Fusions et confusions

La presse l’annonce, la tension monte dans les universités françaises …

Cette « montée » est d’abord la conséquence des agissements d’un groupe de nervis cagoulés, armés de bâtons, à l’occasion d’une évacuation violente d’étudiants de la faculté de droit de Montpellier, ce jeudi 22 mars.
Le fait est grave et mérite enquêtes et sanctions

On comprendra aisément que l’émotion, légitime, qui a été ressentie par les étudiants, à Montpellier et ailleurs, amène diverses formes de manifestations. On peut même se féliciter que de tels agissements soient dénoncés

Ces violences sont ensuite invoquées pour catalyser une mobilisation qui se fait sur fond d’un climat social de mécontentements, SNCF, retraites, fonction publique … au nom de la fameuse « convergence des luttes ». Et c’est à partir de ce moment là que la vigilance est de mise. Parler de « sélection » comme si la France n’était pas un pays inégalitaire et comme si cette « sélection » n’avait pas déjà choisi son camp (sur ce point je renvoie à mon billet précédent), c’est renforcer encore la confusion des enjeux et empêcher un peu plus de dissiper les brumes idéologiques qui sont ourdies autour de l’enseignement supérieur en France, depuis longtemps.

Dissiper ces brumes et rendre possible l’analyse sereine de mécanismes trop vite réduite au slogan manipulateur du « non à la sélection », ce serait d’abord oeuvrer à la compréhension de ce que ce qui fait l’université, depuis l’origine,

ce ne sont PAS les technostructures, notamment pas ces monopoles universitaires régionaux que prétendent être les COMUEs ou toute autre instance équivalente qui n’a d’ « usage » que dans la réduction du nombre des interlocuteurs du pouvoir, tantôt national, tantôt régional

ce sont AU CONTRAIRE ses enseignants-chercheurs, par conséquent le mécanisme de régulation essentiel est celui qui gère leur recrutement, puis leur titularisation.

Depuis que l’Etat s’intéresse aux universités, qu’a été compris le fait qu’elle a une fonction sociale et qu’elle représente un réel enjeu politique, bien des chemins ont été suivis, aucun n’a pourtant adopté cette voie simple de la reconnaissance de la nature des universités.

Au contraire c’est le thème du regroupement « des universités » voire « des établissements d’enseignement supérieur » qui a été privilégié. L’usage de la fusion (et parfois de la confusion) comme outil de gestion est indissociable de l’étrange destin des universités en France.

Depuis 2013 et la loi Fioraso, les regroupements ne sont plus une option, leurs règles et contraintes sont établies. Voilà pourtant qu’une prochaine loi est réputée annoncer d’autres formes « expérimentales » pour ces regroupements. Décidément chaque dispositif n’est acquis que jusqu’au moment où un autre émerge.

Peu de temps après avoir proclamé la mise en route de l’autonomie des établissements (en 2007), c’est à dire au fond, après avoir lancé le projet de créer, enfin, dans notre pays, des universités qui ne soient plus de simples services extérieurs d’un ministère, chargées d’opérations d’enseignement ; la tutelle leur assigne la mission de se regrouper et de créer un étage institutionnel supplémentaire.

Créées, au commencement, en France comme dans toute l’Europe, aux 12ième/13ième siècles, les universités françaises virent leurs projets comme leurs relations avec les pouvoirs, prendre un destin singulier lorsque la Convention décidera leur suppression (décret du 15 septembre 1793) et la création de grandes écoles spéciales : l’Ecole polytechnique, le Conservatoire national des arts et métiers, L’Ecole normale supérieure, l’Ecole des beaux-arts que, pour l’essentiel, l’on retrouve aujourd’hui … La réouverture sous forme d’université impériale ne leur ramènera pas la pleine légitimité que les universités avaient conservé ailleurs en Europe … depuis … les mutations, transformations, évolutions, modifications … se sont succédéees … avec deux jalons essentiels, la re-création des universités avec la Loi du 10 juillet 1896 « relative à la constitution des universités », et leurs partitions, organisées par la loi Faure, 1968/1971, sur base facultaire, selon des décisions locales. L’histoire s’accélère au cours des trente années suivantes, les contradictions aussi.

