De la créativité à l'innovation

La classe renversée, innovation managériale… au TEDx de Viroflay

Visionnez le talk du TEDx de Viroflay en cliquant sur : La classe renversée, innovation managériale !

Si je vous dis que je ne suis plus un prof normal et que ma classe est devenue vraiment bizarre depuis 4 ans ! Cela vous intrigue ? Si j’ajoute que ce qui s’y passe entre ses murs intéresse au plus haut point les entreprises… qui m’appellent ou m’envoient des mails presque tous les jours ! Alors là, vous aimeriez en savoir plus ! Alors bienvenue dans la classe renversée !

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Une expérience qui ne manque pas de surprendre ! 40 professeurs pour un seul élève ! Des étudiants qui construisent eux-mêmes le contenu du cours et des chapitres… et qui le teste sur le professeur, devenu le seul élève de la classe.  Des tableaux qui tournent, de la « tricherie obligatoire », des karaokés, du ping-pong, des « battles » … Le prof qui est devenu le seul à avoir des devoirs à la maison !

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En échangeant cela avec vous, j’ai maintenant le souvenir de deux situations qui m’ont convaincu que cette façon de faire cours avait toutes les raisons d’intéresser l’entreprise !

Mon premier souvenir… le plus amusant : « la bactérie à 2 chromosomes ». C’était un matin en début de semaine, je revois très bien la scène. Alors que j’étais au milieu de mes étudiants à jouer mon rôle d’élève, de bon élève je tiens à le préciser, j’écoutais l’un d’entre eux nous disséquer le fonctionnement d’une bactérie. Tout était exact dans ce qu’il expliquait, mais cependant une chose me perturbait ! Sur le schéma qu’il avait dessiné au tableau, sa bactérie contenait 2 chromosomes ! Or tout le monde le sait… il n’y a qu’un seul chromosome dans une bactérie !

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Aussi, l’ayant laissé finir son exposé. J’ai joué mon rôle d’élève interrogatif, lui demandant pourquoi sa bactérie possédait 2 chromosomes ? Il m’a dit que c’était comme ça et qu’il n’avait pas l’explication. Alors pour l’aider, moi qui sais pertinemment que les bactéries n’ont qu’un seul chromosome (je n’ai pas de mérite, je suis l’expert), j’essaye de lui trouver une « porte de sortie » honorable, juste pour ne pas le décourager en essayant de lui faire comprendre qu’il s’est trompé, mais sans lui dire ouvertement. Et l’idée me vient de faire semblant d’avoir une explication scientifique à l’erreur sur son schéma. Il s’agit de toute évidence d’une bactérie en cours de division. Comme elle va donner 2 bactéries filles identiques, elle a besoin de d’abord diviser son chromosome en 2. Et c’est pour cela qu’elle en possède momentanément deux.

Très fier de moi, je pense l’avoir sauvé du déshonneur. « Pas du tout » me répond-il. Vous voyez bien sur mon schéma que ces deux chromosomes ont des tailles différentes. L’un est plus petit que l’autre et ils ne peuvent donc pas provenir de la division d’un même chromosome. Ce sont donc deux chromosomes différents. Elémentaire mon cher professeur ! Alors que je ne savais plus comment répondre… je fus sauvé par l’un de ses camarades qui me dit en me montrant la publication qu’il avait trouvée sur le web qu’au Texas, une équipe de chercheurs américains de l’Université de Huston avaient récemment mis en évidence la présence de 2 chromosomes chez la bactérie Rhodobacter sphaeroïdes ?

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Deux jours après, alors que je me trouvais dans mon amphi de PACES, 500 étudiants en médecine qui notent mot à mot ce que je leur dicte pour le concours. Je leur dis avec un ton plein d’assurance : « Vous savez tous que les bactéries n’ont qu’un seul chromosome. C’est ce que tout le monde pense. Or très peu de gens le savent, mais chez certaines espèces et plus précisément chez Rodobacter sphaeroïdes… et cela a été publié récemment par une équipe américaine de l’université de Huston au Texas, on a trouvé deux chromosomes et de tailles différentes ! Et là je vois le regard médusé de mes étudiants… entendant même l’un dire à son voisin : « Wow, le prof… quel bon niveau ! Up to date !…. »… et son camarade de lui répondre : « Bof, c’est normal, c’est un chercheur ! »

Mon deuxième souvenir… le plus surprenant : « l’étudiant qui ne savait pas grand-chose ». C’était au début du premier cours, il y a de cela deux ans. Un étudiant vient me voir et me dit : « Vous savez Monsieur, votre méthode de classe renversée, c’est très intéressant, mais ça va être difficile avec cinq d’entre nous car nous n’avons plus fait de biologie depuis deux ou trois ans. Pour ma part, je ne sais même plus de quoi est faite une molécule d’ADN ! Alors suivre un cours de génétique qui parle de réplication, transcription et régulation ! Autant dire « mission impossible » !

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Trois mois après, alors que j’avais réparti ces élèves dans des équipes différentes et qu’il a avaient tous appris à construire ensemble des chapitres de génétique, je retrouve mon étudiant debout face au tableau en train de compléter un schéma presque plus grand que lui et rempli de molécules, de formules et d’annotations plutôt incompréhensibles pour quelqu’un qui débarquerait à l’improviste dans ma classe. Debout derrière lui, j’écoute sans me faire remarquer les explications qu’il donne aux autres.

