De la créativité à l'innovation

Et pourquoi pas une Habilitation à Diriger des Projets (HDP) ?

Depuis 1984 avec la loi Savary, l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) a fait son son nid dans l’enseignement supérieur et la recherche en France. Je l’ai décrochée moi-même en 1998, ce qui commence à dater un peu. Ce diplôme d’état franco-français qui fait suite au doctorat d’université permet de postuler à un poste de Professeur d’Université ou de Directeur de Recherche dans la fonction publique. C’est le diplôme universitaire le plus élevé en France, mais son mode d’obtention est très variable d’une université à l’autre. Pour l’obtenir, il faut en principe (car il y a bien sûr des exceptions) être titulaire d’un doctorat d’université. Il faut, comme dans le cas d’une thèse de doctorat, déposer son mémoire (synthèse de l’activité scientifique et publications) de manière à ce qu’il soit examiné par des rapporteurs. Puis, vient le jour de la soutenance devant un jury.

L’HDR n’a cependant aucun rapport avec le cycle LMD. Elle est définie par l’arrêté du 23 novembre 1988 (modifié en 1992, 1995 et 2002) [1] en ces termes : « L’habilitation à diriger des recherches sanctionne la reconnaissance du haut niveau scientifique du candidat, du caractère original de sa démarche dans un domaine de la science, de son aptitude à maîtriser une stratégie de recherche dans un domaine scientifique ou technologique suffisamment large et de sa capacité à encadrer de jeunes chercheurs. Elle permet notamment d’être candidat à l’accès au corps des professeurs des universités. ». Pour l’obtenir, le candidat doit non seulement montrer qu’il a un excellent niveau scientifique, ce qui est la moindre des choses, mais aussi  faire apparaître son expérience dans l’animation d’une recherche, notamment par l’encadrement de thèses de doctorat. Concernant ce dernier point d’ailleurs, le paradoxe est qu’il faut une HDR pour encadrer un travail de thèse, mais que pour avoir une HDR, il faut montrer que l’on est capable d’encadrer un doctorant. On s’en sort par le système du co-encadrement avec un HDR qui prend la place du directeur de thèse officiel. C’est le principe de la conduite accompagnée !

Quoi qu’il en soit, et bien que les universités appliquent en la matière des règles différentes, l’HDR ne requiert finalement que deux conditions : être un excellent chercheur (plutôt facile à vérifier avec le niveau de publication) et un bon encadrant pour doctorant (beaucoup plus difficile à évaluer). En aucune manière (là aussi à quelques exceptions près et dans les universités les plus exigentes), elle n’oblige celui qui la demande à démontrer qu’il a de l’expérience dans la conduite (le management) de projet. Bien sûr les chercheurs à ce niveau rédigent des projets de recherche. C’est très souvent le cas pour les réponses à des appels à projets, mais on est souvent très loin d’un véritable management de projet comme cela peut être enseigné en master, cycle ingénieur ou en école de business. Jusque-là, pas de problème finalement, car les chercheurs se sont toujours débrouillés seuls en la matière. On peut dire qu’ils sont autodidactes en gestion de projets et qu’ils se forment pour cela en équipe. Je l’ai fait moi-même ainsi de l’INSERM à l’Institut Pasteur de Lille.

Je pense qu’il est temps aujourd’hui, avec la complexité croissante de l’activité de recherche et celle non moins importante de la composition des équipes (davantage pluri-disciplinaires), de se poser la question suivante : Peut-on garder l’HDR sous sa forme actuelle ? Doit-on la faire évoluer pour que les directeurs de recherche puissent monter des projets et les gérer différemment ? Davantage en chefs de projets, en responsables d’unités de recherche et de développement ? Il le font déjà, certes, comme je viens de le souligner, mais pourquoi ne pas les accompagner par l’acquisition de certaines méthodologies. On pourrait imaginer une sorte de MBA pour chercheurs confirmés. Pas une formation à temps plein bien sûr, mais des modules de pratique avec résolution de problème… pourquoi pas par études de cas ? Pourquoi pas non plus des méthodes de conception concourante (codesign) ou de créativité ? Du management de projets au management de la créativité, il y a sans doute une place pour les chercheurs. On pourrait adapter ces méthodologies qui ont fait leurs preuves au monde de la recherche, qu’elle soit académique ou à fortiori plus appliquée. Enfin, si on aborde le domaine de l’innovation où les champs disciplinaires se croisent en faisant intervenir des profils scientifiques très différents, des acteurs jusque-là mis de côté comme les usagers et des modes de financements de plus en plus différents et complémentaires, alors une méthodologie construite de management de projet pourrait simplifier grandement la vie du directeur de recherche.

