Qui a eu cette idée folle, un jour, de vouloir réformer l’école ?

L’Ecole est le produit d’une histoire, elle résulte aussi de l’évolution des rapports de force. Chaque citoyen a, un jour, été élève, beaucoup de citoyens adultes sont parents d’élève, un nombre important de citoyens sont salariés de l’Education Nationale, quasiment chaque électeur est ainsi, spontanément, en posture d’expert. Alors, le débat politique, politicien, déplace les urgences. Avant d’être un moyen de répondre à des attentes éducatives, la « réforme » de l’Ecole qui se veut nationale, égale partout et pour tous, oublie la grande diversité des situations. Alors elle s’enlise dans les slogans faciles, les enjeux électoraux, elle devient champ de bataille pour l’accès au pouvoir.
Faute de prise en compte des contradictions du système, les polémiques occupent les tréteaux médiatiques. Pendant ce temps des diagnostics se multiplient dont il faudrait pourtant, un jour, étudier les conclusions, nourrir le débat et tirer des conséquences. Un conseil national de l’évaluation du système scolaire a été chargé d’apporter à la communauté éducative, plus largement à chaque citoyen, la garantie d’une évaluation du système scolaire indépendante, régulière et étayée scientifiquement (pour plus d’informations voir ici). Ce conseil prépare un rapport sur les inégalités sociales à l’école, une présentation en est déjà disponible en ligne (ici le communiqué de presse et ici une analyse plus détaillée).

Je n’en donnerai qu’un seul extrait, de formulation modérée et pourtant déjà largement susceptible de donner à lire l’ampleur, l’urgence et l’extrême opportunité d’évolutions

« Les élèves évoluent dans des environnements différents en fonction de leur origine sociale, une situation qui est susceptible d’aggraver les inégalités scolaires. Au-delà de la question de la réussite scolaire, cette situation d’ « entre-soi » est regrettable à l’âge de l’apprentissage de la citoyenneté et du vivre-ensemble. »

L’importance du constat n’est pas son « originalité », il n’est pas propre à cette seule étude, ni même qu’il soit posé par un organisme officiel, bien d’autres instances similaires en dressent de semblables, parfois en des termes plus violents, il est dans le fait que le constat est en décalage par rapport aux projets de réforme comme aux affrontements qu’ils cristallisent … enseignement du latin, du grec ou de l’allemand, sans oublier les modalités d’enseignement de l’histoire, polémique venue se surajouter à celles déjà en cours …
La promesse républicaine d’égalité n’est pas respectée. Voilà énoncé le leurre majeur. Le constat est rude mais réel, il pointe aussi le premier désordre à traiter. Pour cela, il ne suffira pas que des rapports l’écrivent, il faut que l’opinion publique soit saisie, il faut dépasser la déploration, lire ce qui, dans le système, met en difficulté la cible annoncée de l’égalité des chances, mesurer les écarts entre les proclamations et les réalités.

Le système actuel est caractérisé par sa structuration en enseignements disciplinaires spécialisés et hiérarchisés, autour d’un modèle d’excellence (classes préparatoires puis grandes écoles). Sur ces bases sont organisés les classements des élèves et, en retour, les nécessités de contournement permettant l’accès aux parcours d’excellences. Seuls ceux qui ont la maitrise des codes sauront comment contourner, une infime minorité parviendra au bout du système. La majorité n’a qu’à puiser les raisons de son insuccès, ou du moins de ses succès relatifs, dans ses propres limites qui, en contexte d’égalité des chances, sont seules en cause.

Pourtant « l’égalité des chances » (proclamée) n’est jamais qu’une « vache sacrée » qui masque les trop réels mécanismes de rupture d’égalité. L’étude récemment publiée sur Educpros (ici) montre très bien comment les « chances » sont dépendantes de l’accès à un cercle fermé de classes préparatoires, cercle parisien de lycées publics ou privés (Henri-IV, Louis-le-Grand, Ginette…) qui trustent plus de la moitié des places à HEC, Polytechnique ou l’ENS Ulm.

La mise en crise du modèle tient à son incapacité à tenir ce qu’il prétend. L’écart grandit sans cesse entre l’annonce maintenue de « l’égalité républicaine » comme valeur fondamentale d’une part, la réalité des parcours de qualification de l’autre.

La méritocratie républicaine prévoit que ce soient les meilleurs qui réussissent le mieux et que le concours soit l’instrument objectif de la désignation des meilleurs. Dès lors qu’avant le concours sont identifiées des voies et des lieux de formation quasi nécessaires au succès, les conditions du concours ne sont plus égalitaires et la « méritocratie » annoncée n’est que l’autre nom de la sélection.
Qu’un concours constitue l’aboutissement d’un parcours d’étude est une notion discutable en elle-même, que la sanction pour la formation de l’élite par un système qui se proclame non ¬sélectif, soit un concours mérite réflexion approfondie sur les contradictions du système.

On observera aussi que l’inégalité de performance entre les classes préparatoires n’est que le point le plus exacerbé de l’inégalité générale de l’offre scolaire. Une école, un collège, un lycée n’en valent pas un autre qu’il s’agisse de préparer Polytechnique ou d’apprendre les premiers rudiments ! On sait qu’un tiers des enfants arrivent au collège avec de lourdes difficultés, on sait aussi qu’ils ne sont pas également répartis entre les quartiers et les écoles. On sait enfin que, même si de tels efforts ont leur importance, la question cruciale de l’école aujourd’hui en France, n’est pas l’accueil d’élèves méritants dans les filières sélectives, mais bien la prise en compte des « moins méritants », ceux qui échouent (au double sens du terme) dans des filières qu’ils n’ont pas choisies.

