Un budget à la hauteur des besoins 

Un budget à la hauteur des besoins … La formule claque, comme un slogan. L’exigence de la satisfaction des besoins est une revendication qui semble légitime. Demeure pourtant une double interrogation : comment bien établir ces « besoins » alors qu’un élève de CPGE, un étudiant dans une (grande) Ecole bénéficient de financements bien supérieurs à ceux accordés aux étudiants inscrits dans les universités, et, surtout, comment faire « encore plus » alors que le financeur habituel, convenu, l’Etat, a , logiquement, annoncé que la sécurité est (re)devenue une priorité absolue et qu’elle a un coût ; alors que la « crise » n’a pas disparu … alors que les finances publiques sont dominées par la dette, alors que, donc, mécaniquement, les disponibilités sont moindres …

En 2014 puis en 2015, les budgets de l’ESR étaient annoncés comme étant « stables », « préservés » … pour 2016 l’annonce est celle de « moyens en hausse ». Le MESR prévoit (ici)  23,25 milliards d’euros pour le budget 2016, soit une hausse annoncée de 347 millions d’euros par rapport à 2015.

Fort bien … à condition de ne pas oublier l’augmentation des inscriptions dans les universités, le journal Le Monde a annoncé 65 000 inscrits supplémentaires, tandis que selon la CPU, des comptages récents indiquent une hausse généralisée … pouvant aller jusqu’à 26 %.

On comprend que la « hausse budgétaire » ne pourra guère permettre de faire mieux que tenter de maintenir un volume constant des dépenses, nous sommes loin de pouvoir envisager des conditions d’amélioration de la satisfaction des besoins. Le gel des emplois, prolongé voire aggravé, en atteste.

Il faut ajouter à ces considérations la nécessaire prise en compte de la nature des financeurs des dépenses d’éducation et leurs capacités à investir plus. Une récente (février 2015) note de la DEPP analyse les répartitions des financements (il s’agit des dépenses d’éducation et pas uniquement de l’enseignement supérieur). On y observe que si, en France, « l’État participe à hauteur de 63 % à la dépense moyenne, et les administrations territoriales à près de 26 %, pour la moyenne de l’OCDE, ce sont les administrations territoriales qui contribuent pour la plus grande partie à la dépense moyenne (49 %), l’État central n’en finançant que 35 %.

A y regarder d’un peu plus près, on observe que dans les pays nordiques, le financement des études est quasi exclusivement public, mais que, en France, en Italie et aux Pays-Bas, l’État central assure la majorité du financement ; pendant ce temps là, en Allemagne, en Espagne, et en Belgique le financement est d’abord local tandis que les pays anglo-saxons et asiatiques bénéficient d’importantes sources de financement privé.

Sans doute l’histoire des différents pays explique ces différences, restons en pour aujourd’hui, à l’ESR français et à quelques observations :

1- c’est le partenaire financièrement faible (l’Etat) qui a la responsabilité majeure

2- on ne peut que s’interroger sur la viabilité de l’actuel dispositif de quasi tout-Etat des financements de l’ESR. On s’attachera en outre au fait que cette donnée est encore plus vraie dans les mentalités que dans la réalité, l’enseignement privé ne s’estime-t-il pas fondé à réclamer que les financeurs publics accroissent leur contribution -sans contrepartie- tandis que la représentation nationale, notamment par la voix autorisée de Patrick Hetzel que l’on a pourtant connu mieux inspiré, n’en semble pas choquée).

3- en ces temps d’élection pour les collectivités territoriales que sont « les grandes régions » et en ayant à l’esprit qu’elles sont appelées à prendre plus d’importance (n’a-t-on pas dit que ces régions allaient être comme des « Länder », que telle est « aussi vaste que l’Autriche » et telle autre « aussi peuplée que la Suisse »), il pourrait être avisé (litote!) de mesurer les possibles conséquences d’un « vote d’humeur », sur le financement des établissements et de l’éducation.

4- de plus, même s’il s’agit souvent d’emplois de contractuels (et peut-être même pour cette raison) les Régions contribuent d’ailleurs déjà au fonctionnement des universités et de leurs équipes de recherche, d’une manière significative, même si elle reste (trop) peu visible. Est-il raisonnable (litote!) d’imaginer confier au Front National la gestion de ces emplois, de ces politiques ?