Comme j’avais « rêvé » dans un post précédent avec une soutenance de thèse un peu plus innovante, je me dis qu’une HDR qui demanderait d’avoir fait ses preuves en gestion de projet pourrait avoir du sens. Pourquoi pas une Habilitation à Diriger des Projets (HDP) ? Rien n’empêcherait les moins tentés de continuer à opter pour l’HDR sous sa forme actuelle ? C’est une idée qui vaut ce qu’elle vaut et qui sera sans doute très critiquée par les plus conservateurs, les résistants au changement,… mais elle me plait bien.

Commentaires (10)

  1. Simon Thierry

    Avez-vous connaissance de l’existence d’un groupe AFNOR dédié à une norme concernant les activités de management de la recherche ?

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    1. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

      Oui tout à fait. Merci pour votre message. Je pense même que ce guide d’aide au management de la recherche, réalisé depuis quelques années à l’initiative de l’AFNOR, est un outil particulièrement utile à l’amélioration de la situation que je décris. Il nécessite d’être utilisé (expérimenté) sur le terrain (voire inclus à de la formation continue pour cadre de recherche… j’allais dire jusqu’à l’HDP !) dans beaucoup de laboratoires et équipes de recherche pour lesquels tout cela est encore malheureusement inconnu. Cela vient…. petit à petit. Je ne l’ai pas cité dans mon post, car je ne suis pas un inconditionnel de la certification ISO, même si je l’ai menée avec beaucoup de plaisir et de résultats positifs comme doyen d’une faculté de sciences et technologies (FLST) à Lille entre 2008 et 2012. Merci encore pour votre message. Cordialement, JC2

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      1. Simon Thierry

        Je ne sais pas si nous parlons du même, alors, car je ne crois pas que le groupe dont j’ai eu vent travaille depuis plusieurs années. N’en faisant pas partie, toutefois, je me trompe peut-être. Il s’agit du groupe X580, qui doit normalement délivrer une norme pour janvier 2014.
        http://www2.afnor.org/espace_normalisation/structure.aspx?commid=6369&lang=french

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  2. S. B.

    L’Habilitation à Diriger les recherches est déjà stupide et discriminatoire puisque les étrangers n’y sont pas soumis. En effet le CNU lors de leur qualification leur octroie une équivalence. Par ailleurs faire fonctionner une agrafeuse ne devrait pas pas permettre d’obtenir le  » le diplôme universitaire le plus élevé en France ».
    Ce diplôme est une ânerie n’existant nulle part ailleurs. Le CNU est tout à fait apte à délivrer par ces critères de qualification une aptitude à exercer le poste de professeur des universités sans qu’existe cette parodie réactionnaire de thèse d’état.

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    1. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

      Merci Stéphane, je suis d’accord avec vous sur le fait que l’obtention d’un diplôme ne signifie pas que l’on a pour autant l’aptitude à exercer une fonction dans un poste donné. On pourrait en dire de même d’ailleurs pour le doctorat, le master, les MBA,… Les qualifications par le CNU me semblent plus objectives. De plus, elles sont temporaires comme dans le cas d’une certification en démarche qualité, ce qui les rend plus crédibles. Ceci-dit, elles sous-entendent quand même que l’on ait les diplômes et le niveau de publication requis. Quant à l’HDR, il est facile de prouver que l’on peut s’en passer… puisque les autres pays, comme vous le soulignez justement, ne l’ont pas et que cela ne les empêche pas d’avoir d’excellents (souvent parmi les meilleurs) chercheurs. Cordialement, JC2

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  3. richard

    L’HDR devrait tout simplement être supprimée car dans une recherche de plus en plus mondialisée, ce système n’a plus aucune légitimité. Il est défendu par une frange de chercheurs franco-français… et on sait que les performances de recherche (laboratoires et individus) sont jugées par rapport à la capacité à publier dans des revues anglo-saxonnes et à encadrer des doctorants étrangers.
    Les modèles à étudier sont ailleurs : Québec, UK, USA…

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  4. Henni Ouerdane

    Bonjour,

    A ma connaissance, l’equivalent de l’HDR existe dans d’autres pays: Allemagne, Russie, Pologne, etc… peut-être même au Royaume Uni avec le « higher doctorate » (à vérifier!!!). En Russie, un docteur de 3ème cycle est un « kandidat nauk », et un docteur ès sciences est un « doktor nauk ».

    Personnellement, je n’ai rien contre maintenir une HDR; par contre, il faut imposer de vraies normes (à définir, à discuter) pour son obtention, car ce diplôme ne doit pas être dévalué par certaines pratiques de copinage. J’ai pu lire des mémoires d’HDR indigents et cela ne devrait pas être permis.

    Cordialement,

    Henni

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  5. Anthony G.

    Je suis d’accord que l’HDR, en l’état, n’a pas une grande utilité. Par contre je pense qu’il peut être réformé. A quoi sert, aujourd’hui, l’HDR ?
    Selon que l’on soit d’une tendance « SST » ou « SHS » on ne répondra pas de la même manière à cause de la culture et des traditions disciplinaires hérités d’une époque révolue… En caricaturant un peu, le docteur SHS passe son HDR pour être Professeur alors que le docteur SST passe son HDR pour avoir de la main d’œuvre (des doctorants), avec la possibilité de passer (ou non) Professeur un jour.

