Le blues de la post-vérité

La loi Pécresse avait initié une rupture ; elle a aussi levé contre elle des bataillons d’opposants, en une infinie ronde des obstinés. La loi Fioraso lui a succédé, proposant non une rupture, mais un aménagement qui fut l’occasion de la création des COMUE qui succédèrent alors aux PRES dans le rôle de la couteuse machine à hypertrophier l’administration, au détriment d’une exigence de stratégie. Poser les COMUE comme à la fois « des lieux de rayonnement international et des lieux d’aménagement du territoire » c’est leur imposer un grand écart caractéristique d’une mission qu’elles n’ont pas les moyens d’assurer, notamment parce que l’autorité politique leur échappe totalement, sans parler de leur absence d’accès à des incitations financières, ou encore de leur disqualification, dans les dossiers idex, par les jurys internationaux.

L’évolution institutionnelle qui était portée par la loi Pécresse a achoppé sur la question de l’autonomie (et de la possible perte de pouvoir par les hiérarques que l’énarchie a délégués dans les ministères) tandis que la question des financements s’est délitée dans l’articulation manquée entre « réformes » et PIA.

Le rapport présenté à l’issue de la mission d’information sur l’application de la loi Fioraso, vient d’être publié (http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/b-apparu-et-s-doucet-mission-d-information.html) Il souligne les limites de l’aménagement Fioraso.  La loi ne s’est pas emparée de la sélection en master et il n’est pas certain que les enjeux en soient maitrisés par les dispositifs qui viennent d’être proposés et annoncés comme une victoire de la poursuite des études. La question d’un niveau Bac +3 semble soudain passée sous le tapis au profit d’un cap de « poursuite d’études » sous la forme « tous à bac +5 » comme autrefois « 80% d’une classe d’âge au baccalauréat », négligeant le niveau +3. Pour qu’il y ait de « vraies » sorties professionnelles à bac + 3, il faut les organiser dans les formations et leur ouverture vers les cadres intermédiaires, comme dans l’orientation qu’il ne suffira pas de nommer « prescriptive » pour qu’elle le soit.

Comme le signale le rapport issu de la mission parlementaire, « la loi Fioraso n’a pas non plus réussi à faire l’acte II de l’autonomie : les universités gèrent leurs masses salariales mais celles-ci sont très encadrées au niveau réglementaire. Elles n’ont pas non plus la liberté de recruter qui elles veulent comme elles le veulent.»

Plus grave, selon le co-rapporteur Benoît Apparu – sans qu’il soit démenti – « en matière de gouvernance, la loi Fioraso apparaît clairement comme une loi de plus qui ne sert pas à grand-chose ». 

Etrange paradoxe qu’au bout de toute l’agitation, de tout le temps investi (largement à perte), de l’énergie, des émotions, la conclusion soit que la loi ne sert pas à grand chose …..  en  d’autres termes, « tout ça pour ça ». Et d’ailleurs, les étrangetés ne s’arrêtent pas là …

Etrange époque que la notre où s’installe la « post-vérité », cette « vérité » qui emporte l’opinion, cette « vérité » qu’il faut promouvoir pour prendre le pouvoir et dont les illustrations ne manquent pas, Brexit, « théorie du genre », « phénomène Trump »… Prenons pourtant garde à ne pas « nous » faire plus noirs que nous le sommes, nous n’avons pas inventé la « post-vérité », l’expression peut-être, mais l’épisode de l’incendie du Reichstag, l’affaire Dreyfus, mais aussi l’affaire des « arpents de neige », le sac de Constantinople ou celui du Palais d’été , chacun à sa façon, attestent de son historicité.

L’étrangeté maximale réside dans ce constat redoutable de le déconnexion entre l’action politique et le réel. L’épisode de la loi Fioraso et de la disproportion entre la chose et le bruit autour de la chose, n’est qu’un petit moment d’un système. La question est que personne ne s’avise de ce qu’il s’agit là de l’illustration d’un point crucial. Peut-on imaginer laisser indéfiniment se prendre des décisions, se voter des lois, se mettre en place des dispositifs sans qu’il soit prévu d’en mesurer l’efficience et de se donner les moyens de redresser les mauvais choix et ouvrir des perspectives alternatives. Il semble que ce travers soit particulièrement remarquable, à défaut d’être remarqué, dans l’enseignement, plus généralement dans les « formations » et qu’il se déploie que ce soit « sous la gauche » ou « sous la droite ». Les faiseurs d’opinion, les diffuseurs d’information, les maîtres des media seraient fort bienvenus à s’intéresser, outre le rapport sur la loi Fioraso, à cet autre rapport qui se demande pourquoi l’école française creuse les inégalités sociales (plus d’informations ici : http://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/0211332027172-pourquoi-lecole-francaise-creuse-les-inegalites-sociales-2030531.php et ici pour le rapport complet http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/Dossier_synthese_inegalites.pdf)

