De la créativité à l'innovation

Chercheurs innovants : quand le hasard fait bien les choses !

Dans un excellent billet intitulé « Innovation and Serendipity«  posté en juin 2013 par Ralph OHR, l’auteur met en évidence le fait que le hasard heureux peut se provoquer. On parle de sérendipité, c’est à dire de la façon de trouver quelque chose de nouveau sans le chercher spécifiquement, mais en créant toutes les conditions qui feront que cela arrive. Il ne suffit donc pas de penser que « le hasard fait bien les choses » comme dans le cas de nombreuses découvertes, de la pénicilline à la tarte Tatin en passant par le post-it, encore faut-il le provoquer ! On peut alors imaginer, et je ne m’en prive pas, que cela est vrai aussi dans le domaine de la recherche… et que c’est même incontournable dans celui de l’innovation au sens le plus large. Afin de faire de nouvelles découvertes, tout au moins de belles avancées dans le domaine de la connaissance, il faut emprunter de nouveaux chemins. Ceux-ci sont sans doute un peu moins académiques qu’attendus, mais qu’à cela ne tienne. Facile à dire, mais alors comment faire ?

Se montrer créatif et innovant ! Il existe de multiples méthodes d’animation et de travail qui permettent de stimuler ses petites cellules grises et d’en tirer bien plus que ce que nous avons appris à l’école, à l’université, puis au laboratoire. Cela s’apprend car solliciter ses deux hémisphères de manière complémentaire n’est pas inné ! Le chercheur dans son quotidien pense souvent que seule la logique de ses expériences ou celle de ses calculs lui permet de trouver la solution à ses problèmes, voire de faire une découverte. Il a sans doute raison, mais il se prive aussi d’aller un peu plus loin. Pour être innovant, en recherche comme dans bien d’autres domaines, il faut nécessairement travailler avec des collègues venant d’autres horizons, c’est à dire à la culture et aux compétences différentes.

Travailler ensemble avec de nouvelles méthodes et créer ainsi des systèmes innovants de construction et de diffusion du savoir. C’est le pas à franchir pour développer sa créativité et innover efficacement. Il faut bien sûr aussi accepter de prendre certains risques, de ne pas avoir peur de se frotter aux autres pour se remettre en question. Le chemin vers l’innovation se fait en marchant. A ce sujet, lors du Forum « Changer d’ère », dont je vous avais parlé dans l’un de mes derniers posts, j’avais relevé une citation lors d’une table ronde qui m’avait bien plu : « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connait, car tu pourrais ne pas te perdre ! » (Rabbi Nachman de Breslau, 1772-1810). C’est un excellent conseil à suivre, notamment lorsque nos habitudes nous poussent à solliciter toujours les mêmes personnes pour nous aider à régler toujours les mêmes problèmes.

La créativité et le sens de l’innovation se cultivent ! Nous sommes plus ou moins créatifs en fonction de notre nature et de notre éducation. Ceci-dit, le monde de la recherche académique ne nous incite pas à mettre en application nos capacités créatives car ses méthodes de travail sont très souvent répétitives. Elles impliquent aussi plus ou moins les mêmes protagonistes, les mêmes cercles de spécialistes, les mêmes réseaux. L’ouverture aux autres y est particulièrement limitée. C’est peut-être plus marqué dans les sciences dites « dures » que dans les sciences humaines ? Et encore ! Alors faut-il baisser les bras et laisser perdurer la situation ou bien tenter progressivement quelques expériences (quelques aventures) pour créer les conditions propices à l’innovation. Beaucoup d’entreprises et parmi les plus grandes que j’ai visitées ou rencontrées (Bell, Ubisoft, Lego, Cirque du Soleil, Bombardier, Techshop, Linkedin, Plug and Play, Leroy Merlin, Décathlon, Orange, Sony,…) l’ont bien compris et cela depuis de nombreuses années… Alors à quand le tour des équipes et des laboratoires de recherche ?

