Refonder les élites ?

Au lendemain du premier tour des élections régionales, la Presse allemande se faisait accusatrice. Selon la « Frankfurter Allgemeine Zeitung » : Le pays (il s’agit de la France) paye le fait qu’aucun gouvernement au cours de la dernière décennie n’ait eu le courage de faire des réformes sérieuses. On ne peut plus nier l’échec des élites politiques (françaises). »
Sous un titre parfaitement limpide, le journal français Les Echos (en date du 8/12) rend compte de ces critiques et de la manière dont la presse allemande fustige les élites françaises, expliquant que « quasiment aucun autre pays en Europe ne produit une élite agissant de manière aussi féodale » (voir ici)

Que penser de ces accusations et, plus encore, qu’en faire ? La question mérite d’autant plus attention que le propos n’est pas isolé.

En 2013, déjà, le « Financial Times » dans un article qu’en France au moins, les « élites » (et les autres) devraient méditer (disponible ici) reprenait les analyses de Pierre Bourdieu sur la noblesse d’Etat et l’illusion sur elle même que porte cette élite qui, au motif qu’elle est fondée sur une méritocratie, se croit spontanément ouverte à tous les méritants. Est ainsi masquée la réalité d’une caste largement auto-cooptée, nourrie de connivences et de partages de secrets (les affaires Cahuzac ou Dominique Strauss Kahn, la fille « cachée » de Mitterrand …).

Toujours à la même époque (Mai 2013) « The Independent » (voir ici), affichait la devise de la République française et par voie de conséquence de son école, sous une forme amendée « Liberté, inégalité, fraternité ». Il s’agissait de rendre compte du livre de Peter Gumbel consacré à la manière dont la France est « malade de ses grandes écoles » (pour poursuivre l’analyse, voir son site et notamment ce qui y est dit de « l’elite-academy » (ici) ou du « French vertigo » qui, en 2006, polluait déjà le débat sur la situation du pays et son avenir.

Faut-il en déduire que la « refondation » passe par un vaste « elite bashing » ? La chose serait mal commode, et pourrait s’accompagner de conflits sociaux inédits, grèves des cabinets ministériels, blocages de la Place de la Concorde et occupations des préfectures par les Préfets eux-mêmes.

Avec un peu plus de sérieux, disons qu’on imagine mal une renonciation brutale à un système qui est au cœur des dispositifs de l’Etat et à l’origine de bien des innovations « à la française », du Minitel au Concorde, du TGV au rôle décisif joué dans la mise en place de l’Euro, pour reprendre les exemples que donne lui-même l’article du Financial Times déjà cité.

Alors que faire ? Faut-il, une énième fois, céder à la morose contemplation d’une France qui ne pourrait pas être réformée ?

Pour éviter ce point de blocage connu, l’hypothèse suivie est celle d’une « refondation ».

Soit, mais pour refonder, il convient d’abord de prendre en compte ce qui a précédé. C’est là qu’apparait une singularité française, sa différence avec ce qui a pu se passer ailleurs. En France, l’Ecole, l’enseignement, la formation se sont édifiées selon une logique affichée de ruptures et d’affrontements. La situation actuelle résulte d’un mélange de défiance du pouvoir envers l’université (allant jusqu’à sa suppression en 1793), de hiérarchie centralisatrice née de l’Université impériale, des affrontements idéologiques issus de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, autant de données qui n’ont pesé sur aucun autre système d’éducation.

La tentation serait alors de se dire que puisque ce passé de « ruptures » a abouti à un système duel, la création d’une formation « élitiste » à côté de celle que procure l’université, il faudrait alors établir un système intégré. L’idée est illustrée par les tentatives récentes, LRU prolongée en loi Fioraso, voire PIA. Les réticences, oppositions et stratégies de contournement se sont multipliées, y compris chez ceux qui pensent l’idée bonne mais largement cosmétique dans la manière dont elle se déploie.

Il faut donc avancer un cran plus loin et commencer par constater les effets du système et observer deux manières de désigner les élites. L’une repose sur un gouvernement assuré par des hauts fonctionnaires sélectionnés sur des concours éliminatoires ; dans l’autre, l’élite est définie par un mérite, des capacités, sanctionnées par des diplômes, on y rencontre plus de « docteurs » que d’ « anciens élèves ». Je me hâte d’ajouter qu’évidemment les concours éliminatoires reconnaissent aussi des mérites. C’est pourtant pour ajouter qu’il y a une différence entre l’idée qu’un mérite, des capacités, cela peut (doit) se mesurer à tout moment de la vie, d’une carrière  et cette conception où être (en fait le plus souvent avoir été) le lauréat d’un concours (surtout s’il est réputé prestigieux) confère un mérite éternel, une onction particulière. Poser la sélection (sur concours) comme l’instrument de reconnaissance des mérites les plus notables produit un choc en retour qui met en défi des notions comme l’apprentissage et installe des parcours contraints tels qu’à mesure que les divers aiguillages ont été franchis, dans un sens ou l’autre, les possibilités d’avoir ou non du mérite (c’est à dire de le faire reconnaître) croissent ou décroissent. Il en découle logiquement que l’objectif devient que « tout » soit fait pour bien « passer » les aiguillages et qu’une pression se met en place très tôt dans la scolarité parce que les itinéraires en amont de l’aiguillage en conditionnent assez largement les conditions de franchissement.

Ceci mène ensuite à un paradoxe français. Le constat est vite établi que le système scolaire, éducatif, est fondamentalement inégalitaire. La conséquence est la multiplication des dispositifs de « seconde chance » et de « parcours » ou « cordées » visant à rétablir « l’égalité des chances ». Outre le fait que ces dispositifs ne concernent, y compris pour des raisons de coûts, qu’une minorité des usagers du système éducatif, ils sont la justification du système en ce qu’ils sont phasés avec lui, la cible reste la même et le mode d’accès inchangé.

A aucun moment n’est abordée l’idée que « tout n’est PAS joué  à ….. là on ajoute un âge, un « carrefour », ainsi les conseils de classe de seconde …. A aucun moment l’idée que tous peuvent rejoindre le chemin n’est élaborée ….. A aucun moment ne se discute ouvertement le fait que l’inégalité est au cœur du système, qu’elle relève d’abord des diverses violences sociales et qu’après tout, si chaque soldat a un bâton de maréchal dans sa gibecière, tous ne deviendront pas maréchal, et que c’est peut-être heureux. L’important reste de veiller à ce que chaque poste soit occupé par quelqu’un qui est compétent pour l’occuper et que cette compétence ne relève pas d’abord du « statut » de celui qui l’occupe.

Dans la prolongement de ces idées sur la partition entre systèmes différents, rivaux mais très socialement inégalement fréquentés, on pourrait se demander à quoi tient le fait que des méthodes qui ne sont pas tout à fait nouvelles (Montessori, Freinet, etc.) et qui se développent, non sans succès, dans les structures privées dont l’attractivité croit sans cesse, ne sont guère prises en compte dans la formation des enseignants de l’Ecole de la République ou en vue de sa refondation.

Ces idées sont finalement fort simples à formuler, encore faut-il comprendre pourquoi elles ne sont pas plus ou mieux partagées, au moins au niveau du questionnement public.

Pour cela, il faudra revenir à la notion de rupture qui anime si fortement le paysage idéologique français. Le prochain billet y sera consacré.

 

 

 

 

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