Dans le prolongement de la loi ESR la campagne PIA2 installe une université « des territoires »

L’exigence d’une organisation à l’échelle du « territoire » déjà posée par la loi ESR en juillet 2013, est renforcée par l’actuelle campagne des « investissements d’avenir ». Au nom de la « visibilité » et de la « structuration », la machine à laminer avance. Les déclarations stratégiques et les textes législatifs (1) se multiplient avec comme effet de confisquer le nécessaire redéploiement de l’enseignement supérieur français et de mettre en place une université à deux vitesses, en partie régionalisée.
L’article 38 de la loi ESR stipule que « sur un territoire donné, qui peut être académique ou inter-académique, sur la base d’un projet partagé, les établissements publics d’enseignement supérieur relevant du seul ministère chargé de l’enseignement supérieur et les organismes de recherche partenaires coordonnent leur offre de formation et leur stratégie de recherche et de transfert ».
De son côté, l’appel d’offres du nouveau Programme d’Investissements d’Avenir (PIA 2) intègre la différenciation des sites. Jusque-là les candidatures des établissements à une « initiative d’excellence » (idex) recevaient -ou ne recevaient pas- un avis favorable (et les financements correspondants). La nouvelle logique, décrite dans le document publié sur le site de l’ANR, met en place une dualité (IDEX vs I-SITE) qui reconnaît « la vocation différenciée et les atouts propres de chaque site ».
Selon donc qu’ils seront placés d’un côté ou de l’autre du trait, les établissements regroupés se verront attribuer une « vocation » qui aura été validée par un jury international. Cette dualité, toujours selon le texte publié sur le site de l’ANR, « apporte son concours aux démarches de spécialisation des territoires et à la valorisation des trajectoires diversifiées des sites porteurs des Initiatives, en cohérence avec les objectifs de la loi pour l’enseignement supérieur et la recherche du 22 juillet 2013 ».
A côté des idex, seront désormais identifiés comme « i-site » les établissements qui, toujours selon le texte de ce même appel d’offre, témoigneront d’une « capacité à développer, dans leur palette thématique, des coopérations fortes et particulièrement efficaces avec le monde économique, et à mettre en œuvre des actions innovantes de recherche partenariale, de développement de l’entrepreneuriat et de formation professionnelle, initiale et continue » . Ces missions sont tout à fait respectables, comme le sont celles attribuées aux idex, les huit déjà identifiés et dotés, comme ceux qui vont venir « compléter le dispositif, initié par le PIA1, pour doter le pays de la dizaine de grandes universités de recherche ». L’écart entre 8 et « une dizaine » montre bien que si, pour les idex il s’agit d’un rattrapage de quelques sites qui n’étaient pas tout à fait prêts pour la première vague, la grande affaire de cette nouvelle campagne, ce sont bien les i-site.
Cette « innovation » n’est guère débattue. L’enjeu est pourtant considérable. Voulons-nous aller vers une « spécialisation des territoires » et une « valorisation des trajectoires diversifiées des sites » ? La question est d’autant plus pertinente que c’est au jury du PIA 2 qu’il reviendra « d’orienter le porteur de projets vers le meilleur profil de candidature (IDEX ou I-SITE) aussi bien pour les projets présélectionnés que pour les projets non présélectionnés souhaitant faire acte de candidature à nouveau en deuxième vague ».
En clair, il s’agit non seulement de renoncer à l’équilibre des territoires mais d’organiser les différences de financements sur la base d’un certain nombre de critères, notamment ceux décrits dans l’appel d’offres.
On peut imaginer que l’avenir des sites universitaires passe nécessairement par un renforcement de l’effet Mathieu, et que compte tenu des réalités il faut donner plus à ceux qui ont déjà beaucoup reçu car eux seuls sont en mesure d’optimiser ces dotations. On pourrait pourtant a minima souhaiter que cette stratégie soit explicitée, au lieu de l’abriter derrière la (fausse) neutralité (républicaine !) du concours et la dépendance (illusoire) de l’effet Mathieu envers le seule abondance des qualités et compétences de tel ou tel « site ». Parler de « territoires » en ignorant l’inégalité existante entre ces territoires relève d’une regrettable pratique du leurre.
(1) La « loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche », promulguée le 22 juillet 2013 n’est jamais que la version actuelle d’une séquence commencée avec la « Loi d’Orientation et de Programmation pour la Recherche et l’Innovation » (LOPRI), votée le 18 avril 2006, puis prolongée en août 2007, par la « loi sur Libertés et Responsabilités des Universités » (LRU).

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