On ne sélectionne pas, on oriente

Tantôt dite « naturelle », tantôt dite « sociale », la sélection est, dans l’enseignement supérieur français, tout à la fois pratiquée ouvertement ET publiquement dénoncée, à droite comme à gauche. Tandis que tous vantent « l’orientation » …
…  tous « oublient » combien les débats de ce type sont perpétuellement obscurcis par le grand voile de la confusion masquant la dualité fondamentale du système français. A l’université, l’orientation ; pour toutes les autres formations, la sélection …
Il faut bien le rappeler, encore et encore. Deux nouveaux exemples de cette confusion qui est aussi un facteur d’immobilisme, sont apparus fort récemment. Dans une tribune, publiée le 10 octobre, sur l’express.fr, un collectif « une droite d’avance » qui s’annonce proche de l’UMP, réclame « Une politique publique de l’orientation », telle que l’université en soit « fluidifiée » (pour un savoir plus sur cette notion et ces propositions, voir ici)

Presque en même temps, le chapeau de l’interview croisée de Bertrand Monthubert et Sophie Béjean réalisée par Educpros, indique que « les deux universitaires à la tête de la StraNES (Stratégie nationale de l’enseignement supérieur) plaident pour le maintien de l’ouverture totale de l’université, à condition que les autres filières publiques prennent leurs responsabilités. »
Si la situation n’était pas si grave il y aurait matière à s’esclaffer devant cette condition suspensive portant sur les « prises de leurs responsabilités par les autres filières ».
Voudrait-on nous inviter à un nouveau Fontenoy ? Sommes-nous dans un conflit de bac à sable pour savoir qui a commencé ?
Trêve de naïveté feinte ou de découverte prétendument ingénue, plaidée par Bertrand Monthubert pour qui « le problème [serait] posé à l’envers ».
Il s’agit pourtant simplement de cesser de faire semblant, et donc de constater que, de fait, la sélection structure l’enseignement supérieur français. Resterait alors à décider, si la sélection devait être abolie, ce qu’il en sera(it) des actuelles filières sélectives. Ce serait une toute autre manière d’inverser la question.
Il est vrai qu’en donnant à croire à un inventaire des filières sélectives, Sophie Béjean (opportunément ?) ne cite que les STS, les IUT, les CPGE et les formations professionnelles, c’est à dire des formations issues d’un processus de sélection sur dossier. Elle évite ainsi d’évoquer l’autre forme d’accès sélectif, le sélection suite à ces concours qui mènent aux Ecoles, de tailles variées mais également ancrées dans l’exception culturelle française, productrice, pour y revenir une fois encore, de la « noblesse d’Etat », ce que ne sont – et c’est bien là la différence majeure -ni les STS, ni les IUT, ni les « formations professionnelles, ni même les CPGE si ce n’est en tant que passage obligé vers les concours d’entrée aux Ecoles.
S’interroger sur la sélection exigera, naturellement, d’intégrer, très tôt, la manière dont la France envisage de produire les élites de demain si elles ne le sont plus dans le cadre actuel. Il serait d’ailleurs largement temps de cesser, une bonne fois, de confondre « élite » et « noblesse », fût-elle d’Etat, fût-elle même, comme aujourd’hui, en train de mettre en place un populisme d’Etat … mais cela est une autre affaire. Une litote suffira pour indiquer qu’il n’est pas certain que le cadre actuel ait fait ses preuves. On y ajoutera cette remarque que la communauté internationale – à la notable exception de la France – semble fort bien s’accommoder d’une formation des élites confiée aux universités.

