La laïcité … ce n’est pas seulement à l’école

Faire progresser le respect des valeurs républicaines, de liberté et d’égalité, poursuivre et nourrir le débat, se méfier de toutes les prescriptions qui s’énonceraient de manière dogmatique. Trois urgences à adosser à trois idées, pour soulever des interrogations, proposer des pistes
D’abord un rappel, un signal, plus encore sans doute, une véritable sirène d’alarme … 2015 c’est exactement dix ans après 2005. Des attentats terroristes ne sont pas des violences urbaines. Le scénario comme les acteurs ne sont pas les mêmes. Un point pourtant est commun : l’événement a suscité de nombreux commentaires et analyses. Peu de décisions structurelles auront été prises depuis 2005, notamment pour faire évoluer la situation des « quartiers », des « banlieues » et de ceux qui y habitent. De ce point de vue on (re)lira avec profit l’enquête de Gilles Kepel pour l’Institut Montaigne (une présentation ici). Il est décisif que cette fois à l’émotion succède le temps des décisions.

Réaffirmer les valeurs de la République, veiller à ce qu’elles soient encore mieux expliquées et illustrées, à l’école certes mais plus généralement dans la société, est un socle minimal pour que des analyses fortes progressent et que des décisions soient actées.
Une réponse à la hauteur de l’événement appelle une lecture globale du discours de l’école mais plus encore de son contexte. Sans doute serait-il opportun de revisiter certains des mythes du roman national, ainsi Clovis et son baptême, les circonstances de l’élaboration de « Charles Martel » ou celles de l’épisode de Roncevaux. De manière plus immédiate, il faudra s’interroger sur ces lycées « professionnels » qui en dépit de leur nom offrent à leurs élèves un avenir encore trop marqué par le chômage. Surtout, en consultant les résultats collectés par les questionnaires PISA, au-delà des performances, il faudra s’inquiéter de ce que, parmi les pays de l’OCDE, la France possède le pourcentage le plus bas d’élèves de 15 ans qui se disent « se sentir chez eux à l’école » (47%), ce qui veut dire que 53% des élèves ne se sentent PAS accueillis par l’école ! (sur ce thème de l’école plus accueillante, voir ici)

Il faudra oser interroger frontalement la réalité de l’actuelle faiblesse de la capacité d’attraction de la promesse laïque et républicaine. En l’absence d’insertion dans la société par l’emploi, à défaut d’égalité d’accès au logement, les démarches d’intégration, les appels à l’intégration, restent largement inaudibles ou, du moins, sont perçus au travers de bien des discours parasites.
Parler alors de ghetto ou d’apartheid correspond à une stratégie politique que l’on peut comprendre et même partager. A condition pourtant que, au-delà de de l’effet choc des mots, leur valeur spécifique ne soit pas diluée. L’apartheid, séparation, mise à part, est d’abord le nom d’une politique de développement séparé, décidée par les autorités de l’Afrique du Sud. Un ghetto est d’abord un quartier réservé, imposé aux Juifs par le pouvoir du moment, une démarche de stigmatisation, renouvelée au cours des siècles.
Ces situations ne sont pas celles de la France où aucune volonté politique n’est porteuse de la mise en place de regroupements géographiques. C’est précisément ce qui rend encore plus douloureuse l’existence de ce que l’on nomme « quartiers » ou « banlieues », lamentable héritage des « bidonvilles » qui servirent à accueillir les travailleurs immigrés des « Trente glorieuses ». N’étant pas invités à partager effectivement des biens communs, comment leurs habitants auraient-ils une pleine confiance dans les valeurs de la Nation ?
Le défaut d’intégration, dénoncé par les uns, trouve un dramatique pendant dans le système d’exclusion vécu par d’autres. La question du possible d’un vivre ensemble est alors pleinement posée. La prise en compte de ses conditions de construction est un préalable urgent et nécessaire qui ne relève ni de la seule éducation, ni de la seule application ou explication de la laïcité. La non-intégration commence avec l’accès à l’emploi et au logement. Elle est reproduite par un système scolaire structuré autour de procédures d’orientation ressenties comme des mesures d’exclusion. Il faut pouvoir expliquer pourquoi l’égalité républicaine ne s’applique pas à l’école. Les nombreux « palmarès » des lycées, maintenant des collèges (ici) établissent une cartographie de cette inégalité. De fait, selon que l’on sera né ici ou là, que l’on sera scolarisé ici ou là les chances de réussite ne sont pas identiques, sans oublier que certains ont plus que d’autres les moyens de contourner la carte scolaire.
Veiller à faire ce que l’on dit est un des premiers principes d’éducation, faute de quoi le lien de confiance et de respect ne se noue pas. La République s’est-elle donné les moyens d’assurer cette confiance ? De fait l’école de la République est mal placée pour enseigner le respect de valeurs mal appliquées.
Pourtant, et c’est le troisième élément que je voudrais souligner, un événement important est à relever parmi les efforts pour renouer le fil des dialogues. La mixité sociale, principe généreux, essentiel au vivre ensemble, trop souvent incantée plus qu’implémentée, vient de se voir offrir une sorte de seconde chance.
La résolution, proclamée par la ministre, de veiller à faire tout ce qu’il faut pour « enrayer le séparatisme social dans les établissements scolaires » est une évolution décisive (voir ici pour retrouver le discours de la ministre)

Ne nous y trompons pas. C’est un pari osé et difficile, une résolution fore et courageuse. La contradiction entre le légitime souhait des parents d’inscrire leurs enfants dans le meilleur collège ou lycée possible et la volonté citoyenne de résorber les inégalités sociales, est bien réelle. Elle n’est pas, ni ne sera, facile à résoudre. Cette décision de lutte contre le séparatisme social exigera de la pugnacité, mais peut-être plus encore cette denrée rare en politique : du temps, élément d’autant plus complexe que le temps politique est régulièrement scandé par des campagnes électorales, notamment dans l’année qui vient. L’impérieuse nécessité d’expliquer va se maintenir et même se renforcer ; expliquer à l’intention des acteurs sociaux, enseignants, élèves, parents mais aussi des décideurs politiques. Pour indispensable qu’elle soit, cette politique ne sera applicable que si, d’une part les établissements « en difficulté » sont réellement soutenus et, d’autre part, si cette stratégie, maintenue dans la durée, sait associer les parents. Il s’agit à la fois de dépasser le caractère non électoralement porteur du projet et d’assurer la cohérence républicaine entre l’enseignement de l’école et l’éducation à la maison. Sachons le reconnaître … cela fait beaucoup de conditions. De même, tant qu’il sera nécessaire de prendre des mesures de compensation envers certains établissements, il ne sera pas possible de parler de mixité sociale, autant le savoir et le dire. Reconnaissons aussi que la mixité sociale dépend également du choix fait par certaines familles de chercher un « refuge » dans l’enseignement privé ou via un déménagement …
La laïcité est une forme d’ouverture des possibles, encore faut-il que ces possibles ne soient pas mis à mal par d’autres contraintes, telles que l’absence de travail, la précarité et l’insécurité des logements.
L’école est le vecteur majeur de la compréhension du monde, de l’affirmation du rationnel au détriment des obscurantismes et des fanatismes ; encore faut-il que sa crédibilité éducative ne soit pas remise en cause, que le contrat de confiance sur lequel elle repose, ne soit pas invalidé par des désespérances, elles-mêmes exaspérées par de tragiques dénis du monde.
Pour rester debout, il faut avancer …

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