Depuis 2008, les espaces de travail collaboratifs se développent en France et à très grande vitesse. On les découvre sous la forme de centres de codesign, learning centers, medialabs, living labs ou espaces collaboratifs consacrés à l’open innovation, open science et tout autre domaine d’intérêt pour lequel on partage gratuitement nos connaissances et expériences. Surtout inspirés d’initiatives nord-américaines, ces lieux de réflexion colonisent le territoire et c’est une très bonne chose. En voici une cartographie qui vous en donnera une idée bien plus précise. Il y en a pour tous les goûts et chacun d’entre nous y est invité, juste pour échanger avec les autres dans un premier temps, puis participer éventuellement par la suite au montage d’un projet en commun… et pourquoi pas du sien ?

Des espaces, des méthodologies et des réseaux. Les espaces de travail collaboratifs sont nécessaires, mais pas suffisants. Il faut aussi que la culture du travail en groupe se diffuse. Pour cela, de multiples formations ou tout simplement des partages d’expérience se mettent à jour et se multiplient eux aussi. J’ai eu la chance d’en traverser quelques uns, comme par exemple lors de l’Ecole d’été du Management de la Créativité proposé depuis 5 ans déjà par HEC Montréal et son hub de créativité MOSAIC, catalyseur de potentiel créatif.. Les méthodologies abordées dans ces formations sont bien sûr applicables au monde de la recherche… même le plus académique. Tout au contraire de distraire les chercheurs et de les éloigner de leurs centres d’intérêt, c’est à dire ceux qui les mènent aux publications, elles leur donnent d’excellentes idées (et de très bonnes méthodes) pour concevoir de manière créative des projets de recherche en inter- (devrais-je dire en trans-) disciplinarité. Même les plus incrédules commencent à changer d’avis après s’y être mis. Dans ces nouvelles méthodes de travail, il faut conjuguer deux approches que souvent les défendeurs de l’une ou de l’autre opposent : échanger ensemble dans un même espace physique (de manière ponctuée) et le faire à distance par les « nouvelles » technologies (de manière continue). On utilisera pour cela des espaces physiques aménagés et des plateformes collaboratives reliées aux réseaux sociaux. Du présentiel et du contact à distance. C’est la recette qui est appliquée aussi dans le domaine de l’enseignement avec les meilleurs MOOCs (Massive Open Online Courses), ceux qui proposent aussi du présentiel.

Le chemin est encore long avant que le monde de la recherche ne s’empare massivement de ces nouvelles approches collaboratives créatives et transdisciplinaires. Les succès des équipes qui ont fait le premier pas devrait donner envie. Patience !

 

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Commentaires (9)

  1. Pierre Dubois

    Excellente chronique synthéthique sur l’innovation : merci ! Une réserve cependant : propos trop systématiques sur le retard des labos de recherche universitaires en matière d’usage des méthodes que vous préconisez pour booster les innovations. Citer un exemple de recherche coopérative universitaire, en réseau et menant à l’innovation aurait rendu vos propos plus audibles.

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  2. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

    Merci Pierre, vous avez tout à fait raison. Je vais m’y employer dans un prochain post, celui-ci ayant plutôt servi de « bande annonce ». Sinon, au sujet des laboratoires de recherche, je ne crois pas qu’ils soient vraiment en retard. J’y ai travaillé presque 20 ans entre l’INSERM et l’Institut Pasteur de Lille. De nombreux sujets de recherche pluridisciplinaires y sont développés, mais cela reste quand même confiné (sans doute aussi à cause de la nature des publications) à des disciplines voisines. Il faudrait maintenant les ouvrir un peu plus aux autres et en employant pour cela des méthodes de travail qui favorisent la réflexion transdisciplinaire. A suivre…

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  3. Jean-Christophe UHL

    Oui vive la sérendipité (à noter que mon correcteur orthographique ne reconnait pas ce mot… c’est assez révélateur) et oui cela passe par des lieux physiques où les gens vont se rencontrer, échanger… mais cela demande aussi une ouverture d’esprit, une prise de conscience qui ne sont pas encore bien ancrées dans nos mentalités du vieux continent !

