La « page blanche »

Les résultats de la toute récente élection présidentielle sont parfaitement clairs quant à l’écart entre les deux candidats, nettement moins quant aux motivations des électeurs et de ceux qui ont déposé un bulletin blanc ou nul …

Autour de cette élection se construit une sorte de vote par défaut, à la suite de l’étonnant défilé de candidats successivement annoncés, à tort, comme « favori » et un débat politique largement nourri de déni de réalité, de manipulations d’information, « fake news » jointes à un réel barrage envers l’information qui n’est donnée que comme mensonge, « les journalistes mentent », « les chiffres mentent ».

Cette désagréable sensation de vote par défaut rejoint très vite les procès en illégitimité conduits par les opposants des divers bords. La « France insoumise » met en garde Emmanuel Macron, « président minoritaire » dont il est pronostiqué qu’il aura bien des difficultés à diriger le pays sans que sa « majorité de circonstance » n’aille vers un éclatement. Symétriquement la défaite du Front nationale est considérée comme relative, eu égard à la progression du nombre des voix de Marine Le Pen par rapport au premier tour et surtout au large excédent par rapport au score de son père en 2002. Tous s’accordent à dire que l’élection présidentielle se joue en fait sur 4 tours. Peut-être faudra-t-il un jour s’interroger sur l’opportunité réelle de la réforme de la constitution qui a mené à cette situation. Pour l’immédiat, la République dont tant se réclament, se porterait sans doute mieux de ne pas voir chaque élection remettre en cause la précédente au point de décourager toute évolution.

N’était-ce pourtant pas de ce constat de blocage qu’est née l’urgence d’une remise en marche ?

Plutôt que de refaire la partie ad nauseam, ne peut-on s’attacher prioritairement à réfléchir aux échéances qui approchent et à l’urgence de leur trouver des réponses ? Plutôt que de gloser sur la France qui souffre, ne convient-il pas d’abord de s’appliquer à établir les moyens de résoudre ces souffrances ? N’est-il pas plus « utile » de faire en sorte que les aventurismes portés par le Front National reculent dans des conditions moins redoutables que celles qui, au siècle dernier, ont connu la montée en puissance puis l’effondrement des fascismes. Tout cela va nécessiter un maximum d’énergies, celles qui, force est bien de le reconnaître, ont été bien mal orientées depuis trop longtemps. Des énergies qui encouragent l’évolution et non qui font tout pour la bloquer derrière une bien-pensance convenue.

Ce blog n’a pas vocation à évoquer l’ensemble des urgences politiques. Il peut en revanche attirer l’attention sur son domaine de compétence : l’enseignement supérieur dont on sait par ailleurs combien il a pu être, au cours des 50 dernières années, le champ de batailles rigoureuses où se déployaient les diverses forces sociales et qui ne pourraient qu’être plus dangereuses en contexte d’état d’urgence.

Le constat de départ est simple, il peut se formuler en quelques paragraphes évoquant les formes de regroupement qui font obstacle à l’autonomie des universités notamment par le biais de leurs fonctions égalisatrices, je veux dire la CPU et les COMUEs mais aussi les défis auxquels il s’agit de faire face, et pour lesquels il faudra définir des formes réactives de recrutement d’enseignants-chercheurs, l’accueil des étudiants, le développement de la recherche et la capacité à encourager l’innovation :

La pression démographique et donc le nombre potentiel des étudiants, couplés aux questions non résolues qui entourent l’accueil des étudiants, l’articulation bac-3/bac+3, les modalités de ce qu’il est convenu de nommer l’orientation,… autour de ces thèmes pourraient s’ordonner des crispations ; l’histoire a montré combien l’université est un des lieux  « commodes » pour allumer les mèches …

Seuls trois étudiants sur dix obtiennent leur licence en trois ans. Il y a là un gâchis humain et financier qui n’est ni supportable ni acceptable. La réforme du bac selon une logique à 4 matières devrait permettre une mise en place plus facile de pré-requis, un développement d’excellences pédagogiques et la définition de modules de soutien tandis que sera déployée la pleine panoplie des filières universitaires, à chacun selon ses projets et ses besoins. Une telle stratégie signifie une rapide reconnaissance de l’autonomie pédagogique, en lien avec les dispositifs d’évaluation des enseignements et des formations par les étudiants et leurs contrôles, notamment lors de l’évaluation périodique et au sein des procédures d’accréditation.

Ce nouveau contexte posera la question du recrutement des enseignants-chercheurs dans le cadre d’une procédure décentralisée. La qualité des recrutements devra ensuite faire l’objet d’une évaluation a posteriori et intervenir dans les relations contractuelles entre l’État et l’université. Le processus devra éviter le localisme, se défier du primorecrutement au sein de l’université où l’on a passé son doctorat, et satisfaire au respect des normes internationales de qualité et d’indépendance.

Restent les questions d’organisation, là où les lois dites Pécresse puis Fioraso à trop vouloir régenter n’ont pas convaincu ni fait montre d’une efficacité suffisante. Un retour au pragmatisme et à la confiance envers les acteurs devrait éviter les affrontements. Deux écueils particuliers vont pourtant vite se dresser.

Les 84 propositions avancées par la CPU et donc l’annonce du rôle qu’elle entend jouer, prolongent la logique de cette association qui en un peu plus de 10 ans et avec la complicité des ministères et secrétaires d’Etat successifs, soucieux d’imposer leurs réformes, a réussi à monter en puissance, créant une sorte de dialogue entre soi unissant hauts fonctionnaires du ministère et présidents d’université selon deux règles tacites. La première veut que tous les établissements d’enseignement supérieur soient considérés comme équivalents, c’est même la condition d’existence de la CPU, c’est aussi l’origine de sa paralysie. La CPU réunissant des présidents élus ceux-ci trouvent leur légitimité dans une élection totalement indépendante de la CPU et du rôle qu’ils y occupent ce qui, de fait rend la CPU indépendante de chaque établissement pris en lui-même et rompt le lien entre la CPU et ceux qu’elle est réputée représenter. Seules, peut-être, parfois, des affinités syndicales peuvent peser sur les choix ou tandis que, plus encore, sont notables les glissements des présidents une fois descendus de charge, vers des fonctions d’encadrement et de relais du ministère, soit comme recteurs, soit comme chargés de missions au sein du ministère ou à la tête de ses grandes directions, soit par le biais d’une charge au sein des regroupements, notamment les COMUEs.

Ces COMUEs sont, sinon nuisibles, du moins largement inutiles, au point qu’il n’est sans doute pas prioritaires d’en prévoir la réforme. Moins d’administration tournant à vide et plus d’autonomie est déjà un point de départ. La question des universités PIA compatibles est d’évidence la piste à développer pour dégager progressivement un cadre juridique innovant et adaptable ; en permettant notamment l’émergence de conditions de création d’ensembles cohérents, capables de transcender les distinctions historiques entre universités, écoles et organismes, sur la base du volontariat des acteurs et de la confiance qui leur sera accordée.

Pour porter ces propositions, la nomination d’un ministre de plein exercice serait la bienvenue ; si la contrainte de l’annonce d’un total réduit de ministères devait l’empêcher, qu’au moins la qualité de la feuille de route permette que l’enseignement supérieur français soit en marche lui aussi.

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