Un discours de la posture, rue Descartes.

Cette fois c’est bien la rentrée … tout le monde l’a proclamé … même si personne n’a l’impression d’être jamais « sorti ». En fait, le mot « rentrée » désigne aujourd’hui ce moment qui succède quasi¬ immédiatement aux « universités d’été » … « Fête de la Rose » à Frangy-en-Bresse et discours remarqué du jusqu’alors ministre Arnaud Montebourg, « université d’été » du MEDEF à Jouy-en-Josas et ovation de celui qui venait d’être confirmé dans sa charge de premier ministre, « université d’été » du Parti Socialiste, affirmation de la fronde et refus concomitant de la rupture … . La « rentrée » se fait sur fond de climat de confiance « au plus bas ».
Dans l’enseignement supérieur aussi, la « rentrée » a été précédée d’une « université d’été » organisée, pour la troisième fois, par la Conférence des présidents d’université. Moins médiatisée que d’autres, elle n’a pourtant pas manqué de déclarations, d’autant qu’il s’agissait d’une des premières apparitions de la ministre nouvelle et de la secrétaire d’état maintenue.
Au-delà des politesses et formules convenues, il fut question (voir ici) d’une « nouvelle architecture opérationnelle et territoriale », au service d’une « ambition nouvelle », portée par un « travail considérable » qui « témoigne d’une « exigence de vision stratégique à moyen terme, pour la première fois ainsi posée à l’exécutif ». A été revendiquée l’élaboration d’une « stratégie pertinente qui ne peut se bâtir qu’à partir d’un énoncé clair d’objectifs adaptés à notre situation nationale » tandis qu’a été mobilisée « l’aura de la France pays des Lumières, de la Raison s’imposant au monde dominé par l’obscurantisme et les préjugés ». L’évocation des grandes figures que sont P. Bourdieu, J. Stiglitz et T. Piketty est venue compléter la passementerie rhétorique.

Reste pourtant une question, essentielle : concrètement, un projet possible a-t-il été proposé ?
Sous l’enseigne de « quelques enjeux principaux que le débat public récent a lui-même mis en exergue », trois formules furent avancées, comme autant de slogans : « ouverture de l’enseignement supérieur au plus grand nombre », « réussite pour tous », « ouverture sur le monde ».
Malheureusement, les interrogations immédiates (comment se jugera « la réussite » ? quels critères mesureront « l’ouverture », qu’elle soit « sur le monde » ou « de l’enseignement supérieur » ? où commence et s’arrête « le plus grand nombre » ?) … ne trouvent pas de réponse… et on se prend vite à penser que ces propos généreux se réduisent à un discours de la posture marqué par une unique annonce effective : « il s’agit de renoncer, une fois pour toutes, à une université réservée à une seule élite, même méritocratique ».

Non seulement la sélection est interdite, mais, en plus, elle est dénoncée comme le stigmate d’un esprit médiocre tout embrumé par l’obscurantisme : « A la médiocrité de la vision sociale des partisans de la sélection sous toutes ses formes (y compris financière par l’élévation des droits d’inscription) opposons l’ambition d’un système d’enseignement public plus ouvert que jamais quantitativement et qualitativement ! » ou encore : « L’obscurantisme aujourd’hui c’est cette vision étroite de l’accès au savoir qui, de fait, animent les partisans du statu quo, de la répétition ad libitum d’un modèle ayant fait son temps. »

L’annonce serait d’importance … si elle n’était pas biaisée. Faut-il vraiment comprendre que, soudainement, l’enseignement supérieur, en France, se résume à une unique organisation, dont sont bannis droits d’inscriptions et sélection, même sous la forme de ces concours, naguère vantés comme la forme suprême de l’égalitarisme républicain ?
On ne le sait que trop, la réalité est autre, plus cruelle.
L’annonce confirme une ambiguïté devenue fondatrice et cette étrange approximation qui frappe désormais les termes « université » et « enseignement supérieur ».
L’annonce qu’il faut comprendre est bien celle-ci : les unes (les universités) doivent être protégées de la médiocrité des partisans d’une sélection que les autres (les Ecoles et l’enseignement supérieur privé) pratiquent, avantageusement.
La situation est d’autant plus étrange que, dans le même discours, les « regroupements », en cours, sont mis en valeur ; au prix, naturellement d’un « oubli » de leurs contractions, de leurs déséquilibres et de la non-résolution de l’association de carpes et de lapins qu’ils représentent … carpes ou lapins dont les moindres ne sont pas les universités elles-mêmes dorénavant de plus en plus différentes les unes des autres …

De son côté, la ministre a parfaitement perçu la nécessité de fixer une stratégie. Elle installe un lien, compréhensible d’ailleurs, entre « la question du budget » et celle de la stratégie, « dans une situation budgétaire difficile pour notre pays, il est plus que jamais nécessaire de fonder les choix nécessaires sur une réflexion stratégique partagée au sein de vos établissements. »

Soit … mais qu’en est-il de cette « stratégie nationale de l’enseignement supérieur », dont il nous est dit par ailleurs qu’elle sera prochainement débattue au Parlement ? Un important élément de réponse est fourni : « Elle sera bientôt l’occasion de montrer que des systèmes (écoles vs universités, public vs privé) que trop cherchent à opposer, de même que la relation entre public et privé, peuvent partager des objectifs communs, pour la réalisation de cette belle mission de service public de l’enseignement supérieur. »

Que l’enseignement supérieur soit un service public auquel participent des structures privées, est déjà une réalité. Les règles imposées aux divers acteurs et les moyens qui leur sont alloués ne sont pourtant pas identiques. On ne le sait que trop…
Que l’enseignement supérieur soit si diversifié qu’il est incompréhensible à qui n’est pas du sérail, est une autre réalité. Ce n’est pourtant pas la confusion des mots qui réduira la diversification

Quelles que puissent être les possibles bonnes volontés des uns et des autres, rien n’est dit dans les regroupements envisagés, des différences réelles entre public et privé, écoles et universités, et de la manière dont les décisions seront prises et appliquées également par tous. Rien n’est dit de la manière dont tout cela peut fonctionner et surtout ordonner une authentique « stratégie pertinente qui ne peut se bâtir qu’à partir d’un énoncé clair d’objectifs » (voir plus haut !). Se contenter de blâmer ceux qui « cherchent à opposer » n’assure pas une communauté d’objectifs !

Une stratégie ne s’énonce pas plus sous forme de slogans qu’elle ne se constitue pas sur base d’« oublis » et de « confusions », cela devrait aller sans dire.
La (bonne) résolution de rentrée de ce blog sera donc d’inviter à argumenter, au fil des billets, sur quelques enjeux/oublis des discours sur « les universités et l’enseignement supérieur », au premier chef, naturellement, l’indispensable clarification langagière précisément entre université et enseignement supérieur ; mais aussi, par exemple, l’enseignement supérieur français « vu d’ailleurs » ; le paradoxe des campus « à la française », c’est-à-dire sans logements étudiants ; la (difficile) question de l’accès aux études supérieures ; et la (non moins difficile) question du « statut » des baccalauréats ; les fusions, entre apparences et nécessités ; les hésitations « stratégiques » entre la découverte d’un nouveau visage de l’université et la maquillage de l’ancien ; les (insuffisants) financements de l’enseignement supérieur français ; les estimations (approximatives) du coût des études ; la pertinence de la notion de « diplôme national » ; les relations entre formations supérieures et « territoires » ; d’autres encore, naturellement …

A suivre …

 

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