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  4. Olivier Ridoux

    Je partage l’opinion que la sérendipité se cultive, mais ne comprends pas du tout l’esprit d’auto-flagellation qui imprègne le propos. La discipline que je connais le mieux (l’informatique) et le laboratoire que je connais le mieux (l’IRISA à Rennes) n’arrêtent pas d’explorer des espaces nouveaux avec des disciplines aussi variées que la linguistique, la géographie, la chorégraphie, le sport, l’écologie, la biologie, la musique, la médecine, etc, et évidemment les disciplines « proches » comme les mathématiques ou l’électronique. Et ne lisez pas ce qui précède comme une vantardise d’informaticien. Si ces relations marchent bien c’est que de façon duale des linguistes, géographes, chorégraphes, etc, trouvent leur bonheur à rencontrer d’autres disciplines.

    Il n’est pas non plus nécessaire que tout le monde travaille avec tout le monde, car les disciplines ont besoin d’être approfondies. Il ne faut pas non plus condamner les « mono-disciplinaires » ; il en faut.

    Je ne crois donc pas à une « mentalité du vieux continent » qui s’opposerait à la culture de la sérendipité. Par contre, le manque de moyen ambiant s’y oppose. Pour cultiver la sérendipité il faut pouvoir passer du temps dans un séminaire d’une autre discipline, juste pour voir, il faut pouvoir enseigner devant un public différent dans son service statutaire, même si c’est dans un établissement différent, et sans avoir à remplir 36 formulaires, il faut pouvoir tenter des coups, et perdre souvent. Où est la case « nombre de coups tentés » dans nos évaluations ? On n’y compte que les coups réussis… Nos établissements peuvent toujours encourager la serendipité, ce ne sera que verbal… ils continueront à geler des postes, à optimiser leurs maigres ressources, à compter leurs petites cuillères, et les chercheurs curieux continueront à tenter des coups sur leur énergie propre, leurs moyens propres, et leur temps libre.

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  5. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

    Merci Olivier pour votre commentaire que je trouve vraiment bien argumenté et constructif. Je suis désolé de vous avoir donné cette impression d’autoflagellation car ce sentiment n’est pas du tout inscrit dans mon génotype. Tout au moins, il ne s’exprime pas habituellement. Je suis le premier à saluer (et apprécier) les équipes de recherche comme la vôtre qui font un excellent travail dans les champs inter- et transdisciplinaires (différents à mon sens). Elles n’ont bien sûr pas attendu qu’on leur parle de « sérendipité » avant s’y mettre et profitent déjà aujourd’hui de tous les bienfaits de la démarche. Il faut cependant reconnaître qu’elles ne sont pas légions dans le domaine de la recherche fondamentale, aussi faut-il encore les encourager. Il est vrai que le domaine de l’informatique a de l’avancée en la matière. Ceci-dit, qu’en est-il des autres ? J’ai travaillé dans de très belles équipes de recherche (en biologie cellulaire et moléculaire) ayant un niveau de publication international et j’ai animé pendant plus de dix ans une direction de recherche au niveau universitaire… et bien force est de constater que j’ai toujours eu beaucoup de mal à favoriser les échanges et stimuler les collaborations entre les disciplines aussi différentes que celles des Sciences et Technologies, des SHS dont la philosophie et l’éthique, du droit, de l’économie et de la gestion, de la médecine et des autres… On y arrive dans certains cas, mais c’est très souvent ponctuel et bilatéral. Sinon, pour la dernière partie de votre message, je pense qu’elle concerne surtout une certaine catégorie d’établissements que j’ai aussi fréquentés comme enseignant-chercheur. Je ne porte pas de jugement. Tous ne sont pas dans ce cas. Vous évoquez enfin l’intérêt de participer à des séminaires dans d’autres discipline (voire pluridisciplinaires). Je suis complètement en phase avec vous sur ce point. Merci encore pour avoir donné votre avis sur ce blog. Cordialement, JC2

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  6. Cynthia TB

    Excellent article! En Belgique nous formons aussi à la créativité chez ID CAMPUS.
    http://www.idcampus.be

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  7. jean-charles-cailliez (Auteur de l'article)

    Merci Cynthia, je vais très certainement programmer d’ici la fin de l’année 2013 un déplacement à Liège pour découvrir IDCampus. Cordialement, JC2

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  8. Pingback: Chercheurs innovants : quand le hasard fait bien les choses ! | Blog de l'académie de management de la créativité de l'université de strasbourg

  9. Formation dale carnegie

    Très bon article! toutefois, il ne faut pas trop se fier au hasard, car comme on dit ‘une fois n’est pas coutume’

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