La sélection ? Trêve de « paroles gelées » !

Sur le thème « la sélection en licence », le site d’Educpros publie un débat mené entre le président de l’UNEF et le président de la commission Formation de la conférence des présidents d’université (voir ici). Les protagonistes ont librement la parole, la journaliste d’Educpros formule bien les interrogations qui situent le débat et qui d’ailleurs « sont dans l’air ».

D’où vient mon impression de malaise à la lecture des arguments échangés ?
Mais bon sang, c’est bien sur …. C’est du côté des « arguments » qu’il faut chercher !

Relisons le cadre que le président de l’UNEF donne au débat : « on est à une période clé de la démocratisation scolaire. 80% d’une classe d’âge a désormais le bac. Cela s’est fait avec l’augmentation des bacs professionnels et technologiques. Ces jeunes tapent à la porte de l’enseignement supérieur, qui actuellement, est verrouillée à double tour, à cause des contraintes budgétaires des universités. »

Comment interpréter une telle mise en contexte ?

« Géographie de l’Ecole – 2014 », document publié par le MENESR (voir ici) propose un état statistique des populations d’étudiants :

« En 2012, l’université demeure la formation la plus fréquente : 61 % des étudiants y sont inscrits. Cependant, cette part était de 62 % en 2009. Les effectifs universitaires augmentent moins vite que le nombre total d’étudiants. Selon l’académie, entre la moitié et les trois quarts des étudiants vont à l’université. » (page 33).
L’université n’accueille donc qu’un peu plus de la moitié des étudiants, son poids est en constante régression. Ce n’est pas tout à fait l’image d’une université française arrogante qui laisserait les étudiants à sa porte, mais plutôt le reflet d’un système où, hors médecine et droit, filières qui n’ont guère développé de formations parallèles, les étudiants qui le peuvent, se détournent de l’université publique, notamment des premiers cycles.
Un autre élément d’appréciation, « Géographie de l’Ecole » page 49, mérite également considération : les « formations post-baccalauréat des lycées (STS, CPGE), <sont > plus coûteuses que celles des autres établissements du supérieur d’environ 1 700 € par étudiant ». Cette différence de coût n’a-t-elle aucune part dans l’imposition de quotas aux populations étudiantes plus onéreuses ?

La non prise en compte des faits biaise le débat et contribue à le réduire à une opposition de principes : la sélection, pour ou contre. Reste aux divers responsables de l’enseignement supérieur à animer le débat sur la base d’informations partagées et non d’incantations et de postures dommageables à la compréhension. Est-il permis d’espérer que l’ouverture du débat sur le site Educpros soit une occasion de sortir des banalités convenues de sorte qu’il devienne un préalable à l’action sur le réel ?