Pour en revenir aux propos des deux responsables de la Stratégie de l’Enseignement supérieur (ce qui n’est pas rien), peut-on se contenter de l’hypothèse d’une nécessité de « travailler sur un éventail de parcours à l’université et en finir avec la rigidité du système français linéaire » ? Rappelons d’abord que le système français n’est pas d’abord « linéaire » mais d’abord duel et qu’il est rigide parce que sélectif.
Par ailleurs, et c’est là le cœur du débat, évoquer « la corrélation entre le milieu social et la filière de bac » puis argumenter que l’on « ne peut pas enfermer les bacs pro dans des silos », et que « des passerelles sont donc nécessaires » a le double avantage d’être exact et de paraître frappé au coin de la générosité, celle des hommes et femmes « de gauche ». Il s’agit pourtant de la très pernicieuse diffusion d’une illusion. Inventer des passerelles « post-bac » coûtera (on espère coûterait !) très cher aux universités alors que les difficultés budgétaires les menacent, ce pour une efficacité réduite, les enseignants-chercheurs n’étant pas rompu à ce type d’exercice. Plus grave, c’est aller dans le sens de la confusion des baccalauréats qui accorde à tous les bacheliers un même droit à l’enseignement supérieur (dans le seul cadre de l’université –hors IUT- s’entend) et de l’idée qu’alors il faut (et il suffit) que l’université « sache » les accueillir ! Et on retrouve, ensemble, la priorité à la pédagogie, la possible culpabilisation des universités/des universitaires,  et la « critique d’un système automatisé entre le lycée et l’enseignement supérieur, et non pas basé sur un vrai travail d’orientation » que décrit Bertrand Monthubert et qui lui sert aussi à argumenter en faveur d’une non sélection en master, ni à l’entrée du M1, ni au passage vers le M2.
Il est pourtant une question si simple que la rhétorique de nos responsables la néglige : à ces élèves qui préparent puis obtiennent un bac pro, faut-il se contenter de leur dire « passe ton bac (pro !) d’abord » ? Si, comme il est avéré, il y a une corrélation entre le milieu social et la filière de bac, faut-il s’en remettre à l’université pour redresser cette (autre) courbe, « des inégalités » cette fois ? Une telle corrélation permet-elle de continuer à penser tous les bacs comme équivalents – sauf à sacrifier à la posture idéologique – ? Ne sait-on pas rue de Grenelle et rue Descartes, ce que dénonce, pour sa part, la Cour de comptes, à savoir que désormais, l’école, en France, ne résorbe pas (plus) les inégalités ? Ne s’intéresse-t-on pas au constat navrant et navré, affiché en titre par le journal Libération du mercredi 9 juillet 2014, « Ecole : Les inégalités redoublent » ? Le journal poursuivait ainsi « Cartes à l’appui, plusieurs études mettent à mal l’idéal républicain d’une éducation égalitaire partout et pour tous ». Je ne sache pas que l’information ait été démentie. Aurait-elle pu l’être ? Comment alors laisser croire qu’il reviendrait à l’université, qui certes peut beaucoup tout en coûtant peu, de compenser des inégalités héritées du milieu social et non compensées (aggravées ?) au cours de 12 années de scolarité obligatoire en France ? Mieux vaut prévenir que guérir, dit-on … cette sagesse n’a-t-elle plus cours ?
Si la pédagogie est la priorité du Ministère de l’Education Nationale et avec lui dans la formation universitaire, pourquoi ne pas se demander si certaines innovations sont réellement un vecteur de la démocratisation et non une occasion de développer certaines formes d’évitement ou de contournement du travail intellectuel ? De même, pourquoi ne pas se demander non seulement si les innovations sont réellement susceptibles d’être « plus efficaces » que les pratiques qu’elles rejettent comme « traditionnelles », et, surtout, si les pratiques d’enseignement, innovantes ou non, permettent de compenser les inégalités culturelles dont sont victimes ceux que, par commodité, il est convenu de nommer « les enfants d’origine populaire » ? Que l’on me comprenne bien, je ne défends pas quelque posture d’anciens contre des modernes, je suggère simplement que l’on veille à ce que l’arbre numérique ne cache pas la forêt des inégalités culturelles d’accès au savoir.
Sans chercher à construire ici la totalité de la réponse, je propose à tout le moins que ces interrogations viennent en amont de toute commisération à propos de « silos » où seraient « enfermés les bacs pro ». Il serait par exemple plus que souhaitable d’intégrer à la réflexion les travaux de recherche réalisés sur ces questions, avant de postuler qu’il faudrait attendre l’arrivée à l’université pour s’en inquiéter. Ce d’autant plus que l’interrogation est déjà parvenue à l’université, par exemple à Paris 8, au Centre Interdisciplinaire de Recherche « Culture, Éducation, Formation, Travail » (CIRCEFT) et son réseau RE.S.E.I.D.A (Recherches sur la Socialisation, l’Enseignement, les Inégalités et les Différenciations dans les Apprentissages). On pourra lire, à ce propos, le très intéressant article du « café pédagogique »<ici>