Le diagnostic est redoutable, il l’est plus encore lorsqu’est prise en compte la période d’observation préalable au rapport qui ne permet aucune défausse vers « l’autre camp »

Lisons un extrait de l’article cité :

« Ces inégalités empruntent plusieurs formes : les « inégalités de traitement dans les ressources d’apprentissage dont les élèves disposent réellement à l’école, inégalités dans leurs résultats scolaires, inégalités sociales dans les orientations, dans les diplômes et même dans le rendement des diplômes sur le marché du travail. »

« Le poids de l’origine sociale des élèves sur leur réussite scolaire est bien plus important chez nous que chez nos voisins ‘comparables’, et (ce poids, ndlr) s’est aggravé sur un temps très court« , constate le sociologue Georges Felouzis, qui a participé à ce rapport.

Bilan : la France est selon le Cnesco le pays le plus inégalitaire de l’OCDE et fait partie de ceux dont le niveau des élèves défavorisés a le plus baissé entre 2003 et 2012.

Lisons également quelques uns des inter-titres de l’avant-propos du rapport signé Nathalie Mons, présidente du comité national d’évaluation du système scolaire (cnesco), professeure de sociologie, université de Paris Pontoise :

Les injustices progressent dans l’école française alors qu’à l’étranger des politiques efficaces ont été menées ces 15 dernières années

•Les inégalités sociales dans les orientations ne s’expliquent pas seulement par des résultats scolaires différents

•Une longue chaîne de processus inégalitaires a rendu l’école française ultra-reproductrice

La dégradation du contexte économique et social peu responsable de l’aggravation des inégalités à l’école

•Le rôle central des politiques scolaires dans l’aggravation des inégalités à l’école

Les défauts de la gouvernance à la française: peu d’expérimentation, d’évaluation, des cumuls de mesures sans lisibilité 

•La scolarisation précoce: une mesure efficace pour lutter contre les inégalités mais faiblement mise en œuvre depuis 2012

La déségrégation sociale à l’école: l’angle aveugle des politiques scolaires depuis 30 ans

… ainsi que cette estimation avancée par Nathalie Mons où s’exprime une intéressante dénonciation du semblant et des mécanismes de post-vérité comme de l’assertion, une fois encore, que l’enjeu premier n’est PAS celui des moyen :

« Au lieu de lutter contre la ségrégation, on dit qu’on donne plus de moyens, manière de la rendre plus acceptable moralement »

L’argument serait sans doute à relativiser s’agissant des universités françaises, leur sous-financement est une des causes de recul, même si elle est loin d’être la seule.

Sans sombrer dans la délectation morose ni dans les rodomontades où prime largement l’effet de manche politicien, le fait doit être reconnu que le recul des établissements français dans le classement QS tient à diverses chutes dans les résultats :

•74 % des 39 universités françaises voient une baisse de leur réputation académique.

•Une diminution de 72 % du nombre de citations dans le domaine « performance de la recherche » entraîne une baisse pour le critère citations par faculté.

•62 % des universités connaissent une baisse du ratio professeurs/étudiants. Sept chutent de plus de cinquante places sur ce critère.
(plus d’éléments d’appréciation ici : www.lemonde.fr/campus/article/2016/09/06/la-france-en-recul-dans-le-classement-mondial-qs-des-universites_4992965_4401467.html et là http://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/0211261125204-la-france-a-la-traine-dans-le-classement-mondial-des-universites-2025249.php)

 

L’intérêt de tels rapports est qu’au moins ceux qui gouvernent ne peuvent pas dire qu’il ne savaient pas, encore faut-il cesser de se cacher derrière des proclamations équivalentes à la célèbre déploration que les sangliers ont mangé des cochonneries …

En France, l’école comme l’université sont EN RECUL sans que la question soit abordées frontalement et sans post-vérités. Sans que cet enjeu d’avenir soit exposé.

Le diagnostic est sévère, sans doute mais ce n’est pas en le fuyant dans divers slogans et proclamations qu’un remède sera mis en place ; ou plutôt pas un remède (qui retrouverait les habituels effets de la centralisation et des affrontements entre dogmes) mais une diversité de remèdes adaptés aux situations et aux contextes.

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

Filed under Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *