TERRA NOVA dénonce LE risque majeur pour l’enseignement supérieur français – retour sur l’analyse

Le texte que vient de publier Terra Nova (voir ici) ouvre un débat qui mérite prolongation. Des mesures y sont avancées. Il est d’autant plus opportun de les examiner que, le plus souvent, elles se situent au-delà des habituels blocages stéréotypés.
L’essentiel de la novation du propos réside dans deux éléments forts, une volonté de trouver des moyens de rétablir la confiance, j’y reviendrai, et une dénonciation lucide d’un risque majeur, défini ainsi : « confiner l’université dans le rôle que les élites politiques et économiques, le plus souvent indifférentes à la notion-même d’université adossée à la recherche lui réservent : un outil de gestion sociale de la transition vers l’emploi par l’allongement du temps d’étude. » Cette proposition rassemble deux énoncés dont la prise en compte est cruciale pour mener la bataille d’opinion à laquelle Terra Nova invite.

Mieux que les accusations de renoncement politique ou de compromission de quelques (anciens ou pas) présidents, cette mise en perspective éclaire la proximité entre la LRU et la loi ESR. Ceux qui décident, hier comme aujourd’hui, ont en effet en commun cette même indifférence de fait à la notion d’université adossée à la recherche. Comment s’y intéresseraient-ils ? Pour l’avoir si peu fréquentée, ils ne connaissent guère l’université. Pour n’avoir pas été associés à des programmes de recherche, à l’occasion, par exemple de la préparation d’un doctorat, ils connaissent encore moins la recherche universitaire …. Sans qu’on puisse nécessairement y projeter un reproche, il faut bien constater que, à la différence de celle de la plupart de leurs homologues décideurs des autres pays du Monde, la formation des élites politiques et économiques françaises se joue ailleurs que dans les universités, c’est à dire loin d’une formation à et par la recherche. Ceci n’est pas sans conséquences. Ajoutons à cela le formatage de tant de hauts fonctionnaires français au sein de l’exception française entretenue à l’Ecole Nationale d’Administration.
Faut-il vraiment se résoudre à ce que, sans en débattre, la France puisse se satisfaire d’une université conçue comme un commode outil de gestion sociale de la transition vers l’emploi ?
C’est là que se situe une « bataille de l’opinion », tout à la fois urgente, indispensable et fort mal engagée du fait du grand nombre des non-dits et des approximations qui biaisent le débat, avant même qu’il soit ouvert.

Mais, enfin, que se passe-t-il ? D’où vient cet immense déficit de l’université en termes d’images ? Pourquoi donc l’université ne retient-elle pas plus l’attention des décideurs au-delà d’un acharnement à imposer des structurations administratives alors que, depuis le temps qu’elles s’empilent, leur inefficacité, voire leur nuisance, devrait être devenue évidente ?

L’université française demeure captive de l’illusion fondatrice d’une coexistence de « trois voies d’égale dignité » telles que Jean-Pierre Chevènement les décrivait en 1985, alors que ni l’égalité, ni la dignité ne sont assurées au-delà d’une caution à la violence des procédures d’orientation.
Le baccalauréat, toujours décrit comme « premier grade universitaire », l’était sans doute lorsqu’il était effectivement cet examen d’entrée à l’Université qu’il fut à sa création (1808), et pendant le siècle qui a suivi. Cet examen d’entrée valait premier grade universitaire parce qu’il était conféré par les universitaires qui constituaient le jury. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. A mesure qu’augmentait le nombre des candidats et que les universitaires n’y suffisaient plus, le jury s’est ouvert aux professeurs en poste dans le second degré qui sont aujourd’hui quasiment ses seuls membres.

Ainsi, alors que le baccalauréat continue, officiellement comme dans l’opinion, à être défini par sa « double particularité de sanctionner la fin des études secondaires et d’ouvrir l’accès à l’enseignement supérieur », la réalité est toute autre. S’il est bien maintenu en tant que condition nécessaire, le baccalauréat n’est en aucun cas suffisant pour entrer dans une large part de l’enseignement supérieur, celle qui est reconnue comme d’excellence, classes de CPGE, IUT, BTS. Toutes ces formations dites « post-bac » sont exactement cela, « post », c’est à dire qu’elles se situent après un baccalauréat qui vient simplement valider une, souvent féroce, sélection sur dossier, en amont de l’examen et indépendante de lui. Les admissions sont prononcées sur base d’une évaluation du travail des deux dernières années de scolarité, accentuant ainsi un processus de sélection qui intervient tôt et majore le poids de l’héritage socio-culturel.

Sous la forme prescriptive « si tu n’as pas un « bon dossier » tu n’entreras pas …. (et là, chacun, à discrétion, complète les pointillés…  en prépa, en BTS, en IUT) ces procédures sont expliquées systématiquement aux élèves et aux parents – du moins à ceux qui sont à même de repérer les « bons » parcours -. S’en suit une combinaison naturelle de l’aspiration au meilleur (qui ne souhaiterait pas « le meilleur » pour ses enfants ?) avec la reconnaissance de l’excellence par la sélection. Ainsi se multiplient les classes « post-bac » dans les lycées ou des sections d’IUT isolées dans les villes moyennes dépourvues d’université. Les meilleurs élèves sont explicitement invités à contourner l’université tandis que celle-ci est objectivement dévaluée au profit d’une entreprise intégrée de cursus parallèles. Comment pourrait-on valoriser des universités dont la machine Education Nationale a fait un repoussoir, sauf lorsqu’une filière universitaire particulière intègre la sélection, ainsi PACES (première année commune aux études de santé), l’autre nom du numerus clausus des formations de santé, plus féroce encore que les sélections « sur dossier » ?

Cette coexistence de parcours parallèles où l’université est dévalorisée vaut pour les premiers cycles. Elle accompagne aussi une autre hésitation du système. La France a créé « les organismes » qui à côté des Ecoles qui assurent l’excellence de la formation, ont en charge l’animation de la recherche, comme si une part significative de la recherche ne se faisait pas dans les universités notamment dans le cadre des « unités mixtes » pourtant si facilement ignorée dans « l’opinion ».
Autre bataille perdue, largement parce qu’elle n’est pas menée, pas plus d’ailleurs que la notion d’enseignant-chercheur n’est valorisée …
(pour ne pas dépasser un format attendu pour un blog, le propos se prolongera en un deuxième billet)

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