    Et c’est là que ça coince ! (à mes yeux de « jeunot »)
    L’HDR a été créé en 1984 suite à la loi Savary. Elle est définie réglementairement par l’arrêté du 23 novembre 1988 (modifié en 1992, 1995 et 2002) : « L’habilitation à diriger des recherches sanctionne la reconnaissance du haut niveau scientifique du candidat, du caractère original de sa démarche dans un domaine de la science, de son aptitude à maîtriser une stratégie de recherche dans un domaine scientifique ou technologique suffisamment large et de sa capacité à encadrer de jeunes chercheurs. Elle permet notamment d’être candidat à l’accès au corps des professeurs des universités. »

    Même si une circulaire précise qu’il ne s’agit pas d’un équivalent d’un doctorat d’État, en pratique et dans les mœurs ça l’est !

    Réformer l’HDR ?
    En premier lieu il est, à mon sens, nécessaire (indispensable ?) d’améliorer significativement l’aspect « encadrement ». En effet, c’est l’une des missions principales et pourtant il n’y a pas d’évaluation alors que la partie scientifique, elle, est épluchée. Est-ce qu’énumérer une liste de stagiaires et de travaux réalisés avec eux est suffisant ? NON, pas en 2013, pas à l’heure où l’on tend vers la « professionnalisation » du doctorat (le doctorant tendant de plus en plus à être un contractuel). Il est important de vérifier que le postulant à l’HDR sait encadrer ! Actuellement il n’y a strictement aucune formations (diplômante ou non), ça se fait au feeling… Dans le dossier de l’HDR il n’y a strictement aucun retour des « encadrés » alors qu’il faudrait avoir l’avis au moins des doctorants.

    Autre point, la gestion de projets : c’est le thème de ce billet :)
    On pourrait également rajouter la valorisation de la recherche, voir même la diffusion de l’information scientifique.

    C’est une vision très « SST » de l’HDR… Je ne suis pas sûr que chez les SHS ils voient d’un bon oeil le fait que des doctorants aient leur mot à dire dans le dossier d’HDR, ou encore de faire des formations en « management/RH/gestion de projets »… j’entends déjà des « pourquoi faire ? On perd déjà notre temps avec X,Y,Z choses à faire ».

    Et pourtant, en assurant une meilleure formation doctorale, on forme nos/vos chercheurs/remplaçants de demain ;) !
    Et si au passage on pouvait en finir avec certains clichés et certaines (mauvaises) pratiques, ce serait bien. Malheureusement je constate qu’on semble plutôt se diriger dans la reproduction du modèle (parce qu’on ne connait que ça ?) : choisir des doctorants « dociles », leur graver les moules « université » « hiérarchie » « dogme »… qu’ils reproduiront à leur tour s’ils occupent un poste similaire, etc… etc.

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  6. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

    Merci Anthony pour votre commentaire que je trouve proche du terrain (et pas du tout venant de quelqu’un de « novice »). Je vous rejoins sur beaucoup de points et suis d’accord sur le fait qu’il y a beaucoup à faire si on veut réellement faire évoluer l’HDR. Pour l’idée que vous soulevez concernant l’évaluation des directeurs de thèse… j’y suis aussi très favorable. Il faudra juste y ajouter plus de choses que le seul avis des doctorants. Par exemple, on devrait suivre l’insertion professionnelle des jeunes docteurs et voir avec eux si l’encadrement de leur équipe de recherche les a aidés en la matière, un fois le doctorat obtenu. Compte-tenu du travail fourni par le doctorant pendant ses années de thèse pour ses encadrants, c’est un minimum de renvoi d’ascenseur ! A discuter dans ce blog…

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  7. Chanteloup Luc

    Je suis en phase avec ce qui vient d’être publié. L’HDR reste une qualification pour un poste de Professeur en France. Aujourd’hui, hors d’un système universitaire et de centres de recherches publics surannés, la R&D fondamentale comme appliquée, source d’innovations et d’emplois nécessite d’avoir un sens aigu de l’économie, de la recherche de partenariats à l’international et dans les processus de financement de l’innovation.
    Je suis sans doute le premier a avoir obtenu une qualification HDP le 2 avril 2005 à La Flèche sous la direction de Pierre-Gilles de Gennes et avec le haut patronage des ministères de la Défense et de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche.
    En dehors de mes compétences scientifiques, c’était bien les dimensions économiques collaboratives et de valorisation du développement local dans les différents projets originaux et innovants mis en place qui ont été démontrés.
    Cette HDP a été soutenue dans les lieux mêmes de la formation de René Descartes, dans l’ancien Collège royal de La Flèche, en présence de nombreuses personnalités scientifiques, militaires et politiques ; montrant ainsi les fonctions transverses d’une haute qualification scientifique permettant la mise en place de projets innovants et pérennes utiles pour le développement local.

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