Demain l’université

Pour qu’ évolue la situation de l’enseignement supérieur, plusieurs débats essentiels doivent émerger, si possible dans le pays, assurément dans les universités et, à leur propos, au sein de la représentation nationale. L’année prochaine sera année électorale, prenons donc un peu d’avance.

Parmi ces questions, trois sont incontournables qui abordent l’accès à l’université, le montant des droits d’inscription, l’organisation de l’enseignement supérieur français. A la lecture du programme présenté à l’issue de la récente « journée de travail » tenue par « Les Républicains » (ici), certains pourraient se dire que la feuille de route est désormais tracée et qu’au fond, il n’y a plus qu’à attendre …

Les trois propositions phare alors exprimées reprennent assez largement des suggestions faites ici et/ou là : le droit des universités de fixer les conditions d’accès aux formations qu’elles délivrent, celui de déterminer le montant des frais d’inscription, sans doute dans la limite d’un plafond et sous réserve d’un accompagnement social adapté, ainsi que, enfin, la réorganisation de l’offre d’enseignement supérieur français autour de trois blocs distincts, l’un qui regroupe les formations BAC + 3, directement connectées au marché de l’emploi (DUT, BTS, licence pro), un autre correspondant à des « universités de proximité » ; un troisième, enfin, des « grandes universités de recherche à rayonnement mondial ».

Ce « document d’orientation » me semble d’abord offrir une (nouvelle) occasion de mettre en garde contre la confusion « enseignement supérieur » et « université ». Pas plus que la carte scolaire ou le traitement différencié de l’enseignement public et de l’école « libre », cette confusion n’est envisagée (et a fortiori pas en voie d’être dépassée) dans le document des « Républicains ». La notion de « Grande Ecole » est (étrangement?) ignorée ! Il n’y aura pas de résolution spontanée de la segmentation et des gâchis induits…

Il convient donc de bien situer cette illustration supplémentaire de la nécessité, s’agissant de l’enseignement supérieur en France, de toujours avoir à l’esprit son passé et d’accéder ainsi aux modalités de ses segmentations, spécificités françaises.

Tout avait pourtant commencé à l’unisson. Au douzième siècle, à travers l’Europe, avec la rupture, entre les monastères et les écoles, l’activité monastique délaisse l’enseignement pour se recentrer sur la prière, laissant la place à des « écoles urbaines ». A Oxford, Paris, Bologne … des universités naissent.

La France connaitra pourtant, ensuite, une histoire particulière, différente, où les conflits idéologiques auront une large place.

Déjà Rabelais dénonçait les « sorbonicoles » et leurs pratiques « sorbonagres » (et parmi celles là, la rigidité de la pensée et la valorisation du « par coeur », la fameuse « tête bien pleine » que Montaigne dénoncera à son tour, un siècle plus tard). La défiance envers l’université grandira avec la mise en place d’institutions nouvelles,  à leur côté mais aussi en rivalité avec elles. Omnia docet est depuis l’origine la devise du collège Royal, devenu collège de France, que fondera François 1er comme pole de diffusion de la culture moderne et en cela opposé à la Sorbonne. Sous l’impulsion de Vauban seront créées, au sein de l’institution militaire, des écoles donnant accès aux corps du Génie, notamment l’Ecole du Génie de Mézières, fondée en 1749, l’Ecole militaire, fondée à Paris en 1751, puis remplacée en 1776 par douze écoles militaires en province, où les boursiers du roi se préparent au métier d’officier des armées. Elles sont dotées d’un système de recrutement original (au mérite) à une époque où la recommandation fait tout. La Révolution française étendra cette modalité à l’ensemble des administrations techniques en y adjoignant une part notable de démocratisation, puisqu’il devient possible de candidater sans être noble ou apparenté à un militaire. On notera qu’en même temps que ces écoles apparaissent des concours et des établissements spécialisés pour les préparer, pour la plupart des institutions privées. Aux côtés des écoles, déjà des CPGE …

Le double effet de la loi Le Chapelier et du décret 18 août 1792 amènera ensuite la dissolution des universités. Même une fois rétablies, en apparence, le refus constant des gouvernements successifs d’accorder aux universités, la prééminence qui leur revient naturellement ailleurs dans le monde, empêchera tout retour arrière. La segmentation est là pour durer.

Plus encore, à mesure qu’elles s’amplifient, les voies parallèles, sélectives, favoriseront l’endogamie sociale déplorée par Raymond Aron et « l’effet de clôture » décrit par Pierre Bourdieu (passim et par exemple ici). En dépit des multiples dénonciations de cette segmentation « à la française », prolongée par la création des organismes de recherche en dehors des universités, il n’y a eu jusqu’ici aucune tentative résolue pour y mettre un terme, mais plutôt le renforcement d’un vaste dispositif de contournement. A croire qu’en France, la reproduction sociale doit l’emporter sur le progrès et la démocratisation.

Au fil du temps, la France se dote ainsi de solides défiances envers son université et entérine l’idée que la poursuite de l’excellence va de pair avec la possibilité d’enseigner des disciplines nouvelles et de les enseigner autrement, qu’en « conséquence » elle se conduit en dehors des universités. La récente campagne lancée en faveur de l’apprentissage, qu’illustrent six visuels (voir ici), porte témoignage de cette défiance donnée comme un acquis. Pour défendre et illustrer l’excellente cause de l’apprentissage, fallait-il reprendre la vieille antienne d’une université n’offrant aucun avenir assuré à ceux qui la fréquentent ? Sinon, comment interpréter ce slogan, parfaite illustration de la défiance idéologique envers l’université, si pernicieusement répandue dans l’opinion et qui va s’afficher partout :

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Seule une authentique situation de crise, c’est à dire d’impossibilité de continuer comme avant, semblable en cela à la mutation qui, au 12ème siècle, créa les universités, pourrait inciter les décideurs à changer de stratégie et se donner comme projet de fonder, en France aussi, de vraies universités.