… Et si, plus généralement, pour faciliter le décloisonnement des étudiants titulaires de bacs pros, si on commençait par se demander comment éviter de construire des silos ?
On le sait, le paysage de l’enseignement supérieur français se modifie, sans doute parce les bacs ont été diversifiés. Aussi parce que, multiplication de l’offre de formations supérieures, y compris privées, oblige, alors que dans les années 1970, les universités accueillaient 75 % des étudiants, elles n’en accueillent plus guère que 55 % aujourd’hui. Derrière les pourcentages il faut aussi comprendre les formes complémentaires de diversification. L’une tient au fait que certaines disciplines, notamment médicales, sont enseignées principalement à l’université tandis que d’autres sont largement intégrées aux filières sélectives, notamment en sciences. Une autre est à relier à ce fait que si un certain nombre d’étudiants continuent de choisir l’université en vue d’études académiques longues, il s’en trouve aussi une part non-négligeable entrée à l’université par défaut, pour n’avoir pas été accepté ailleurs. Outre l’hétérogénéité des groupes, ceci a cette autre conséquence de se pratiquer au détriment de l’image de l’université, la vulgate de l’orientation demeure que si le néo-bachelier n’est, comme on dit, « pas pris » ailleurs, il pourra toujours « se rabattre » sur l’université. L’orientation a intégré la sélection ! Le dispositif, dans son ensemble, conforte la hiérarchie des filières, et partant la répartition sociale. On pourrait s’étonner de ce que les thuriféraires du zéro sélection ne s’émeuvent pas de formes variées de sélection réellement mises en pratique à l’abri du totem du refus de la sélection.
Aujourd’hui, rien n’annonce la moindre évolution, d’autant moins que la « stratégie » affichée se réduit à compter sur une bonne volonté des partenaires qui serait alors aussi surprenante que soudaine.
Cela veut dire que faute d’initiatives de ce côté, on pourrait peut-être élargir les thèmes de réflexion.
Le 6 mars 2014, tout récemment donc, a été promulguée une loi « relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale ». Le Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social est en charge de son application. Par ailleurs le maintenant secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur et à la recherche, a vu, début 2009, la DGES devenir DEGESIP, direction de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle lorsqu’il s’est agi de mettre en place cette nouvelle mission dite d’insertion, confiée aux universités par la loi LRU. <voir ici>

« Formation professionnelle » pour ceux qui sont déjà salariés ou l’ont été, sous contrôle des partenaires sociaux, bénéficiant de financements dédiés ; « insertion professionnelle » pour les étudiants, sauf que les universités ont aussi une mission de formation (qui ne serait donc pas professionnelle ?) toute la vie (mais alors pour qui ?) et sans financements nouveaux pour cette mission nouvelle.
Sans doute n’est-il pas question de revendiquer que la formation professionnelle relève des (seules) universités. En revanche, puisqu’il est question de passerelles, ne conviendrait-il pas d’en jeter (aussi) de ce côté, dans le cadre d’une réflexion large qui ne stigmatiserait ni les universités, ni les titulaires d’un bacs-pro, qui dissiperait les écrans de fumée et s’articulerait enfin à une réforme toujours à venir de la formation professionnelle, en lien avec la problématique du chômage .
Tout cela étant dit, et avant de poursuivre la quête de l’escalier social, faute d’ascenseur, dans un prochain billet, il faut reconnaître que ceux qui pensent une stratégie pour l’enseignement supérieur ne peuvent pas être ignorants de ces diverses données. Il faut alors aussi reconnaître que se contenter, en guise de stratégie, de dénoncer la sélection (dans les seules universités) c’est finalement n’avoir comme projet que d’éviter de « mettre les étudiants dans la rue », mais ça, ce n’est pas une stratégie, c’est de la politique et pas de la très bonne.

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