Ces constats soulignent la pertinence de la proposition selon laquelle « Le financement des universités françaises est l’un des défis les plus importants des dix ans à venir », pour reprendre les mots employés par Eric Charbonnier, analyste éducation à l’OCDE.

Ceci revient aussi à dire qu’il est urgent de cesser de croire qu’une pression politique suffisante ouvrirait les portes de trésors cachés. Comme celle de « besoins » la notion de « pression » est difficilement quantifiable. La part croissante de l’innovation dans le développement économique des Régions les a conduites quasi-mécaniquement à s’interesser aux université, notamment à leurs capacités en matière de recherche et développement.

Avant d’évoquer une augmentation de la part de l’Etat, c’est plutôt le modèle économique des universités qui doit entrer en débat, d’autant qu’il n’est pas sans intégrer des contraintes qui méritent considération critique.

Résumé à gros traits, le budget d’une université correspond pour pour un peu moins de 90% aux dotations de l’Etat (84% selon l’audit de KPMG mais celui-ci regroupe universités et Ecoles) , le reste, un peu plus de 10% donc) représentant les droits d’inscription et les ressources propres. Sachant que, sauf changement de stratégie brutal, les dotations de l’Etat ne vont pas augmenter de façon conséquente et qu’il n’est pas prévu de changer d’option politique en matière de révision des droits d’inscription, pas plus que de mettre en place des formes sélectives d’accès à l’université, il ne reste qu’une unique piste : augmenter les ressources propres. Ce qui, on va le voir, est plus vite dit que fait !

Le ministre pointe pourtant « un champ considérable de ressources » et l’explique ainsi « Si les universités récupèrent une part des 32 milliards d’euros du marché de la formation professionnelle, elles gagnent une marge de manoeuvre considérable. Notre objectif est de multiplier par quatre les recettes provenant de cette activité, pour atteindre 1,6 milliard d’euros d’ici à cinq ans ».

Cela semble tellement évident qu’on en viendrait à se demander pourquoi personne ne semble y avoir pensé plus tôt …

Pourtant … implanter la formation professionnelle à l’université, suffisamment pour qu’elle devienne une source de financements décisive, implique des personnels nouveaux pour assurer ces formations nouvelles. Outre les restrictions en place quant aux recrutements, le gel des emplois rendu inévitable et la surcharge de travail qui pèse déjà sur les personnels, notamment l’épuisante quête de financements à travers la multiplication des dossiers, on voit mal comment cette mission nouvelle pourrait être remplie dans de bonnes conditions, d’autant qu’outre les enseignants, il faudrait recruter des personnels qui assureraient la prospection nécessaire (il s’agit de « marchés à conquérir »!) sans parler du suivi administratif des formations. Bref on ne saurait se contenter de faire miroiter l’hypothèse du financement des universiés par la formation permanente, sans penser d’abord aux modalités de sa mise en place et au modèle économique qui permettrait des recettes suffisantes pour retrouver la souhaitable « hauteur des besoins ». La lecture actuelle reproduit la non prise en compte du modèle économique pour les universités, et conduit, non pas à résoudre mais à prolonger voire aggraver la situation actuelle… sauf à redéployer les moyens existants vers la formation permanente avec en bout de ligne ce paradoxe que la situation nouvelle permettrait de financer une université qui n’existerait plus puisque ceux qui l’animent aujourd’hui seraient occupés à faire fonctionner la formation permanente supposée la financer … Qui a parlé de cercle vicieux ?

Outre le maintien de la rupture d’égalité entre les financements des divers types d’études supérieures, la situation actuelle combine une croissance forte d’étudiants inscrits à l’université … qui procède du développement de bacs professionnels qui ont perdu de vue leur mission d’insertion, d’une part, et, d’autre part, une montée en puissance de l’enseignement supérieur privé et consulaire. Les chiffres sont là : le secteur privé absorbe actuellement 80% de la croissance du nombre d’étudiants et représente un étudiant du supérieur sur six.