Poursuivons l’examen des arguments présentés dans cet entretien.
Le président de l’UNEF explique que « énormément de bacheliers professionnels et technologiques souhaitent rejoindre un BTS ou un IUT ». Il poursuit « c’est la sélection à l’entrée de ces filières qui provoque des orientations forcées à l’université ». Cette description est pourtant en contradiction manifeste avec cette autre idée que les universités se verrouilleraient à double tour. A bien lire on comprend que ceux qui frappent à la porte des universités ont souvent d’abord cherché à rejoindre un BTS ou un IUT et n’y ont pas été admis. La « sélection à l’entrée à l’université » succède à d’autres formes de sélection à l’entrée des formations supérieures. La situation est donc infiniment plus complexe que ce que laisse entendre le slogan politiquement correct du « refus de la sélection ». La réalité c’est que si des titulaires du baccalauréat sont rejetés à l’entrée en licence générale, c’est après l’avoir été lors de demandes d’accès en IUT ou par les lycées (qui les ont pourtant formés) à l’entrée dans leurs classes préparant au BTS.
Dès lors, le président de l’UNEF peut-il sérieusement se contenter d’évoquer « ces mots très chargés symboliquement, dont la sélection fait partie » et rappeler le « total désaccord » de l’UNEF avec la sélection, et s’accommoder, lorsqu’il s’agit de l’accès aux filières de type IUT et BTS, de « quotas instaurés par la loi » même en les jugeant « très timides ». Instaurer des quotas, n’est-ce pas une forme de sélection ? La perspective s’éclaire ensuite, « le nombre global de places aussi doit croître, car l’idée n’est pas d’expliquer aux bacheliers généraux que ces filières leur sont fermées » et surtout « quoi qu’il en soit, ce sera insuffisant pour les accueillir. Il faut donc avant tout accompagner les bacheliers qui ont un projet à l’université. » Sélection et quotas demeurent possibles … tant que, à l’université, ces « étudiants refusés » sont acceptés et accompagnés. La non-sélection à l’université est la clef qui autorise toutes les autres sélections. La pratique n’est pas nouvelle, que le mécanisme soit validé par le président de l’UNEF est plus « étonnant », n’est-il pas ?
Prolongeons … les lycées forment des candidats au baccalauréat, 80% d’entre eux (un peu moins en réalité mais je conserve le signe/slogan posé dans l’entretien comme marque de l’accès à une « période clé de la démocratisation ») obtiennent « le » diplôme qui leur ouvre l’accès à l’enseignement supérieur … sauf que l’enseignement supérieur, dans ses diverses formes, bloque l’accès d’une part de ces bacheliers, les estimant non-qualifiés.
Serait-il si déraisonnable, dans ces conditions, de se demander pourquoi, y compris au sein des lycées pour leurs classes de BTS, la formation reçue dans les lycées est estimée ne pas assurer les prérequis nécessaires à la poursuite d’études supérieures ?
L’interrogation pourrait sans doute permettre de rejoindre la demande, formulée par le président de la commission Formation de la conférence des présidents d’université, de création « d’autres objets : des années “0”, ou “propédeutiques”, afin de préparer ces lycéens qui n’auraient pas les prérequis à la licence, mais aussi aux BTS ou aux DUT ». Il faudrait donc penser que ce que le lycée ne fait pas en 3 ans, il pourrait le faire en quatre ? S’agit-il d’un cycle maintenu de trois ans pour certains et d’un cycle à 3+1 pour d’autres ? Et, si oui lesquels ? Ce qui pose à nouveau la question de la sélection et de cette « orientation dictée par d’autres » dont s’offusque William Martinet. Toujours si oui, avec quels moyens (nouveaux) ? Plus encore dans quelles structures, surtout s’il s’agit de redonner des prérequis nécessaires au succès à la fois en licence, en BTS et en DUT. Tous ensembles ? Séparément ?
N’est-il vraiment pas envisageable de (re)définir les actuelles trois années de lycée en gardant en perspective les formations post-baccalauréat, plutôt que de postuler implicitement qu’à l’issue de ces années « on » fera un bilan et « on » inventera un moyen de faire « rentrer » les néo-bacheliers tels qu’en l’état, dans les cases existantes d’un enseignement supérieur inchangé ?
Il ne serait peut-être pas absurde de rappeler que la France consacre à l’enseignement secondaire 20% de plus que la moyenne des pays de l’OCDE, ce qui semble montrer, une fois encore et s’il en était besoin, que tout ne se résout pas à une question des moyens. Ne manque-t-il pas à l’enseignement secondaire, avant tout, un cap clair, posant explicitement la relation avec les prérequis propres à chacun des « post-bac » possibles.
Si les définitions explicites font défaut, ne serait-ce pas parce qu’un processus de désambiguïsation conduirait à admettre que le processus d’orientation et de sélection commence très tôt, en fin de troisième (type d’établissement secondaire) puis en fin de seconde (type de filière et de bac). Bien en amont donc de l’entrée dans le supérieur et des farouches débats autour du totem de la sélection.
On aura garde, en outre, à ne pas négliger une autre forme de sélection, adossée aux effets de l’institution sur les aspirations des élèves/étudiants, mécaniquement portée par le déterminisme social des « souhaits » (notamment à l’entrée en BTS) et de la « retenue » scolaire et géographique dont ils font preuve.
Alors, osons la question : si ce n’est peut-être un (vague) marqueur identitaire, qu’y a-t-il à gagner à articuler les débats autour de la « sélection », à partir de la seule sélection à l’entrée à l’université, soit pour 60% des parcours post-bacs puisque les autres sont explicitement sélectifs ?
Ces interrogations invitent à revenir sur les hypothèses, relayées par le président de la commission Formation, au cours de ce même entretien, en lien avec la notion de continuum bac-3/bac+3.
Il y a de l’évident bon sens à poser ce principe que « le « -3/+3 » est un continuum et non une rupture » puisque « on ne peut considérer qu’une fois qu’on a le bac, tout ce qui s’est passé avant, on l’oublie et on peut faire ce qu’on veut après ». Il y a pourtant au moins autant de bon sens à observer qu’il n’existe pas UN « -3 » et UN « +3 » dont il y aurait à penser le(s) articulation(s) mais une infinité de « -3 » en face d’une infinité de « +3 ».
Ni « égalité républicaine », ni continuum ni rupture mais absence de correspondance entre les rivages que sépare le fleuve « bac ». Les inégales maîtrises de « prérequis » en découlent fatalement, comme en procèdent les écarts entre les prérequis nécessaires à une entrée efficace dans telle ou telle formation. Rien n’est prévu pour les penser, les construire et les mesurer.
Les inquiétudes réelles autour des enjeux de l’orientation et de la sélection signalent un vide qu’en même temps, elles saturent, rendant sa prise en compte encore plus difficile. Menés hors sol, dans la seule sphère des postures, les débats ont perdu leur urgence en même temps que leur spécificité ; ils ont oublié leur archive, cette (re)construction propre à la France d’un système éducatif qui succède à la rupture révolutionnaire avec le Roi et l’Eglise, selon la logique maintenue de l’université impériale, plus préoccupée à fournir les cadres civils et militaires dont la nation avait besoin, qu’à assurer la démocratisation, encore moins la massification de l’enseignement. Là se sont installés la rupture, la perte du continuum et le destin spécifique des universités françaises.
Le sol peut être mouillé sans qu’il ait plu. Inventer des remèdes, voire s’affronter à leur propos ne sert à rien sans un diagnostic préalable fiable, prenant en compte la totalité des symptômes et des tensions qui les animent. Débattre pour elle-même de la « sélection à l’entrée à l’université » revient à poursuivre un leurre.

 

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