Nous donnons nous les moyens de recruter les enseignants dont nous avons besoin ?

Réforme du bac, méthodes de lecture, écriture inclusive, évaluations Pisa et « niveau » des élèves …. autant de sujets régulièrement abordés, dans des commissions ad-hoc comme dans les salles des professeurs et les divers réunions, institutionnelles ou non…

L’enseignement est pourtant d’abord un acte de langage reliant un destinateur à un destinataire, à travers diverses fonctions. Ce degré minimal de la description singularise l’échange entre un enseignant et un(des) élève(s), chacun avec ses spécificités.

Alors que ce jour est celui de l’installation d’un conseil scientifique pluridisciplinaire pour l’école, la tendance est de valoriser la capacité à « apprendre à apprendre », apprendre au sens d’enseigner (l’anglais « teach ») et apprendre au sens d’acquérir des connaissances (l’anglais « learn »). Moins que simplement les deux faces d’une même pièce, il s’agit d’actes complémentaires qui ont besoin de l’institutionnalisation de cette complémentarité et donc qu’elle ne dépende pas d’un talent (d’une « vocation » !) mais bien de compétences affirmées et de savoirs-faire construits. Même si, elles ne bouleverseront pas tout le paysage à elles-seules, la contribution des sciences cognitives, celles dont l’objet est la compréhension des mécanismes de la pensée, ne peut qu’être bénéfique à l’enseignant comme à l’apprenant, pour faire remploi de formules qui marquent l’interaction de l’acte menant à la connaissance (et son partage).

Il y a là une louable intention au profit de la double reconnaissance du fait que apprendre quelque chose à quelqu’un est contre-intuitif (à la différence du désir de transmettre) et l’idée que tout cela se passe d’abord dans le cerveau, qu’il n’est pas inutile d’aller y voir ce qui s’y passe, les neurosciences et leurs avancées offrant un moyen et un chemin.

Ceci dit et même une fois achevées les levées de bouclier défendant ce qui est, au lieu d’envisager leur fertilisation croisée avec les acquis des neurosciences, fussent-ils récents, la question de la nature même des acteurs de la rencontre reste posée.

La question des enseignants (ces gens que la novlangue désigne comme des « formateurs ») est centrale à l’enseignement. En plaçant un article traitant de la « crise du recrutement » en tête de son examen des articles « les plus lus » en 2017, EduPros vient d’opportunément le rappeler, même si le constat est amer, il mérite l’attention (pour lire l’article : http://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/exclusif-quotas-d-elimines-moyenne-imposee-notes-remontees-l-alarmant-recrutement-des-profs-de-francais.html – première publication le 6/7/2017 -,à noter que si le titre de l’article cible le CAPES de français, le texte souligne que d’autres disciplines sont également touchées, notamment mathématiques, anglais, lettres classiques).

L’observation que rappelle cet article est double, le recrutement est en crise, pour la pallier, les jurys sont contraints à l’indulgence (coupable?). Certes.

Le plus étonnant demeure qu’alors que l’époque est aux réformes, aucun retour ne soit fait sur les causes de cette crise que, quels qu’en soient les mérites par ailleurs, les progrès envisagés par l’actuel ministre ne résoudront pas (totalement?)

De son côté, le 22/06/2015, le Figaro rappelait que « les profs français sont parmi les moins bien rémunérés de tous les «pays riches», comme on appelle les 34 États membres de l’OCDE. Le professeur de collège gagne chez nous en moyenne 9,5 % de moins que son collègue étranger, et l’écart est encore plus large au lycée (moins 13,5 %) ». Pour la démonstration, recours est fait à l’étude réalisée notamment par par Robert Gary-Bobo, en poste à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE) et chercheur au CREST. Elle est accablante. Le dispositif actuel y est désigné comme « la voie de la démoralisation ». Les conclusions déjà soulignées dans le Monde daté du 7 février 2014, indiquent que « le pouvoir d’achat du salaire net des professeurs a baissé de 20% entre 1981 et 2004 ».

Les exemples pourraient être multipliés, il ne s’agirait que de renforcer l’affirmation d’une tendance.

Pour user d’une malicieuse litote, si le recrutement est ainsi en baisse, la question de l’attractivité (notamment financière) des emplois n’est-elle pas à prendre en considération (d’abord) ?

L’interrogation essentielle devient alors de montrer la part que joue la faible attractivité des emplois d’enseignants dans les « choix » des candidats qui envisagent d’y postuler.

La question subsidiaire étant, puisque ces interrogations sont bien connues et ne sont pas récentes, pourquoi le choix de ne pas les mettre en avant, y compris dans les discussions menées par les organisations représentatives de salariés de l’enseignement et dans les projets que peuvent imaginer les élus.

Par ailleurs, il serait également bon d’ajouter le constat complémentaire selon lequel l’effet dissuasif des salaires bas est encore plus ravageur en sciences qu’en lettres et que les compétences en sciences des candidats aux emplois de professeurs des écoles sont rarement leur point fort, ce qui n’est pas sans conséquences sur la formation.

Ainsi, il faudra bien trancher la question, si la pensée dominante est celle d’une norme à double vitesse, telle que seuls certains auront accès aux écoles qualifiantes, aux trains sécurisés et aux hôpitaux de haute qualité de soins, alors il faut le dire clairement et surtout en prévenir la collectivité. A force de prétendre faire l’un mais ne donner que les moyens de l’autre, peut-être pire encore de focaliser l’attention sur des questions importantes mais pas déterminantes en premier ressort, le service public devient un slogan qui sonne de plus en plus creux. Certains pays s’en dispensent, et pourquoi pas … mais une complicité généralisée du silence et du maquillage des faits comme des perspectives, n’est pas acceptable.

Si les caisses de l’Etat sont vides comme le disait cet homme politique qui a montré depuis combien il veillait sur la sienne, alors il faut soit adapter la dépense soit trouver les moyens de les remplir, dans les deux cas le passage non par une « transparence » gadgétisée mais bien une explication claire et compréhensible des choix à faire et des raison de les faire, s’impose.

En d’autres temps, un autre homme politique avait promis du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Nous n’en sommes peut-être pas encore là, mais nous finirons par être confrontés à ces contraintes si rien n’est fait En attendant l’instillation d’une dose de neurosciences ne nuira pas … sauf si elle est l’occasion de combats idéologiques fratricides, qui feront perdre de vue l’essentiel : la qualité du recrutement des enseignants, leurs envies et leurs compétences pour que soit fournie la qualité d’enseignement dont la France a besoin pour continuer à assurer à ses citoyens la fraternité, la liberté et (surtout) l’égalité dans le droit à l’éducation.

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