STRANES un (inutile) rapport de plus ?

65 000 étudiants de plus à l’occasion de cette rentrée, cela signifie aussi des défis considérables pour les universités. Le MENESR choisit d’y voir « la manifestation tangible du succès de nos universités et de nos écoles ».
Certes … mais à moyens constants voire décroissants, avec des emplois gelés et des ponctions sur les fonds de roulement dont rien ne garantit qu’elles ne seront pas renouvelées, ce « succès » ne sera pas simple à garantir … Il faudra bien admettre un jour que la générosité des personnels qui multiplient les efforts, ne peut pas éternellement compenser les manques. Il va aussi falloir (un jour ?) reconnaître que faute de décisions difficiles à prendre et de réorientation des dépenses et des recettes, le budget de l’Etat ne pourra respecter les contraintes qui lui sont imposées et d’abord, en termes de satisfactions de besoins essentiels, sécurité, santé, enseignement … mais aussi, de plus en plus, conditions de vie des travailleurs. Pour en rester au plan des universités, derrière la proclamation farouchement réitérée du « caractère national des diplômes » la réalité s’impose silencieusement d’un enseignement supérieur à deux vitesses, de formations contraintes au low cost, de la montée en puissance d’un secteur privé attractif.

A moins que …

Outre l’annonce de l’augmentation du nombre des étudiants, comme si elle n’avait aucune conséquence autre que glorieuse, sur le quotidien des établissements, le dossier de presse publié en cette rentrée universitaire par le MENESR, présente (réponse à tous les maux ?) l’arrivée d’un ministère stratège. Quelle stratégie ? Sur quelles bases ?
Deux lois adoptées le 10 août 2007 puis le 22 juillet 2013 n’ont pas suffi, il y manquait la désignation d’ « une stratégie nationale de l’enseignement supérieur », fixant les objectifs et les orientations « pour les 10 prochaines années ».
C’est désormais chose faite avec la remise au président de la République, le 9 septembre 2015, du rapport STRANES, 250 pages, 40 propositions.
L’ampleur du document interdit qu’un unique billet de blog sache en traiter. Il faudra y revenir, notamment en plaçant les propositions en regard des plus sensibles des inquiétudes et des interrogations qui s’imposent au monde académique. Sans doute est¬-il pourtant légitime d’exprimer déjà quelques surprises devant le document et la « stratégie » qui y est envisagée, dès la page de titre.

La qualification du document en tant que rapport n’apparaît en effet qu’en page 2 tandis que la première page le place sous les auspices de la « société apprenante », « la belle expression » de Joseph Stiglitz comme le rapport invite à penser la formule.
Ce choix induit plusieurs questions : le monde d’aujourd’hui est-il d’abord une « société apprenante »? l’université est-elle l’instrument de régulation de la « société apprenante » ? La « société apprenante » est-elle le principe autour duquel l’enseignement supérieur de demain doit être pensé ? Un rapport qui doit façonner l’avenir de l’enseignement supérieur français doit-il considérer de telles questions comme étant déjà résolues ? La clef universelle aurait-elle été trouvée ? En d’autres termes, quelle prise sur la réalité est apportée par la référence à la « société apprenante » ? A la lecture du rapport, le lien n’est pas d’une aveuglante clarté.

Faute de perspective convaincante apportée par l’invocation d’une « société apprenante », on s’interrogera sur le sens de la formulation nostalgique qui circule dans le rapport, à propos de cette France qui « occupe encore une place de choix dans le monde, mais une place fragile et menacée » (page 17) plus loin, « La France occupe encore une place de choix dans le monde, mais une place fragile » (page 31).
Etrange « menace » que celle qui coïncide avec « un moment où de nombreux pays de l’OCDE développent leur investissement dans l’enseignement supérieur » (page 17).

Le plus étonnant sans doute tient à ce que ce même rapport explique que « Si nous ne faisions rien pour accompagner l’augmentation du nombre d’étudiants, en particulier liée à la croissance démographique, nous reculerions encore en termes de dépenses par étudiant, laquelle est déjà inférieure à celle des pays leaders dans ce domaine. »
Quel est donc cet étrange « nous » qui ne prend(rait) pas les mesures nécessaires au maintien de la « place de choix », parmi les « pays leaders » ?
Que faisons-« nous » réellement, hors de l’annonce présidentielle d’amener « 60% d’une classe d’âge à un niveau d’enseignement supérieur » ? « Nous » y reconnaissons facilement l’écho des « 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat », immédiatement accompagné du faux-monnayage de la multiplication des types de baccalauréat que le rapport STRANES reconnaît … Le bonneteau ne trouve-t-il pas son efficacité grâce à la part de vérité qu’il agite !

