L’urgence du moment est-elle du côté de la manière d’enseigner ?

Les innovations pédagogiques, notamment MOOC, classes inversées, et fablabs, sont dorénavant invitées à se mettre au service de la « réussite pour tous ». Au cours de leur conférence de presse de rentrée, la ministre de l’Education Nationale et sa secrétaire d’Etat, chargée de la recherche et de l’enseignement supérieur, se sont intéressées aux manières d’enseigner en tant qu’elles sont chargées de permettre la réussite de tous.
Qui s’en plaindrait ? Personne, d’autant que cette affirmation d’une volonté de réussite pour tous est déjà l’objectif déclaré de la loi pour la refondation de l’Ecole, promulguée à l’été 2013.
Une telle détermination n’est d’ailleurs pas tout à fait nouvelle. A l’automne 2004, le rapport de la Commission du débat national sur l’avenir de l’Ecole, présidée par Claude Thélot (158 pages) avait été remis au premier ministre <on le trouvera sur le site de la documentation française, ici >

Il s’intitulait, déjà, « Pour la réussite de tous les élèves »
Il se trouve cependant que, pas plus que l’on a découvert l’électricité en perfectionnant la bougie, la proclamation ni même la posture n’entrainent mécaniquement les actions ou les décisions. Quelque 10 années après la remise de son rapport, Claude Thélot donnera dans l’Express, une tribune où il commente les dix années qui ont passé, l’étendue d’in-action(s) qui les caractérise et leurs conséquences, voici la conclusion de ce texte < j’ajoute que le texte  mérite largement d’être (re)lu, dans son intégralité, voir ici > :

« Pendant ce temps-là, le bateau coule doucement, un jeune sur cinq est à la dérive. Mais ne vous en faites pas, braves gens, dormez bien, on s’occupe de tout – ou de rien : la France est éternelle. »

Parallèlement, si l’on en croit la cour de comptes et plus particulièrement le rapport remis le 22 mai 2013, « Gérer les enseignants autrement » <voir ici>,  l’éducation nationale ne parvient à répondre ni aux besoins des élèves, notamment parce que le système français est un de ceux où le poids des origines socio-économiques des élèves pèse le plus sur les résultats scolaires, ni aux attentes des enseignants, au point que la France connaît une inquiétante crise d’attractivité du métier.
De telles mises en garde se répètent. Elles ne devraient pas étonner devant un système dont la logique fondamentale est la double vitesse, d’un côté les « grandes écoles » pour les « élites », notamment les « grands corps de l’État », de l’autre les universités pour la paix sociale. Il faut bien mesurer la réticence mise à accueillir les docteurs (ceux là donc que l’université a formé à et par la recherche) dans la haute fonction d’État, c’est à dire la réticence à intégrer de non-énarques <voir ici>.

Il est plus que temps de réveiller cette part de la France qui se vit (vivait ?) sous le double mythe de « l’ascenseur social » et des « hussards noirs de la République ».

De même, il convient de mesurer la nature de l’urgence à changer qui s’exprime de plusieurs côtés et de plusieurs manières ….
L’école française est « en retard d’une révolution » (Le Monde, 09/10/2014), « les enseignants apprennent encore bien peu à enseigner » (toujours Le Monde, même date), « les facs <sont> incapables d’accueillir et d’encadrer suffisamment des publics désormais très hétérogènes. » (Libération, 7/10/14), au point que les universités sont « tentées par le tri sélectif » (toujours Libération, même date). Il y a si loin de ce tri (un jour il faudra dire en quoi un tri pourrait ne pas être sélectif) à la volonté de réussite pour tous, que la journaliste de Libération prête un rêve aux président(e)s d’université : «On nous demande l’impossible : faire réussir toujours plus d’étudiants sans nous donner vraiment plus de moyens tout en nous obligeant à accueillir tout le monde, un peu comme si on était des facs poubelle ». Quels mauvais citoyen(ne)s que ces président(e)s qui ne veulent pas faire plaisir à leurs ministres !

La situation est d’ailleurs si préoccupante, si bloquée, que certains (Ilitch le retour ?) militeraient volontiers pour une « fin de l’Ecole » où celle-ci exploserait pour (re)devenir mondiale, plus créatrice et plus proche de l’identité des élèves <pour en savoir plus sur la nature et l’urgence d’un tel Projet Manhattan pour l’école, voir ici>

De leur côté, des « spécialistes mondiaux de l’éducation », rassemblés dans WISE (World Innovation Summit for Education), mis en place par la Qatar Foundation, estiment qu’il n’est nul besoin de tels remèdes extrêmes puisque l’école d’aujourd’hui trouvera sa fin naturelle dans le « développement numérique » … et qu’ainsi tout se résoudra <… sur la « sagesse » de ce WISE comme sur les enjeux du débat, voir ici>

Au-delà d’une défiance toujours possible envers le soft power qatari, l’illusion d’une nième panacée, comme la circonspection de mise face à tout « solutionnisme technologique » et sa propension à oublier que l’essentiel du changement est dans la conduite du changement et non dans l’outil <à ce sujet voir note 1>, l’urgence du moment est-elle vraiment du côté de la manière d’enseigner ?

Sans doute ne faut-il jamais minimiser les résultats que peut obtenir une pédagogie adaptée ou l’intérêt qu’il y a à éviter de lancer, par exemple, de jeunes doctorants dans le grand bain de l’enseignement, sans préparation en amont <voir ici>, pour autant, la priorité peut-elle revenir au seul « comment enseigner » ?

Par l’intermédiaire de sa Ministre, l’Etat-stratège vient de poser, en cette rentrée 2014, que cette année sera bien l’année de la rénovation pédagogique <voir ici>.