Avec la période 1991 – 1995 apparaît la première contradiction d’importance. Alors que, d’une part, sont créées des « universités nouvelles », à partir d’ « antennes délocalisées d’universités plus anciennes  », sont, d’autre part, mis en place de « pôles européens » encouragés à rayonner vers et avec les université implantées de l’autre côté des frontières, mais aussi susceptibles d’inaugurer la stratégie de « site » poursuivie jusqu’aux réformes actuelles. Ainsi et par exemple, à Strasbourg, il s’agira de s’insérer dans le tissu universitaire rhénan tandis qu’à Lille on se prend à rêver d’une « eurorégion académique » qui permettrait de rejoindre la Wallonie, le sud de l’Angleterre, la partie flamande de la Belgique, Bruxelles …

Le premier point commun à cette confusion tient à ce que les modifications sont d’abord « pilotées par le haut », au nom des politiques des élus locaux, souvent peu au fait des réalités des universités dans les pays autres que la France. Le second, on l’a déjà compris, est que le cumul de deux mouvements de création d’établissement nouveaux et, dès leur invention, d’encouragement à se remettre sous la tutelle des métropoles n’a pu que générer de la confusion. En même temps encore, ces couches successives conduisent au développement d’une super-bureaucratie universitaire, appareil de gestion des « pôles » puis des COMUEs et mais aussi administration toujours plus largement déléguée depuis la rue Descartes vers les établissements, sans qu’ils y gagnent réellement en autonomie puisque les financements sont toujours bridés par la tutelle. Cette double contrainte, plus de bureaucratie mais pas plus de financements pour les emplois dédiés, est si destructrice qu’elle – au mieux dira-t-on – s’accompagne de gels des emplois visant à rétablir les fameuses « marges de manœuvre budgétaires ». Y a-t-il une fatalité à ce que plus le monde universitaire est « géré » plus ses missions fondamentales soient rognées, notamment la recherche ? Si l’enseignement peut parfois être partagé avec des personnels soit non titulaire (ATER), soit non-enseignants-chercheurs (PRAG/PRCE), il n’en va pas de même des compétences en matière de recherche. Cela étant ces possibilités de délégations des enseignements doivent demeurer limitées sauf à nier l’adossement de l’enseignement à la recherche qui demeure la définition de l’université … Il faut bien qu’il y ait de la défiance envers la recherche et les chercheurs chez ceux qui construisent dans les universités les budgets qui les rendent complices (et souvent bénéficiaires) de la priorité au financement de la super-bureaucratie

L’évolution suivante viendra « de l’extérieur », en 2003, lorsqu’ apparaît le classement dit « de Shanghai ». Très vite il s’imposera comme l’un des rouages essentiels et structurants du dispositif idéologique qui se met en place. Alors qu’il est largement performatif, ce « classement » objective les justifications des politiques nationales et européennes. Les priorités ont désormais changé, « big (has become) beautiful » et les établissements sont mis en demeure de fusionner pour accroître leur « impact » et gagner des places au « classement de Shanghai ».

Suivent ainsi, en 2006, la « loi de programme pour la recherche » qui fabrique des « pôles de recherche et d’enseignement supérieur » (PRES) qui vont supplanter les pôles européens inventés 10 ans plus tôt, puis, en 2007, la « loi relative aux libertés et responsabilités des universités » (LRU)

Les deux réformes sont faites sans cohérences particulières et, surtout, sans que soit vraiment établi ce qui est prioritaire, l’autonomie ou les regroupements ?