Dans leur préface au rapport, ministre et secrétaire d’Etat exposent que « le niveau de qualification
de la population est la clé de notre place dans la mondialisation ». Reconnaissons la part de vérité de cette déclaration mais, en même temps, force est bien de regretter la manière dont, dans ces conditions, la confusion continue à être entretenue. Il suffit de lire quelques formules de ce même rapport pour le constater. A l’idée que « nos pourcentages de diplômés de l’enseignement supérieur se situent au-dessus des moyennes de l’UE et de l’OCDE », succède cette importante nuance restrictive « « en deuxième lieu, la France se positionne mieux s’agissant des diplômes de l’enseignement court à caractère professionnalisant – 6e rang de l’OCDE– que pour les diplômés du cycle long, où elle n’occupe que le 19e rang ». Le rapport poursuit alors « ce taux de diplômés du supérieur masque la réalité plus fine de l’accès aux différents niveaux de diplômes » et souligne le fait qu’ « il n’est pas équivalent, en termes de carrière en particulier, d’être diplômé d’un BTS, d’une licence professionnelle ou encore d’un Master ».
Ne peut-on envisager que tout cela qui est très juste, soit exprimé sans tours et détours, et surtout que les conséquences en soient tirées quant à la place et la fonction des BTS et des DUT, diplômes de l’enseignement court mais aussi et surtout diplômes attribués à l’issue de formations à accès sélectif. Cette double tension (bac+2 vs bax+3 ; sélection vs accès « de droit ») est bien connue, ses effets aussi (une récente intervention de Jean-Marc Monteil le rappelait), ne mérite-t-elle pas une autre prise en compte que celle que lui réserve un rapport qui prévoit l’enseignement supérieur à échéance de 10 ans ?

Si l’on veut (voulait ?) vraiment s’intéresser aux inégalités sociales, n’y aurait-il pas là un intéressant point de départ ? Les publics des diverses formations « supérieures » ne sont pas les mêmes et les « 60% d’une classe » présentés comme une avancée et un progrès, n’offrent aucun caractère d’homogénéité et suivront une répartition sociale largement prédictible ; pourquoi l’ignorer (du moins dans les discours officiels) ?

De même d’ailleurs, argumenter sur l’augmentation du nombre d’étudiants sans ajouter que cette croissance est loin d’être uniforme, brouille l’analyse. Une vision rapprochée montre que cet afflux concerne prioritairement quatre filières : le droit, la psychologie, les sciences et techniques des activités physiques et sportives et la médecine, c’est à dire les secteurs de formation dont les écoles sont absentes. Il serait bon aussi d’éviter les annonces strictement quantitatives et accompagner les chiffres de taux des réussites réellement ouvertes à ces nouveaux étudiants qu’il ne suffit pas d’accueillir. Le « plan réussite en licence » lancée à grand fracas par Valérie Pécresse, est encore dans les mémoires, y compris les difficultés où se sont trouvés les établissements pour consacrer des moyens nouveaux aux premiers cycles dans un contexte de difficultés budgétaires globales !
De même il conviendrait de mesurer à la fois la part et la nature de l’accroissement qui correspond à l’attractivité nouvelle dont bénéficient les enseignements d’enseignement supérieur privés, en particulier, au-delà des écoles, le système facultaire mis en place dans le cadre de l’enseignement supérieur privé, en concurrence directe avec les universités.

Tant de questions qui ne sont pas neuves mais qui restent incomplètement affrontées dans la construction de la stratégie pour la décennie à venir.
Il serait trop facile de penser que ce rapport n’est jamais qu’un rapport de plus, il convient plutôt de se poser –tout de même- la question de savoir de quoi parle ce rapport et en quoi, si l’on n’y prend garde, il pourrait consacrer la grande misère de l’enseignement supérieur français, notamment de ses universités … (à suivre)

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One Response to STRANES un (inutile) rapport de plus ?

  1. Armelle Jeannnier-Groppo

    Merci, Monsieur, pour ce billet qui dit ce que le politiquement correct administratif noie. Universitaire désormais retraitée, de plus en plus préoccupée du sort d’une université française désormais considérée comme « centre d’accueil » pour bacheliers de tout poil, en particulier dans les disciplines de sciences humaines et sociales, comme une sorte de supplétive des grandes, moyennes et petites écoles privées qui fleurissent, je suis particulièrement touchée de l’hommage que vous rendez aux personnels qui réussissent à les faire tourner et à y former, encore et bien, les futurs cadres de notre pays.
    J’ai mis votre billet sur ma page Facebook.

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