Dire qu’il faut mieux enseigner, c’est instituer une demande d’efficience accrue. De ce point de vue, il n’est pas indifférent que la pédagogie ait été l’autre sujet d’une intervention également consacrée à évoquer les financements (budget et bourses).
En France, l’Etat s’est toujours préoccupé d’éducation, comme vecteur d’identité nationale, patriotisme, morale laïque, citoyenneté… Ainsi s’est forgée une culture commune, ciment national favorisant l’apparition de l’« exception française ». Il n’est d’ailleurs pas indifférent d’avoir présente à l’esprit la politique de la France, en matière de langue(s), son attachement au monolinguisme d’État, l’uniformisation linguistique a été l’un des éléments clefs de la formation (précoce –voir note 2 ) d’une nation française, distincte des autres pays.

La médaille (si c’en est une !) a son revers. Ce travail d’unification se fait au détriment du développement personnel et la motivation, moteur de la diversification, demeure, en France, de l’ordre du privé. Une illustration particulièrement navrante de la volonté d’unification portée par l’égalitarisme, a été récemment donnée par la volonté de supprimer l’idée même de bourses « au mérite » (voir ici), comme jadis les classements furent condamnés comme stigmatisants (sauf pour « les concours », naturellement).

Pas plus que d’autres savoirs (ou savoir-faire) la « pédagogie » n’est indépendante du contexte. Elle se joue à deux, enseignant averti et élève/étudiant motivé. Peut-être convient-il d’abord de prendre en compte ce contexte alors que, en France, le résultat est là : Le système scolaire français, sans cesse remanié au gré des marées politiques de toutes espèces, est (devenu ?) le premier frein à la mobilité sociale et professionnelle. Toutes les études le montrent, le système éducatif français est très inégalitaire. C’est en France que les résultats scolaires des élèves sont, parmi les pays de l’OCDE, les plus corrélés avec l’origine sociale.
De tels constats pourraient inciter à rejoindre les diverses campagnes de dénigrement en cours (et que, friande d’exotisme à bon compte et oublieuse de l’article 2 de la constitution, la presse s’obstine à appeler « bashing »). Ce serait pourtant, tout bonnement, une occasion (de plus) de se tromper d’objectif, voire d’adversaire.
Je propose d’essayer de poser les questions autrement.
Même si son efficacité, au-delà des seuls initiés, demeure discutable, la panne de l’ascenseur social est aujourd’hui avérée. Pourquoi alors ne pas prendre l’escalier ? Si la machine est bloquée, ce n’est peut-être pas tant parce que manquent de nouvelles manières d’enseigner mais parce que la formation s’organise autour de deux totems, la « sélection » et l’« orientation », qui ne sont, en fait, que les deux voies d’accès privilégiée à une fausse piste
Mais çà, ce sera l’objet du prochain billet.

 

note 1 : « Pour tout résoudre, cliquez ici », Evgeny Morozov, trad. Marie-Caroline Braud, FYP éditions, Paris, 2014, suivre aussi ce lien http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2014/10/16/on-devrait-traiter-la-silicon-valley-avec-la-meme-suspicion-que-wall-street_4507321_4408996.html

note 2 : Que l’on pense à cet égard à l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539). Cette stratégie s’est, en outre, doublée d’une volonté d’opposition au latin, de manière à réduire le pouvoir de l’Eglise. Cette politique d’unité de la nation française sera renforcée sous la Révolution française, l’ignorance du français constituant, pour les révolutionnaires, un obstacle à la diffusion des idées révolutionnaires. La France n’a d’ailleurs pas ratifié la « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires », adoptée en 1992 par le Conseil de l’Europe.

 

 

 

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2 Comments

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2 Responses to L’urgence du moment est-elle du côté de la manière d’enseigner ?

  1. François Brunet

    Merci pour ce texte. La manière d’enseigner est en effet un gros problème, mais le vrai problème est que ce n’est pas vraiment / seulement le problème de l’école. La manière d’enseigner, en France comme ailleurs, n’est pas enseignée, comme vous le dites; du coup elle reflète des grands traits culturels. Donc c’est en gros la manière de communiquer avec autrui / le petit / l’étranger / le nouveau / le malappris. En France, les mamelles de la manière, avec autrui, sont défiance et autorité, couple infernal. La notion de classe inversée, par exemple, est difficilement compréhensible dans ce contexte. Dans d’autres pays l’apprentissage par coeur a disparu depuis des décennies…

  2. David Cribbs

    Vous mettez le doigt sur les mensonges de base. Merci. Etranger faisant partie de l’Enseignement Supérieur, cela fait longtemps que je reste interloqué devant l’abysse séparant ce que je peux constater, de ce qu’on me dit. Notre président d’université, normalien, est devenu un zélé de toujours plus d’étudiants, et pas de sélection quelle qu’elle soit. (Sauf Ecoles, IUT, STS, Santé… bien entendu). Et peu importe que la capacité d’accueil des laboratoires connaît des limites, peu importe qu’on se trouve réduit à une navrante pauvreté où le budget de fonctionnement est à zéro en début de semestre parce que le Ministère nous fait assumer ses choix, peu importe qu’une grande partie des étudiants n’a rien à y faire, que l’ascenseur est manifestement bloqué depuis des lustres, que le Bac premier diplôme du supérieur qui a accueilli 31 élèves, et non pas 600.000+, date de deux siècles et Napoléon I (mort depuis) … Le mythe, dogme et l’idéologie comptent plus que tout ce que l’on peut constater avec ses propres yeux. Le corporatisme et le cynisme, eux, vont bien.

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