Il va bien falloir se demander si la France veut ou non, tout en évitant de regarder en face une telle dérive, rompre avec ce qui fait le réalité de la formation universitaire, le lien entre l’enseignement et la recherche.

Si le choix catastrophique d’une telle mutation n’est pas retenu -et il ne doit pas l’être- alors l’urgence est à la mise en place de financements nouveaux pour les universités…

Alors que certains tentent de toucher le salaire de la peur et prônent l’enfermement derrière les barbelés retrouvés d’un hexagone dépassé par l’histoire, s’attacher à défendre l’université et à lui donner des moyens financiers adaptés à la croissance des besoins, souhaiter l’arrivée au pouvoir de l’imagination imposera de bousculer quelques tabous mais aussi de franchir quelques ponts aux ânes, les yeux grands ouverts

Pour l’université comme pour le reste du pays, le slogan ne peut plus suffire, le temps n’est plus aux « barrages » mais bien à des propositions pourvu qu’une fois démocratiquement élaborées et techniquement établies comme viables, elles soient appliquées, que les projets soient expliqués et partagés et que leurs promesses soient tenues.

Le temps des conservatismes et des aveuglements (soyons honnêtes, et ajoutons à ces termes la qualification « de gauche ou de droite ») doit disparaître au profit de la mise en évidence des deux écueils du moment, le caractère non prévu de ce qui se passe et l’incapacité ou pire, l’absence de volonté d’analyse réelle de la situation concrète. On rangera sans doute dans la première catégorie le fait que 194 600 voix ont manqué à Lionel Jospin pour devancer Jean-Marie Le Pen lors du premier tour des électins présidentielles. Au premier rang de la seconde figure à l’évidence le refus de chercher une explication en se contentant de l’argument « ultime » de la vertu qu’il y a à « faire barrage au FN» … la fameuse « diabolisation » » est avant tout un manque d’analyse et d’effort de compréhension et d’explication. « F comme fascite, N comme nazi », à nouveau le slogan frappe et à sa suite, en Nord Pas de Calais 40% des électeurs -pas des habitants, la différence n’est pas anodine – peuvent se sentir insultés et rejetés ).

Prévoir l’événement et quand il a eu lieu l’analyser et convaincre l’opinion de la force de cette analyse, voilà, entre autres choses, ce que sait faire l’université, ce pourquoi elle est précieuse.

Pour en revenir au renouvellement des financements de l’ESR, plusieurs types de pistes sont évoquées içi et là, ainsi tirer avantage des dispositifs fiscaux français, très avantageux pour le mécénat, instaurer un développement massif de bourses remboursées à terme par leurs bénéficiaires, sans oublier les diverses prodédures de crowdfunding et plus généralement de fundraising selon des modalités à établir. En France aussi les fonds privés ont bien compris l’intérêt d’investir dans l’éducation. Pourquoi interdire aux université l’accès à de tels financements ?

La question se pose d’autant plus que la loi Fioraso instaure un nouvau statut, entre privé et public, et, sous le nom d’Établissement d’enseignement supérieur privé d’intérêt général (EESPIG), crée, entre public et privé, une troisième voie qui va très vite conférer une réelle autonomie aux écoles et Instituts universitaires privés, confessionnels notamment, qui seront admis à l’adopter, qui construiront alors un management plus libre et plus efficace.

Le slogan, l’immobilisme, la frilosité myope ne sont pas les valeurs de l’université, pas plus que celles de la France, le vent du boulet avait été ressenti en 2002, cette fois ce n’est plus le boulet, c’est tout le canon qui passe bien près.

Dans la « France des Lumières » si souvent dressée en face des barbaries, va-t-on demain continuer de tisser oripeaux et brimborions d’un front du refus requalifié en « vote utile » ?

Quoi ? Pas un projet pour financer les universités ? Pas un projet pour gouverner la France plutôt que de gérer l’illusion d’un capital électoral ? Pas mieux que des dénonciations de bac à sable acusant « l’autre » de n’être « pas gentil » ? Pas une démonstration pour (enfin) mobiliser ?

On ne peut pas éternellement subir l’avenir. Rêvons le !

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