Story-telling rue Descartes

Il était une fois … une ministre, aujourd’hui secrétaire d’Etat, qui affichait une belle ambition. Elle voulait ré-enchanter l’université de sorte qu’elle soit « une orientation choisie vers un parcours de réussite »… C’est cela le story-tellingune technique de « conduite d’un changement »  où la conviction passe  par la séduction d’une mise en récit.
L’opération débuta avec l’annonce d’une volonté d’assurer l’attractivité des universités et de la mesurer dans les chiffres d’inscription en première année, tels qu’ils sont construits dans le portail « admission post-bac », d’où sont pourtant exclues nombre de formations. L’université ne devait plus être un choix subi .
Quelques mois plus tard, les résultats sont annoncés … l’université, ici et là, est proclamée grande première parmi les formations plébiscitées par les jeunes.
Pourtant … derrière les façades hâtivement ripolinées le supposé plébiscite en faveur des universités s’effrite vite, l’écart est sensible entre le récit et la réalité. L’université attire-t-elle vraiment plus ?
Le constat est vite établi l’attractivité de la licence d’université « augmente » … grâce au caractère imprécis et prématuré de l’observation, s’y ajoutent l’effet mécanique de l’obligation nouvelle d’inscription des étudiants de première année en réorientation et l’intégration des résultats des IUT dans le score des universités. Bref, l’histoire racontée l’emporte, dans le discours officiel, sur la réalité qu’elle prétend présenter. Le discours précède ses conditions d’énonciabilité. Faute de penser le remède, ceux qui devraient avoir en charge l’invention d’une politique publique de l’enseignement supérieur, lui ont préféré l’appel au spin-doctor.
La manipulation n’est pas acceptable avant tout parce qu’elle fabrique un écran supplémentaire entre les décideurs et la réalité, entre l’opinion et la réalité, et, plus brutalement, entre l’électeur- contribuable et les stratégies qui fondent les choix pratiqués en son nom !
Le plus étonnant dans tout cela c’est bien que partout ailleurs dans le monde, l’attractivité de l’université n’a aucunement besoin d’être mesurée, étudiée ou incantée. Elle fait naturellement partie du paysage. Et si nous tenions là un point d’origine pour l’analyse … et si le fait qu’une telle évidence peine tant à s’imposer était le point de départ d’un story-telling de plus grande ampleur encore et que la campagne de communication de la rue Descartes perpétue …
Que l’université ait besoin d’être rendue « attractive », qu’il y ait besoin de justifier sa capacité à être un parcours de réussite est une exception française, adossée à une exception structurelle que le système français reconnaît mal.
Le parcours éducatif que pratiquent les élèves en France est marqué par son articulation autour d’un aiguillage majeur, celui qui décide très tôt que certains iront et certains (encore plus surement certaines) n’iront pas dans les grandes écoles. Le système est d’abord adossé à une logique de concours. Celui-ci se nourrit du mythe de l’élitisme républicain et impose un mécanisme d’élimination précoce. La sélection est au cœur d’un système qui, double peine pas surprenante, à son autre extrême, ne parvient pas à convaincre que l’apprentissage soit une voie de la réussite et puisse être un choix assumé. La sélection généralisée ailleurs, et même parfois au sein de l’université (les IUT), dévalorise structurellement l’université, il ne se fera jamais rien sans d’abord prendre en compte ces faits.
Sans avoir besoin de refaire ici le parcours de l’idée que la sélection fonde le mérite, il est bon de rappeler quelques jalons. Les « Héritiers » (Bourdieu, Passeron 1964) a montré la part du socio-culturel dans « l’émergence » du mérite. « La Noblesse d’Etat » (Bourdieu 1989) a expliqué comment  ce sont les mythes républicains, méritocratie, école libératrice, service public, qui ont permis la prise de pouvoir par cette noblesse d’Etat. Phase trois et parution de  « L’élitisme républicain. L’école française à l’épreuve des comparaisons internationales » (Baudelot, Establet 2009), l’étude s’attache aux résultats des enquêtes PISA, moins médiatisées mais autrement redoutables et révélatrices que les « classements de Shanghai ». Le système éducatif français, injuste et inefficace, porte en lui la panne de l’ascenseur social.
Ce sont moins ces analyses en elle-même que leur non-prise en compte dans les considérations sur l’enseignement en France qui frappe le plus. Sans doute faut-il réfléchir aux rythmes scolaires mais avant, prioritairement, il faudrait réfléchir aux objectifs donnés à la formation, à la qualité des maîtres, à leur reconnaissance sociale et donc à l’attractivité de la profession, y compris en termes de rémunérations comparées, ainsi qu’aux formes d’accompagnement des élèves sachant qu’ils arrivent inégaux devant l’accès aux savoirs et donc à la mise en place de formes de tutorat.
Seulement voilà … de telles mesures, pour être concevables puis conçues, exigent d’interroger les mythes fondateurs qui sont ceux-là mêmes qui créent les élites qui gouvernent, que ce soit directement ou par leur présence dans les grands corps d’Etat dont les grandes écoles sont les viviers et la sélection la justification.
L’expression a beaucoup servi, elle n’a pourtant pas tout à fait perdu de sa force, c’est donc d’une révolution culturelle dont il est besoin.
Faire comme si l’université était devenue « attractive » et surtout laisser croire que cette attractivité était un enjeu, c’est perpétuer l’aveuglement sur les failles du système d’enseignement supérieur en France, c’est accessoirement détourner l’enjeu vers un possible affrontement Ecoles/Universités alors que la coexistence active est envisageable et qu’elle serait sans doute bénéfique à chacun.
Pire encore, naturellement, faire comme si les « regroupements » tels que la loi ESR en construit la menace, pouvaient faire progresser le système, est un leurre lourdement dommageable dans les faits comme dans les représentations. Dans leur état actuel, ces « regroupements » réuniraient des partenaires en profonde rupture d’égalité initiale. C’est la sélection qui distingue entre les établissements et leurs projets, qui fait que les établissements sont ou non « une voie choisie vers un parcours de réussite ». Ceci sans oublier l’autre sélection, par l’argent, pratiquée par les établissements privés et parmi eux les établissements confessionnels, envers qui les regroupements actuels pratiquent (naïvement ?) une ouverture sous forme d’une étape du story-telling, « paysage (pour le coup) choisi / Que vont charmant masques et bergamasques / Jouant du luth et dansant et quasi / Tristes sous leurs déguisements fantasques »

Naturellement, bien plus que son (prévisible) insuccès c’est l’existence même de la tentative qui trouble dans le story-telling venu de la rue Descartes comme de bien d’autres lieux de l’appareil d’Etat, cette affligeante passion pour un changement qui ne soit que cosmétique. Il est urgent de voir au-delà de l’apparente générosité du refus de la sélection … à l’entrée dans la (seule) université et envisager comment plutôt s’attacher à créer « l’égalisation des conditions » (Tocqueville).

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