Deux autres opérations se déploient alors qui voudraient améliorer les conditions de vie et de travail dans les universités mais seront d’abord comprises comme donnant le départ à la course aux financements concurrentiels. En 2008 vient l’opération campus qui contribuera à la création de PRES ou à leur renforcement là où ils sont déjà implantés

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid56024/l-operation-campus-plan-exceptionnel-en-faveur-de-l-immobilier-universitaire.html#Les%2012%20campus%20s%C3%A9lectionn%C3%A9s

Là encore l’opération pâtit d’une double injonction contradictoire, il s’agit d’un « plan de grande ampleur en faveur de l’immobilier universitaire », mais aussi d’un « concours » cherchant à faire émerger des « campus d’excellence qui seront la vitrine de la France ». L’immobilier universitaire a partout besoin d’être entretenu, développé et amélioré. Il y a quelque chose d’insupportable à laisser croire qu’il pourrait y avoir là une « compétition ». La création de « campus d’excellence » est une autre affaire, les mêler dans le même discours c’est non seulement introduire de l’inégalité mais justifier l’abandon où sont laissés trop de campus d’universités, à qui il devient possible d’opposer qu’elles ne seraient pas « assez bonnes » pour être « aidées ». Comment ne pas lire le piège dans cette rhétorique …

De même, laisser croire que les universités peuvent effectivement concourir à une opération de classement (de Shanghaï ou autre) c’est délibérément ignorer les critères du classement qui ne sont pas que de taille mais de dissociation en France des universités, grandes écoles et organismes de recherche. Quitte à parler de regroupements, plutôt que rapprocher les seules universités, pourquoi ne pas instituer un rapprochement universités, organismes de recherche, grandes écoles …. C’était l’un des enjeux du projet « campus de Saclay » que la volonté politique semble avoir déserté

Avant dernière manœuvre, alors que, changement de majorité politique oblige, il fallait bien faire quelque chose pour que la nouvelle majorité se démarque de la LRU si fortement dénoncée par une large part de ses électeurs, le choix a été fait d’ajouter une couche supplémentaire, poursuivre les regroupements mais sous d’autres noms, sur d’autres territoires et avec d’autres ambitions. En outre il fallait bien bricoler des solutions à l’écueil des fusions posées comme condition par les experts du CGI mais largement irréalisables dans plusieurs univers universitaires réunissant par ailleurs les conditions d’excellences vantées par les programmes d’excellence, ce notamment à Lyon ou en région parisienne.

Et voilà que, maintenant, nouvelle majorité encore, le tout fusion n’est plus en haut de l’agenda tandis qu’une nouvelle forme de regroupement est envisagée.

Les deux questions clefs des financements et de la gouvernance effective ne sont pourtant toujours pas posées, l’équilibre des conseils d’administration ne prend toujours pas en compte la double réalité des universités, la nécessité d’un pilotage stratégique qui appelle la participation à la décision d’autres que les enseignants-chercheurs mais aussi la réalité académique qui a besoin d’être confiée aux enseignants chercheurs, le pilotage effectif résultant alors des arbitrages entre les deux types d’instances et non de choix opérés par la tutelle à la faveur de « contrats » relevant de logiques de planification dont l’efficacité est loin d’être avérée !

Sans doute les questions de gestion ou d’administration ne sont-elles en rien triviales, et il importe que leur talent fonde en fait le recrutement des administrateurs, c’est néanmoins par le recrutement des meilleurs chercheurs que passe la réputation d’un établissement et la légitimité des financements qui lui sont dus. C’est par ce chemin que passe le développement des universités et le progrès de la recherche, indispensables comme on le sait au rayonnement de la France sur la scène internationale et à son développement.

Un dernier mot … évoquer les rapprochements, ou d’ailleurs les différences, entre universités et écoles, comme entre celles entre enseignement privé et enseignement public, c’est inviter –fermement à considérer que la sélection …  c’est d’abord « ailleurs » qu’à l’université… mais ce n’est pas là une pensée simple et donc si facilement mobilisatrice …

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