Les deux France

Le titre choc du livre de Jean-François Gravier, paru en 1947 , Paris et le désert français, a longtemps résumé la situation française, héritée de Louis XIV cherchant à attirer la noblesse à Versailles pour la mieux contrôler puis de la Révolution française méfiante envers « la province », consolidée enfin par l’image de la « ville-lumière ».

Aujourd’hui il est sans doute plus exact de parler de « deux France », sachant néanmoins que, non, il ne s’agit pas de celle des Idex face à celle des Isite. … D’ailleurs, si la question du rapport entre idex et isite avait encore une part de mystère, celui-ci serait pleinement levé après l’édition 2017 du « point d’étape » annuel du commissaire à l’investissement. Après avoir observé que le fait marquant de l’année était les idex et les isite, Louis Schweitzer a, une fois encore, insisté sur la contrainte forte d’une gouvernance efficace de sorte que l’institution puisse être reconnue à l’international comme une université. C’est ce chemin qui reste à parcourir pour les deux regroupements dont les idex avaient été stoppées et pour lesquelles, même si les sommes nécessaires au financement en idex ont été préservées, la conclusion favorable reste « de l’ordre de l’hypothèse ». Ce même chemin, depuis le début, est à consolider pour tous les lauréats, y compris les plus récents. Enfin, le commissaire à l’investissement a souligné que les isite ne sont en rien des idex « de seconde classe », qu’il s’agit d’idex spécialisées. Pour illustrer son propos il a cité l’Institut de technologie de Californie (Caltech), qu’il définit comme une isite, qui, depuis cinq ans, figure à la première place du classement du Times Higher Education et dans les 10 premières pour les autres grands classements (voir ici).

La carte des initiatives d’excellence n’est pas achevée pour autant, il y faudra stabiliser les cas de ceux des regroupements de la nouvelle vague qui sont astreints à un examen à mi-parcours (Lyon et Montpellier), évaluer les dossiers en probation et organiser le retour (ou non) des initiatives stoppées (un état actuel est donné dans le billet que j’ai déjà consacré ici aux idex et isite, ici ).

Cette carte est pourtant particulièrement importante. D’une part elle viendra compléter et prolonger l’action initiée avec la loi de réforme des collectivités territoriales, du 16 décembre 2010, puis la loi du 27 janvier 2014, de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles, dite « loi MAPAM » ou « loi MAPTAM », enfin la loi portant nouvelle organisation territoriale de la République (loi NOTRe), du 7 août 2015. On mesure bien l’importance de figurer sur cette carte.

Encore faut-il mesurer le rôle qu’il convient d’y jouer.

Le premier point relève de la création des métropoles. S’ajoutant à l’existant, elles n’ont pas résolu le problème du nombre et de l’enchevêtrement des compétences des collectivités locales en France. A l’origine, les métropoles devaient absorber sur leur territoire l’ensemble des intercommunalités existantes, mais également le département, dont elles étaient censées reprendre toutes les compétences. Symétriquement les régions devaient confier un certain nombre d’attribution aux métropoles.

La France aurait alors disposé de pôles urbains de dimension européenne, vastes et puissants sur le plan économique, tandis qu’était progressivement engagée la disparition progressive de l’échelon départemental.

Finalement, la réforme s’est avérée moins ambitieuse, la métropole demeure un établissement public de coopération internationale (EPCI) de plus et ne se substitue guère aux autres collectivités. Côté simplification du mille-feuille le « progrès » n’est pas évident. En revanche l’effet métropole est bien réel, à la fois par la multiplication des ambitions à « devenir métropole » et les fractures observables entre ces aires métropolitaines et le reste du pays, notamment en matière d’emploi (voir ici).

On peut ainsi considérer que s’installe un face à face entre ceux qui habitent ces métropoles et ceux qui résident ailleurs et se sentent exclus.

L’émergence de « deux France » correspond à un clivage d’un genre nouveau. Après « Paris et le désert français », nous voilà plutôt confrontés à une dualité en creux ; en face de « la France des métropoles » … il n’y a pas grand chose que l’on sache nommer au moyen d’une étiquette, pourtant un phénomène se manifeste.

Le 21 avril 2002, générant une assez large stupéfaction, pour la première fois et sans que la chose ait été largement « prédite », Jean-Marie Le Pen, candidat du Front National, atteint le second tour d’une élection présidentielle qui conduira à une victoire de Jacques Chirac, candidat de fait d’un « front républicain », avec 82% des voix … En 2017, 15 ans plus tard, nous sommes, certes, encore dans la période des sondages mais à aucun moment, jusqu’ici, l’hypothèse que la candidate du Front National ne soit pas présente au deuxième tour, n’a figuré dans les sondages. Un tel bouleversement silencieux doit bien avoir une raison. Le vote Front National, clairement, n’est plus simplement « protestataire », il n’est pas non plus le signe d’une ample adhésion à un projet de société fasciste. De même il serait dangereux de se contenter d’évoquer une montée du ou des populismes, même s’il y a là un symptôme, encore faut-il en désigner l’une ou les cause(s).