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Je regarde avec attention ce qu’il écrit sur le tableau. Il se retourne soudain, se tait dans un premier temps… puis me demande : « c’est bon tout ce que je dis ? ». Je lui demande alors, faisant le naïf… comme si j’étais son étudiant (après tout, n’oublions pas que la classe est renversée) : « De quoi s’agit-il sur ce schéma ? ». Il me répond : « ben, c’est évidant… vous voyez bien qu’il s’agit de la régulation de l’opéron lactose chez une bactérie en manque de glucose et de la fixation de l’activateur de transcription sur l’opérateur en position 5’ du train de gênes qui va permettre notamment la synthèse de la bêta-galactosidase, enzyme nécessaire à la digestion du lactose par la bactérie que l’on a privé de glucose ! Elémentaire mon cher professeur ! Comme il voit mon air étonné, il me demande : « Il y a beaucoup d’erreurs dans ce que je dis ? ». Je lui réponds que j’en ai repéré quelques-unes, mais que ce n’est pas cela qui me rend perplexe… et lui dit : « Ce n’est pas toi qui me disait en début d’année que tu ne savais pas de quoi était faite une molécule d’ADN… et qui est capable aujourd’hui de m’expliquer la régulation de l’expression d’un gène ? » Et lui de me répondre sans se démonter : « Mais Monsieur… je ne sais toujours pas de quoi est faite une molécule d’ADN, mais maintenant que j’ai compris la régulation de l’opéron lactose, j’ai vraiment envie de le savoir ! ». En y repensant, je suis content de n’avoir pas proposé à ces étudiants une remise à niveau, longue et fastidieuse, avant de commencer mon cours. Je suis sûr qu’ils auraient souffert, puis abandonné avant même le premier cours.

Ces deux anecdotes, parmi tant d’autres, ne sont pas sans morale. Mais surtout, elles ne se limite pas au monde de l’éducation. En effet, ce que l’on observe dans ces nouvelles approches pédagogiques concerne au plus près le monde de l’entreprise et des institutions privées ou publiques, quelles qu’elles soient. C’est pour cela que les directeurs, managers et autres responsables d’entité contactent les profs qui innovent… ceux qui inversent ou renversent !

L’anecdote de « la bactérie à deux chromosomes » nous montre que l’on peut toujours apprendre des autres. Il suffit de leur faire confiance. Apprendre de ses collaborateurs, en sortant de sa position d’expert, de ses certitudes et oser dire que l’on ne sait pas ! Voilà qui est possible quand la classe est renversée… voilà qui est possible quand le responsable ou l’expert laisse s’exprimer tous les membres de son équipe, jusqu’aux moins expérimentés.

L’anecdote de « l’élève qui pensait ne rien savoir » nous rappelle que chacun peut avancer à son rythme et travailler en complémentarité avec les autres. La classe renversée n’écœure personne. A chacun sa vitesse et personne ne sera écarté du projet ! Dans le monde de l’entreprise, il en est de même. Pourquoi souvent attendre de ses collègues qu’ils avancent tous à la même vitesse ? Il faut laisser du temps au temps, accepter d’en perdre parfois… ce qui revient à en gagner finalement.

40 professeurs pour un seul élève ! Est-ce bien sérieux ? Est-ce audacieux ? Innovant tout au moins ! L’innovation pédagogique n’est pas qu’une affaire de profs ! D’ailleurs le pédagogue n’est pas un prof ! Dans l’antiquité, c’était un esclave qui accompagnait le fils du maître à l’école, le protégeait tout au long du chemin. Etre pédagogue, c’est en fait « marcher à côté » pour travailler ensemble de manière plus efficace. Pas étonnant que cela intéresse au plus haut point les entreprises.

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Alors maintenant fermez les yeux et imaginez une entreprise aussi bizarre que ma classe ! 40 directeurs ou managers pour un seul ouvrier, un seul technicien par exemple. Un CODIR ou une réunion inversée, renversée !  Alors si vous avez oublié pendant ces 10 minutes que ce n’était pas un prof de génétique qui vous parlait mais un manager d’entreprise… vous pouvez vous dire qu’à chaque fois que j’ai prononcé le mot « école », je parlais de « l’entreprise » …qu’à chaque fois que j’ai dit « étudiant » ou « élève », je pensais « collègue de travail » et qu’à chaque fois que j’ai évoqué le « professeur », il s’agissait du « directeur », du « manager » ou de l’« expert » !

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Le changement de posture non plus n’est pas limité aux profs ! C’est aussi une problématique d’entreprise, qui plus est… une préoccupation majeure.  Le monde de l’éducation n’est pas différent de celui du travail. Le monde de l’éducation est professionnalisant, le monde de l’entreprise est apprenant ! Les deux ont donc vocation à s’inspirer.

Jean-Charles CAILLIEZ (2017). La classe renversée. L’innovation pédagogique par le changement de posture. Editions Ellipses Paris. 

La classe renversée

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