Il se trouve précisément que nous sommes effectivement confrontés aux éléments majeurs d’une crise, autant de défis qui pourraient mener à leur dépassement et qui signalent l’urgence d’une stratégie nouvelle, sauf à confiner la France dans ses contradictions actuelles et son retard. Plusieurs données nouvelles exigent d’être prises en compte :

1- Le public de l’enseignement supérieur connait une mutation forte. D’abord dans ses attentes ; au monde du plein-emploi des années 60, a succédé un univers au taux de chômage important. Aussi dans ses compétences, les pré-requis d’aujourd’hui ne sont pas ceux des années 60. Enfin les missions de l’université ont largement dépassé la seule formation des enseignants (qui d’ailleurs relève désormais d’Ecoles spécialisées, comme c’est le cas pour les avocats et les médecins) ou des cadres moyens dont beaucoup se recrutent aussi dans des Ecoles, de commerce, de communication …

2- Alors que la fiction de l’égalité continue de dominer dans les établissements, au point que souvent la diversité est présentée comme illégitime, les personnels enseignants sont de plus en plus confrontés aux différences catégorielles, renforcées par leur multiplication et à la sectorisation des publics. Pour n’évoquer ici « que » les universités, sachons que s’y développent des tensions entre une « aristocratie du titre » de plus en plus souvent issue des classes préparatoires et des ENS, soit sans expérience de l’université, où se reconnaissent des professeurs, dépositaires des « tâches nobles » liées à l’enseignement avancé (masters) et l’encadrement doctoral, et une strate intermédiaire de maîtres de conférences, partagés entre ceux qui sont retenus par l’espoir d’un poste de professeur ou du moins d’une image valorisée via les programmes et laboratoires de recherche et ces autres, affichant un CV moins « prestigieux », se voyant confier le rude labeur de la formation au quotidien, notamment la mission de rétablir les passerelles entre lycée et post-bac, sans prise en compte des effets de la complexité de ces charges sur la suite de leurs carrières et les plaçant en concurrence avec diverses catégories de personnels temporaires, ATER, AMN, chargés de cours, sans oublier toute l’ambiguïté des statuts des personnels « détachés du secondaire », PRAG ou PRCE.

3- Les distances se creusent entre, d’une part, les universités reconnues et labellisées, d’une autre, celles qui, même sans figurer dans les 5 à 10 établissements majeurs du pays, maintiennent une image, un recrutement et des perspectives de recherche qui les rendent attractives et celles enfin qu’une pratique assidue des stratégies du déni refuse encore de reconnaître comme de « petites universités ». Combien de temps encore le voile de la désignation comme « université de proximité » va-t-il permettre de continuer à masquer la réalité ?

La sanction existe dans le grand oubli des analyses sur les universités, à savoir le blocage persistant mis à la redéfinition du modèle d’allocation des ressources et l’opacité croissante des critères et des choix, notamment via les COMUE à qui sont promises les enveloppes financières à travers la territorialisation nouvelle et la contractualisation maintenue, qui en fera les parfaits complices d’une gestion, désormais « à distance » d’une pénurie, d’autant plus pernicieuse qu’elle est doublement éloignée, combinant la décentralisation sans l’autonomie aux effets des dispositifs PIA. Non seulement les universités manquent d’argent mais elles sont encouragées à se conduire en pauvres honteux (ici) gelant des emplois, sacrifiant les moyens mêmes de leur existence, à l’instar précisément du pauvre honteux de Xavier Forneret (ici) appliquant la maxime entendue  quand il n’était pas grand , « si tu as faim, mange ta main et garde l’autre pour demain ».

Sur le modèle de ceux pour qui l’intendance suit, il est facile, pour « Les Républicains » d’écrire qu’une réponse « par les moyens » est une erreur. C’est pourtant des financements et de leur ventilation qu’il est urgent de s’inquiéter, bien avant toute autre polémique, même si celle-ci est plus facile à agiter. Outre les différences dans les scolarités et les modes d’accès, les montants des frais d’inscription sont la troisième distinction entre Ecoles et universités ; distinction qui d’ailleurs, va s’amplifiant et suffit à démontrer qu’il y a bien un enjeu « du côté des moyens ». Plus généralement, penser que la question de l’avenir des universités pourrait ignorer la segmentation de l’enseignement supérieur, voilà l’erreur qu’il importe de mesurer.

Parler de financements, avant de se demander s’il est bon de les augmenter ou non, c’est envisager des projets et des moyens, se donner des cibles et admettre qu’elles ne seront pas toutes également atteintes par tous.

Parler de financements, notamment pour la part qui relève de l’argent public, c’est à dire l’essentiel, ne nous leurrons pas ; c’est afficher l’usage des crédits alloués et donner aux administrateurs les moyens de se demander comment ils ont été ventilés, selon quelle équité sociale mais aussi quelle logique de projet(s).

Il y a là (aussi) un outil d’analyse des difficultés de nombre d’universités à (re)construire leur propre manière de remplir, en les articulant, leurs diverses missions.

Un dernier mot pour dire aussi que les universités ne sont pas des assistées pourvu que l’autonomie réelle leur soit véritablement accordée et que « demain » pour elles, c’est aussi déjà aujourd’hui. Les universités sont capables de mutation, pourvu que ces nouvelles orientations soient reconnues et encouragées, ainsi les « doubles licences » (voir ici mais aussi, par exemple, déjà en 2013, ici), bel exemple d’innovation … comme de contestation.

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