L’évolution majeure des 15 dernières années se trouve du côté du clivage qui est défini par exemple, par le géographe Christophe Guilluy, notamment dans son dernier livre, « Le Crépuscule de la France d’en haut », paru l’an dernier chez Flammarion, qui dépeint, d’un côté les urbains aisés, culturellement plus proches des autres bobos mondiaux que de leurs voisins nationaux, de l’autre des membres des classes moyennes, sans cesse repoussées, toujours plus loin, vers les périphéries. Cette ligne de fracture se retrouve dans les choix politiques et les choix de votes extrêmes. Le démographe Hervé Le Bras a pu montrer que, si, entre 2002 et 2012, l’extrême droite a reculé dans les grandes agglomérations et les régions dynamiques, elle progresse à la périphérie de leurs centres. D’après l’étude du Cevipof sur le premier tour des élections régionales de 2015, la percée inédite du FN a atteint 32 % dans les communes de moins de 10.000 habitants, contre 26 %.

En termes électoraux, il ne faudrait d’ailleurs pas négliger les rappels formulés début janvier, par les deux associations de maires de petites villes (APVF) et de villes moyennes (Villes de France) «  Nous représentons 30 % du corps électoral  », prévient Caroline Cayeux (maire LR de Beauvais). Ce n’est pas (encore) une menace, cela pourrait le devenir. En fait ça l’est déjà devenu dans les intentions de vote, pas seulement en France d’ailleurs.

En termes électoraux encore, la période s’y prête, c’est aussi depuis une telle fracture qu’il faut interpréter le vote en faveur du Brexit comme celui qui a porté Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, probablement aussi les scores des partis extrémistes en Autriche comme ceux pronostiqués aux prochaines élections législatives aux Pays-Bas, sans doute enfin les bons résultats du Front national, avérés lors des régionales, annoncés, par voie de sondages, pour les présidentielles en cours, au point que certains commentateurs sont prêts à évoquer un possible succès de la candidate du FN.

J’ajoute en passant, qu’à quelque chose malheur est bon, que les nuages peuvent avoir une doublure argentée, comme disent nos amis britanniques. Le désordre de l’actuelle campagne électorale, sur fond d’incertitudes morales pourrait aussi être l’occasion de sortir des modèles finissants, pourvu que se dégage une perspective renouvelée. Il ne s’agirait pas moins alors de retrouver le chemin du rêve européen, levier de paix et de prospérité, transformer notre système économique, social et éducatif, réinventer le fonctionnement démocratique de nos institutions, satisfaire les légitimes exigence de justice et d’efficacité, au service du progrès social.

Avant de pouvoir aller de l’avant, l’urgence première demeure de comprendre comment s’est construit le divorce des deux France. Naguère, la droite s’opposait à la gauche comme l’ouvrier au paysan, le premier votait à gauche, le second accordait ses suffrages à la droite. Aujourd’hui la ligne de partage a évolué ; la partition oppose désormais ceux qui sont intégrés économiquement et ceux qui sentent qu’ils ne le sont plus. Ces derniers, ouvriers, petits employés, retraités et paysans ont été repoussés « à la périphérie » là où statistiquement il y a le moins de créations d’emploi. Ils partagent une même mise en accusation de la mondialisation. C’est en ce point que s’effectue la rencontre avec le Front National.

Pour cette France de la périphérie, les catégories de droite et gauche se sont vidées de leur sens. Au premier chef parce que les « réflexes de classe » se sont dilués en même temps que les lieux de leur exercice et de leur transmission naturelle, les bassins industriels, les mines, l’industrie métallurgique, les familles paysannes … Autour d’eux, la vision grand angle qu’apportent les diverses technologies, montre le même modèle, mondialisé, répétant les mêmes problèmes territoriaux, culturels, politiques, la même fracture entre métropoles et reste de chacun des pays. Alors ils se prononcent en faveur des quelques élément identitaires qui semblent accessibles et donnent la majorité aux projets de Donald Trump, ou se prononcent faveur du Brexit. Pourtant ni ici, ni là, ils ne se demandent s’ils sont « de gauche ou de droite », ni ne mesurent la déstabilisation que ces choix apporteront dans la délicate mécanique économique ou dans les fragiles équilibres qui maintiennent les guerres confinées loin de chez eux.

Sans doute peut-on trouver un traitement social (et financier) de la fracture, cela ne règle pourtant pas le décalage de ceux qui sont « de la périphérie », il y a là un défi que n’envisagent pas (encore?) les divers programmes en lice … Encore un effort !

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