enfumages et « refus » de la sélection

Le temps de la publication d’un rapport commun IGAENR/IGF, consacré à la situation financière des universités (ici), la question du montant des droits d’inscription est revenue sur le devant de la scène (médiatique). Très vite la ministre a coupé court aux interrogations, indiqué qu’il n’y aurait aucune hausse des droits d’inscription à l’université pour la rentrée 2015 et souligné qu’il s’agissait là d’une « décision en faveur du pouvoir d’achat des étudiants » <N.B. ce « coup de pouce » s’élèvera, selon les niveaux L/M/D à 1, 2 ou 3 euro>. L’attention s’est alors portée sur « l’opacité » des capacités d’accueil, « l’éternel débat de la sélection » et les étudiants « privés de rentrée ».

Dans tous ces dossiers, l’UNEF est à la manœuvre, elle salue comme une « grande victoire syndicale », la non augmentation des droits d’inscription et dénonce avec une ardeur jamais démentie les pratiques « illégales » des universités en matière d’accès. N’appartient-il pas à la ministre et/ou son secrétaire d’Etat de protester contre ce traitement infligé aux universités qui à la fois dénature leurs contraintes et donne une idée erronée de l’enseignement supérieur ? Il ne devrait pas être si compliqué de mettre fin au brouillage et de faire partager le fait que l’enseignement supérieur français est divisé en plusieurs secteurs, les uns clairement sélectifs et payants, d’autres, sans doute « interdits » de sélection, mais très largement démunis. Ce serait aussi une excellente entrée en matière pour réunir les conditions d’émergence d’un projet pour l’enseignement supérieur.

Pour y revenir, le rapport commun IGAENER/IGF est en fait consacré à la réalité des « difficultés de financement des universités ». Il attire l’attention sur la progression de « la dépendance aux subventions de l’État », la croissance de la masse salariale, « plus rapide que les subventions de l’État », la « rigidification de la structure de coûts des établissements ».
Pour les auteurs du rapport, une telle évolution n’étant « pas soutenable à moyen terme », il devient nécessaire que « l’offre de formation et la politique de recherche d’une université [soit] réexaminées à l’aune de leur soutenabilité budgétaire et de leur insertion dans une stratégie de site et dans une stratégie nationale ».

Ces contraintes sont naturellement en lien avec la volonté de mettre en place des stratégies de site, notamment par le biais des COMUE. Encore faut-il se donner les moyens de ces objectifs et admettre que, parce qu’elle est essentielle, la question des financements pose en retour celle des choix de formation et des stratégies de recherche, et, avec elles, celle de « l’égalité de l’offre » entre les établissements; des sujets difficiles qu’il ne suffit pas d’ignorer pour les résoudre !

De plus en plus d’innovations modifient de fait le paysage de l’enseignement supérieur, s’agit-il de laisser ces évolutions aller jusqu’à leurs conséquences « naturelles », et à cette sélection –et pour le coup le mot et la chose prennent leur plein sens- qui élimine « le plus faible » le moins bien doté, ou de considérer que l’enseignement et la recherche sont des responsabilités essentielles qu’il convient donc d’assumer et de piloter ?

Parmi ces évolutions on notera celle des effectifs étudiants (2012/2013 rapporté à 2000/2001) avec une progression de 59,9% dans les établissements privés d’enseignement supérieur, face à une variation de + 4,5% des effectifs étudiants de l’enseignement supérieur public sous tutelle du MENESR (en clair, les universités).

Ce constat d’une attractivité du secteur privé conduit à relever l’essor d’une forte dimension concurrentielle dans l’enseignement supérieur. Alors qu’elle a longtemps été décrite comme une prolongation dans le supérieur du clivage français entre école publique et école privée, la distinction entre universités et instituts catholiques relève désormais de la banale coexistence de deux secteurs, l’un public, l’autre privé, sans négliger la capacité de ce dernier à faire du business (on pourra d’ailleurs se reporter, par exemple, à un article paru dans l’Express en avril 2011, « le business des instituts cathos » (ici).

Aucune exigence d’ordre confessionnel pour les étudiants, les enseignants ou le personnel administratif n’étant de mise dans les instituts catholiques, c’est bien ailleurs qu’il faut chercher les causes de cette progression de plus de 50% des effectifs. Aujourd’hui plus d’un étudiant sur six (18 %) est inscrit dans un système qui n’est pas celui de l’université publique. En 2013, les formations privées représentent la totalité des écoles de commerce et de management. Elles accueillent environ un tiers des effectifs des écoles d’ingénieurs et de STS et un sixième des étudiants en CPGE.
Pendant ce temps-là, au sein du service public, la situation ne peut que se dégrader encore, eu égard à la profonde crise des financements des universités et plus encore à la coupable indifférence affichée par les responsables de l’enseignement supérieur devant ces difficultés –comme en atteste la pitoyable affaire des prélèvements sur les fonds de roulement- . Ne nous leurrons pas, la mise en place progressive des investissements d’avenir permettra sans doute à certains établissements de franchir sans trop d’encombre ces moments d’étiage. Il en ira autrement pour ceux qui n’auront pas été lauréats et qu’il sera d’ailleurs facile de stigmatiser comme n’ayant pas su prouver qu’ils étaient « bons ». Le double effet du label et des financements complémentaires entrainera la création de deux types d’établissements. On peut assurément se dire que c’est bien aux établissements qui n’auront pas été lauréats du PIA que s’adressent principalement les conseils des deux corps d’inspection et que l’Etat-stratège devrait préparer au plus tôt au lieu de laisser le (futur) débat s’enliser dans les COMUE ou d’attendre des futures grandes régions qu’elle s’épuisent à financer un système sur lequel elles n’ont pas de prise réelle.
Un autre effet tiendra à l’acharnement à faire prolonger un temps de scolarité dans les universités, facilité par la modicité des droits d’inscription (nous y revoilà, tout en n’oubliant pas que les boursiers sont dispensés du paiement de ces droits), mais aussi l’essor des bacs « pro », et les divers projets en préparation pour faciliter la vie aux recalés du bac, et qui devraient être mis en place à partir du bac 2016. Deux impératifs se conjuguent, ne pas mettre les étudiants dans la rue, « occuper » un maximum de jeunes de manière à ce qu’ils pèsent le moins possible sur la courbe du chômage et qu’importe que la poursuite de si nobles objectifs passe par le dénigrement de l’université et que la concentration des moyens soit de plus en plus nettement en contradiction avec le mythe fondateur de l’accès libre et gratuit de tous à tout.
Encore une fois, regardons les choses comme elles sont et non comme les lunettes des idéologies les font sembler être !

Les administrations rédigent des rapports forts instructifs, la Cour de comptes ne cesse de proposer d’importantes recommandations, soit, mais que disent et que font les décideurs politiques ?

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3 Comments

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3 Responses to enfumages et « refus » de la sélection

  1. Sirius

    Il faut dire les choses de façon plus claire. La réponse est fort simple. Les décideurs politiques n’ont pas de stratégie pour l’ESR. Ils font de la politique pure à court terme, c’est à dire ce que leur demande l’UNEF. La seule « politique » du ministère de l’ESR est d’éviter toutes les décisions courageuses qui risqueraient de « mettre les étudiants dans la rue ». Tant pis si cette réponse consiste à couler l’université face aux grandes écoles et au privé en général.

  2. Pr. Michel Bergès

    Vous comprenez les choses, effectivement, cher collègue.
    Le « syndicat » UNEF ne représente rien auprès de la majorité des étudiants, comme les autres « syndicats », d’ailleurs. Tout cela est de la politique du XIXe et du XXe siècle.
    Il y a aujourd’hui en France, huit systèmes d’enseignement supérieur public, sans parler de la concurrence du « privé » que vous soulignez avec raison.
    il serait indispensable de refaire « la copie » organisationnelle à zéro.
    Vous nous y incitez.
    Merci. Pr. Michel Bergès. Université de Bordeaux

  3. François

    Ce qu’on ne dit jamais, parce qu’on se gargarise avec des chiffres donnant des stocks d’étudiants (plus il y en a, mieux ça fait dans les comparaisons internationales et moins ça fait de chômeurs) et non des flux : les nouveaux bacheliers sont beaucoup plus nombreux à entreprendre des études à accès sélectif (CPGE, IUT, STS, écoles post-bac) que des études universitaires à accès libre (même en incluant dans ce dernier secteur les études médicales, où la sélection est repoussée d’un an).

    En passant un point « amusant » : quand le nombre d’étudiants augmente, le taux de chômage des jeunes augmente mécaniquement, car c’est le rapport entre le nombre de chômeurs et le nombre de jeunes non-étudiants. Un cas utopique extrême : génération de 800 000 personnes, 799 999 étudiants, 1 non étudiant chômeur : taux de chômage au sens du BIT de cette génération : 1/1 = 100%. La réalité française dans les tranches d’âge autour de 20 ans : étudiants 60%, travail 30%, chômage 10% donc taux de chômage = 10/40 = 25% (c’est celui que connaissent les journalistes).

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