A ce point du raisonnement c’est le fonctionnement de la méritocratie qu’il convient d’interroger, c’est aussi la tension grandissante entre la volonté d’égalité entre les individus et l’inégalité des positions sociales.

L’analyse, naturellement, passe aussi par la nécessité de la régression massive du chômage et par une pratique renouvelée du lien entre emploi et scolarité, sans oublier que la priorité organisée en faveur des filières sélectives contribue à l’image désastreuse de l’université, dans l’opinion, notamment parmi les lycéens.

Tout cela ne se fera pas en un jour, certes. Ce ne se fera surement pas par le biais de la réforme.

Il ne suffit pas d’annoncer une volonté de réforme. Avant de réformer, il faudra établir dans l’opinion la clarté des objectifs, leurs motivations tout autant que les raisons et les objectifs de la réforme.

Si le modèle actuel doit continuer à prévaloir (et pourquoi pas) alors il faut cesser de ruser avec les règles du jeu et admettre qu’il s’agit d’un système sélectif dont on s’efforcera de partager au mieux les codes et les voies d’accès. Au moins cela mettrait un terme à ces gesticulations contre la « sélection » qui feignent de ne pas voir combien elle est largement, officiellement mise en place.

Si, en revanche, la priorité est à la lutte contre les inégalités et l’accès possible pour tous aux plus hauts signes de la réussite (ce qui n’est pas une perspective sans intérêt), alors il ne suffira pas de « solidarité » et de l’accueil « généreux » de petits « défavorisés » à la grande table du savoir, il faudra changer de logique, récuser les mécanismes qui favorisent les déterminismes sociaux et les discriminations, mesurer le poids des communautarismes et plus encore celui des conservatismes qui les encouragent .

Il s’agira d’en passer par une refondation de l’école adossée à une évolution de la structure des formations mais aussi des évaluations. La plupart des pays développés n’ont pas recours à la pratique du concours. Les résultats des évaluations internationales témoignent d’un fonctionnement global de leurs systèmes plutôt supérieur à ce qui est observé en France.
Et si, au lieu de vouloir « réformer », c’est à dire conserver, moyennant des aménagements, on veillait à ce que la loi soit appliquée et l’école effectivement refondée selon « les objectifs fixés par la Nation à son école : une école à la fois juste pour tous et exigeante pour chacun »

Be Sociable, Share!

4 Comments

Filed under Non classé

4 Responses to Qui a eu cette idée folle, un jour, de vouloir réformer l’école ?

  1. Bonjour!
    Vous l’avez clairement bien exprimer : « Avant de réformer, il faudra établir dans l’opinion la clarté des objectifs, leurs motivations tout autant que les raisons et les objectifs de la réforme. » Un changement est souvent mal perçu quand il n’est pas fait dans la transparence et le résultat peut en pâtir.

  2. Sirius

    Résumons. Tous les échecs de l’école en France, notamment en matière d’égalité, viennent des grandes écoles. Il suffit donc de les supprimer, avec leurs concours, et l’école deviendra égalitaire et performante.
    Magique, non ?

    • Jean-Claude Dupas

      Merci de votre intervention. Pas plus que vous je ne crois aux fausses idées simples. Mon point de vue n’est pas qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de « grandes écoles ». Leur existence est une conséquence, pas une cause. La question que je voudrais poser est celle du décalage entre le discours de « refus de la sélection » et la réalité de sa pratique. D’ailleurs la « sélection » ne s’applique pas aux seules écoles, elle régit aussi les IUT et les BTS, sans oublier certaines filières universitaires. Elle est tellement inscrite dans le système que les lycéens qui obtiendront de bons résultats au bac sont dorénavant explicitement encouragés à s’orienter vers les filières sélectives.
      Ce qui est insupportable c’est le double langage, en particulier parce qu’il bloque toute réflexion d’ensemble. Admettons d’abord que notre système d’enseignement (supérieur) actuel est sélectif et qu’il détourne les meilleurs étudiants des premiers cycles universitaires. Ensuite il deviendra possible de mesurer combien cette sélection structure le système par écrémages successifs. Il deviendra alors possible de se demander si de tels filtres servent d’abord à établir la légitimité de la noblesse d’État ou s’ils sont un moyen d’optimiser la formation.

  3. David

    Arrivé d’un autre pays, on me disait que la France était un pays où tout le monde était traité pareil, sur un pied d’égalité. Pourtant, il a fallu moins de deux mois pour savoir que les grandes écoles existaient, et de déduire ce que cela signifiait. En effet, n’en déplaise à sa mythologie égalitariste, la France est un pays profondément élitiste. Plus c’est sélectif, plus on est validé par sa sélection. L’université est ce qui reste, une fois qu’on a sélectionné les X et normaliens et autres ingénieurs grands et moyens, les BTS et DUT et PACES. Résultat de cette posture mythomane, on dépense son temps et son énergie en essayant de trouver l’astuce pour pouvoir sélectionner aussi. Si franc et honnête n’est pas possible… on va ruser.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *