De la créativité à l'innovation

Suffit-il d’évoluer pour innover en pédagogie ?

Suffit-il d’évoluer pour innover dans ses pratiques pédagogiques ? C’est assurément une condition nécessaire, mais est-elle pour autant suffisante ? Avec l’essor croissant du numérique et des « nouvelles » technologies de l’information et de la communication en enseignement (TICE), dont certaines commencent à dater d’ailleurs, il n’est pas rare de constater que bon nombre d’enseignants pensent innover dans leur pédagogie alors qu’ils se limitent à « introduire quelque chose de nouveau dans un domaine particulier », ce qui est le sens littéral du verbe intransitif « innover » provenant du latin « innovare » (de novus, nouveau).

Donc, au plus simple pour innover, on pourrait se limiter à faire la même chose, mais en utilisant des méthodes et des outils différents ? Prenons par exemple un enseignant qui a l’habitude de dispenser son cours de façon magistral. Au début de sa carrière, il utilise un tableau noir et une craie pour reporter au tableau ce qu’il pense être utile à la bonne compréhension de son exposé par ses élèves. Au fil du temps, il s’adapte aux innovations technologiques. Il troque ce tableau noir aux allures d’ardoise pour un nouveau, cette fois-ci blanc, en Velléda sur lequel il peut continuer à faire les mêmes schémas, mais cette fois-ci avec des feutres de couleurs effaçables. Par la suite, il découvre les transparents, eux-mêmes utilisables avec d’autres types de feutres, et le rétroprojecteur. Cela va lui permettre de projeter pour ses élèves plus ou moins les mêmes schémas, sans être obligé de les refaire, voire même de les annoter en classe au moment où il les décrit.

Viendra ensuite le « PowerPoint », le fameux PPT qui lui permettra de préparer ses « slides » à la maison avec des schémas, des illustrations et des animations, auxquels il pourra même adjoindre des liens hypertexte pour disposer d’une panoplie complète à disposition de son cours, ceci pour continuer à transmettre de la connaissance à ses élèves. Le pointeur laser aura remplacé la règle ou tout simplement le bout de son doigt.

A noter que ces évolutions technologiques, les dernières empreintes de numérique, ne l’empêcheront pas de compléter ses démonstrations en cours magistral par l’utilisation simultanée d’un tableau classique… peu importe qu’il soit noir ou blanc. Les cours en format PPT ont l’avantage de pouvoir être donnés en présentiel grâce à un vidéoprojecteur, mais aussi à distance via une multitude de plateformes numériques, toutes plus évolutives les unes que les autres, permettant l’interactivité entre le maître et ses élèves. Ainsi, au fur et mesure de l’avancée de sa carrière, un enseignant peut affirmer qu’il innove sans cesse dans la manière de transmettre ses connaissances et d’interagir avec ses élèves. Mais est-ce bien le cas ? Ne réduit-il pas « innovation » avec « évolution technologique » ? Car en réalité, il continue à enseigner de la même manière, mais sans réelle innovation liée à sa pratique pédagogique. Il dispense son cours en utilisant des outils plus évolués d’un point de vue technologique, mais à part cela, tout reste identique. Ses élèves doivent souvent l’écouter sagement en classe, lui poser des questions en cas d’incompréhension, puis travailler le contenu du cours une fois rentrés chez eux pour le mémoriser et être ensuite capables de le restituer sous la forme de réponses à des questions… le fameux contrôle de connaissances !

Quid de la formation à l’innovation pédagogique ! Lorsque des ateliers pédagogiques sont proposés à des enseignants, beaucoup d’entre eux s’y inscrivent pour découvrir de nouvelles méthodes d’enseignement ou d’interactions avec leurs élèves. Ils ont envie de travailler différemment pour différentes raisons, mais qui sont en réalité souvent les mêmes : intéresser davantage l’ensemble de la classe au contenu du cours, motiver le plus grand nombre d’élèves pour augmenter leur engagement au travail et par conséquent leur réussite aux examens… ou tout simplement quand ils n’arrivent plus à les discipliner autrement que par la « menace » de la mauvaise note. Lorsque l’on demande à ces enseignants ce qu’ils viennent chercher en particulier dans ces ateliers, ils vous répondent : « … des outils, des méthodes, des solutions technologiques… ». Ont-ils vraiment envie d’innover ou bien cherchent-ils juste à résoudre un problème… de manière différente, mais en gardant la même posture, celle du sachant instruisant l’apprenant ?

On peut observer par exemple trois situations distinctes lorsque des enseignants, ayant envie d’innover, pensent que cela passe d’abord par la recherche de nouvelles méthodes ou de nouveaux outils. Dans la première de ces situations, il se disent que l’outil qu’ils découvrent n’est pas fait pour eux ou qu’ils n’oseront jamais l’utiliser en classe. Dans la deuxième, ils auront envie de l’appliquer en classe tel quel, et ils s’apercevront alors qu’il ne fonctionne pas exactement comme on leur a montré, très souvent parce qu’ils ne ‘auront pas adapté au contexte de leur cours, ce qui les conduira à arrêter cette courte expérience. Enfin, dans la troisième situation, ils arrivent à transposer l’usage de l’outil à leur pratique pédagogique et cela leur convient très bien. Mais même dans ce dernier cas, innovent-il ? Ont-ils vraiment engagé une démarche innovante dans leurs pratiques ? Changent-ils de posture ou se limitent-ils tout simplement à une « transposition » de méthodologie par application d’un nouvel outil ?

Pourtant à leur poser la question, dans le cas où l’expérience continue, ils vous répondent très souvent qu’ils ont le réel sentiment d’innover. Cela n’est pas surprenant car dans notre subconscient, nous associons instinctivement les évolutions technologiques à de l’innovation.  Pour prendre une illustration, rappelons-nous que de la torche des hommes préhistoriques à la lampe LED, en passant par la bougie, la lampe à pétrole, puis à celle au filament incandescent, nous n’avons cessé d’innover en matière d’éclairage. Mais l’avons-nous fait dans nos pratiques… puisque finalement nous continuons toujours à nous éclairer, mais juste de manière plus performante ?

Référence : « Le cactus à roulettes ». Comment innover par intelligence co-élaborative ? (2021) JC Cailliez & D. Carissimo-Marquizeau. Illustrations de Charles Henin (Editions Ellipses, Paris) 

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