n’ont qu’à faire le ménage » car c’est l’Etat qui le fait et qui le fait bien à travers une commission « ad hoc », la Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion. Vous utilisez le terme de labellisation et certaines écoles ainsi que l’IAE d’Aix-en Provence ou l’Université de Dauphine ont obtenu de très exigeants labels internationaux, ce qui est aussi un gage de qualité. Mon propos consistait simplement à déplorer que certaines écoles privées se dispensent de se présenter devant cette instance et, par un procédé qui ressemble davantage à la franchise commerciale qu’à l’enseignement supérieur, affichent cependant un alléchant « master européen ». Tout ce que vous dîtes à juste titre concernant l’Université, présence d’un corps d’enseignants-chercheurs notamment, est évidemment vérifié par la CEFDG. La ligne de partage que vos propos sous-entendent existe bien mais elle n’est pas (en gestion) entre l’Université et les Ecoles qui délivrent un master mais entre les établissements qui délivrent ce diplôme (DNM ou diplôme visé par la CEFDG) et les autres…

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