Chaises musicales dans les rectorats

Le conseil des ministres du 2 mars 2016 a annoncé un « mouvement de recteurs » (ici pour le détail des nominations).

C’est aussi l’occasion de revenir sur une réforme que je suis tenté de nommer réforme orpheline, en ce sens qu’elle a si peu attiré l’attention que la question de son origine reste en suspend. Pourquoi avoir réformé les modalités de nomination des recteurs. Pour qui ? Pour quoi faire ?

Le décret impérial (17 mars 1808) qui fixa l’organisation de l’Université en « académies » (de périmètre équivalent à celui des cours d’appel) avait prévu la nomination d’un recteur à la tête de chacune de ces académies. Ces recteurs ont autorité sur les trois degrés d’enseignement : primaire, secondaire et supérieur, et donc sur l’ensemble du personnel affecté dans les établissements.

Jusqu’à une période récente, ces recteurs, docteurs d’Etat, avaient été professeurs des universités et avaient vocation à le redevenir au terme de leur mandat de recteur ; en réalité la plupart quittaient la fonction rectorale pour prendre leur retraite.

Voilà donc, rapidement brossée, la situation jusqu’à la promulgation du décret n° 2010-889 du 29 juillet 2010, relatif à la nomination des recteurs d’académie (ici), François Fillon étant premier ministre, Luc Chanel ministre de l’éducation nationale, et Valérie Pécresse ministre de l’enseignement supérieur, puis du décret n° 2015-1617 du 10 décembre 2015 (ici) portant modification des modalités de nomination des recteurs, Manuel Valls étant premier ministre et Najat Vallaud-Belkacem ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Belle continuité « droite-gauche », de celles que célèbre Vincent Berger (voir billet précédent). Il s’agit surtout, plaide-t-on ici et là, de diversifier le vivier de recrutement des recteurs et « permettre, pour 20% des emplois de recteurs, le recrutement de personnes ayant au moins dix ans d’expérience dans le domaine de l’éducation, de la formation et de l’enseignement supérieur ou de la recherche », selon les termes du plus récent décret.

Quand on parle de recteurs, il est en fait question de 30 personnes en charge des 26 académies métropolitaines (maintenues dans leurs limites géographiques) et des quatre ultramarines, regroupées en 17 régions académiques, dans le cadre de la loi de régionalisation du 16 janvier 2015. Parmi ces 30 recteurs, il est 9 « super-recteurs » qui outre la gestion de l’académie dont ils ont la charge, ont pour mission de « garantir, dans les régions pluri académiques, l’unité et la cohérence de la parole de l’État en particulier dans les champs de compétences partagées avec la collectivité régionale ». (source ici

Avec un total de trente recteurs simultanément en fonction, on pourrait sans doute légitimement penser que l’angoisse du vivier n’est peut-être pas totalement insurmontable, d’autant que le vivier potentiel se confondait, jusqu’à la promulgation des deux récents décrets, avec le corps des professeurs des universités.

La hauteur du salaire ne devrait pas non plus, nécessairement, offrir une difficulté qui ne saurait trouver remède. En 2012, un recteur gagnait 10.761 euros brut par mois en moyenne, soit 9.193 euros net. En outre, un recteur perçoit une prime annuelle qu’un arrêté en date du 28 décembre, a fixée à 25.620 €, soit une réévaluation de 10.000 € annuels. (source ici).

Un rapide calcul montre que 20% (seuil maximal des recteurs « non-docteurs) de 30 (nombre total des postes) correspond à SIX (6) unités.

Le corps des professeurs d’universités ne daignerait-il/ne serait-il plus en mesure de fournir des candidats recteurs ? La fonction de président d’université serait-elle si attirante et offrirait-elle tant de pouvoirs (ou de primes?) qu’elle serait devenue l’unique objet de l’envie collective, détournant ainsi de la carrière rectorale, comme on semble l’argumenter du côté du ministère ? Le métier de recteur est-il devenu si repoussant que plus un universitaire ne voudrait l’assurer, même moyennant une non-négligeable compensation salariale ?

Peut-être … mais dans ce cas fallait-il changer les règles du recrutement des recteurs plutôt que se demander pourquoi plus personne ne serait prêt à « entrer dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus » (ceux qui ont lu cette dernière phase sans reconnaître la citation sont à jamais disqualifiés et exclus de tout concours de recrutement au poste de recteur) ?

Il faudrait alors sans doute aussi, simultanément, se demander ce qui ferait que, soudainement, pour un poste de recteur, les membres de l’administration justifiant de « au moins dix ans d’expérience dans le domaine de l’éducation, de la formation et de l’enseignement supérieur ou de la recherche » auraient les yeux de Chimène que n’auraient plus les universitaires.

 

Au-delà de ces interrogations sur les carrières et les envies, il convient de s’interroger sur la légitimité d’un recteur à exercer la tutelle sur les universités sans être titulaire du diplôme le plus élevé qui y est délivré et atteste d’une connaissance et d’une pratique suffisante de la recherche, comme le souligne d’ailleurs la CPU (ici).

Il y a là une étrange atteinte à la reconnaissance du doctorat.

Sans doute certains peuvent-ils s’accommoder de l’absence contrainte du recteur-chancelier aux cérémonies de remise de doctorats, notamment honoris causa, dès lors qu’il n’est pas titulaire de ce grade, sans doute le recteur n’a-t-il pas en charge le seul enseignement supérieur et même, les universités étant de plus en plus réputées autonomes, on pourrait s’interroger sur le maintien de la double fonction de recteur et chancelier.

Sans doute…

Pourtant, on voit à la fois que ce recteur-non docteur ne sera pas pleinement recteur et que ses fonctions ont évolué. Peut-être est-ce cette évolution que certains voudraient voir avancer masquée …. Pourquoi ? S’agit-il de dissocier l’enseignement supérieur et/ou la recherche des autres ordres d’enseignement ? Faut-il penser que l’enseignement serait devenu chose trop sérieuse pour être confiée aux enseignants-chercheurs ?

La possible scission entre les fonctions de recteur et celles de chancelier renvoie aussi à la question de l’accès à la « haute fonction publique », et de sa colonisation (ou non) par l’énarchie. D’un côté celle-ci trouve inconvenant que les postes de recteur lui échappent, d’un autre -mais les deux aspects se rejoignent- elle trouve tout aussi inacceptable de faire une place aux docteurs dans la haute fonction publique, le recul sur les ouvertures ménagées lors de la préparation de la loi Fiorasso le montre bien

Enfin, au delà des perspectives de carrière qui s’ouvriraient pour les inspecteurs généraux, encore un titre qui renvoie à l’empire, et qui resteraient malgré tout en nombre limité, créer une mission de directeur régional des enseignements (hors supérieur) correspondant au périmètres de mission d’un actuel recteur non-docteur c’est aussi renoncer aux hypothèses adossées à la logique du -3/+3 encadrant « l’année du bac ».

 

Derrière une (petite) réforme qui touche 30 personnes et introduit bien des contradictions, se joue la bataille pour la maîtrise de l’appareil d’Etat.

Peut-être qu’un jour les qualités spécifiques de la formation universitaire et la pratique de la recherche, qui sont la norme dans les autres pays développés, finiront par s’imposer en France.

Peut-être …

Pour l’heure le mouvement tourne en rond … le propre des chaises musicales est que l’on y reste entre soi et que l’habileté l’emporte sur le projet.

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